Sahra Wagenknecht offre sa coopération au parti d'extrême-droite AfD

Sahra Wagenknecht

Il est depuis longtemps évident que le programme politique de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) et celui de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) présentent des similitudes. Lorsqu'il s'agit d'attiser la haine contre les migrants et de renforcer la répression intérieure, les deux partis ne diffèrent guère. Mais à présent, le BSW va encore plus loin en offrant une coopération politique au parti d'extrême droite.

Le 26 juin, le parti de Wagenknecht a envoyé une lettre adressée à la «Chère Dr Weidel» et au «Cher Monsieur Chrupalla », les deux co-présidents de l'AfD. La lettre est signée par les co-présidents du BSW, Fabio De Masi et Amira Mohamed Ali, ainsi que par le secrétaire général, Oliver Ruhnert. Après que le tabloïd Bild et le magazine Der Spiegel en eurent parlé, le BSW a publié la lettre sur son site web.

Celle-ci commence par rappeler que le BSW a toujours critiqué le «cordon sanitaire» dirigé contre l’AfD, c’est-à-dire le refus de coopérer avec ce parti au niveau parlementaire et gouvernemental. «C’est antidémocratique et cela ne résout aucun problème», affirme-elle. Elle se poursuit par une série de propositions sur comment la coopération entre le BSW et l’AfD pourrait se présenter à l’avenir.

Le BSW propose des «commissions d'enquête» conjointes «sur l'explosion du gazoduc Nord Stream, la pandémie de Covid-19 ou les contrats de masques impliquant Jens Spahn [Démocrates-chrétiens, CDU]», dans le cas où le BSW parviendrait à entrer au Bundestag suite à un recomptage des voix des élections législatives allemandes de l'an dernier; (le BSW avait raté de peu les 5 % nécessaires à une entrée au parlement). «Par principe, nous décidons toujours sur le fond de la question et non sur la base de qui dépose les motions au parlement», précise la lettre.

Après cette proposition plutôt hypothétique, la lettre aborde sa préoccupation principale: les élections régionales dans les Lands de Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, prévues en septembre. L'AfD est actuellement largement en tête dans les sondages dans ces deux Lands, tandis que le BSW oscille autour du seuil des 5 %.

Le parti de Wagenknecht a proposé à l'AfD une coopération pendant la campagne électorale et a suggéré un moyen de l'inclure dans le gouvernement de ces Lands après le scrutin. L'objectif électoral du BSW était «d'évincer les sortants et de les remplacer par des ministres-présidents non partisans qui gouvernent dans les parlements des Lands avec des majorités variables, avec participation de l'AfD». La Saxe-Anhalt est actuellement gouvernée par Sven Schulze (CDU) et le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale par Manuela Schwesig (Sociaux-démocrates).

Le BSW est donc prêt à élire un ministre-président qui gouvernerait avec le soutien de l'extrême droite et pourrait même inclure des ministres de l'AfD dans son gouvernement. Il va sans dire qu'un tel ministre-président «non partisan» devrait être largement en accord avec l'AfD afin de s'assurer son soutien. Et si le BSW est prêt à soutenir un ministre-président «non partisan» appuyé par l'AfD, pourquoi pas un ministre-président issu de l'AfD même? Ce ne serait alors qu'un petit pas de plus.

Pour la campagne électorale, le BSW a proposé des apparitions conjointes de Sahra Wagenknecht et d'Alice Weidel: «Un débat contradictoire sur une grande place de marché dans l'est du pays entre les visages les plus connus de deux partis qui, pour des raisons différentes, s'opposent au courant dominant. Vous, Alice Weidel, face à Sahra Wagenknecht.» Plus précisément, la lettre recommande «un événement à Magdebourg et un autre à Schwerin — deux duels avec matches aller et retour.»

La lettre tente de dépeindre cela comme un moyen de revitaliser la démocratie. Puisque l'audiovisuel public avait «dégénéré en radiodiffuseur d'État propagandiste» (parce qu'il n'invite plus Wagenknecht dans les talk-shows aussi souvent qu'avant!), le parti devait «prendre le débat en mains propres». «Un tel débat permettrait, au-delà des formats électoraux habituels dans lesquels nos têtes de liste s'affrontent dans les Länder, de ramener le débat politique au cœur de la société avec deux femmes qui remplissent les salles et les places de marché.»

Quelle incommensurable absurdité! Un parti fasciste ne devient pas démocratique simplement en débattant sur les places publiques. Un tel débat ne ferait que donner de l'importance à Weidel et à l'AfD. Comme l'indique explicitement la lettre, l'objectif du BSW n'est pas de démasquer l'AfD dans un débat, mais de l'aider à entrer au gouvernement.

La lettre dit encore qu’il « existe des divergences importantes entre nos partis» et en énumère quelques-unes: « Nous estimons que le soutien de l'AfD à la politique de réarmement du gouvernement fédéral et ses liens étroits avec le président américain Donald Trump ne servent pas les intérêts de l'Allemagne»; « nous voulons taxer de manière appropriée les milliardaires et les héritages très importants, alors que l'AfD s'y oppose»; l'AfD «critique à juste titre le rétrécissement constant du champ des opinions», mais souhaite aussi« s'ingérer dans le fonctionnement des universités et des écoles», etc.

Mais cela montre simplement que le BSW sait parfaitement à qui il a affaire. L’AfD est un parti d’extrême droite, en partie fasciste, qui défend les intérêts des milieux capitalistes les plus parasitaires. Ce n’est pas un hasard s’il bénéficie du soutien de Donald Trump, de JD Vance et d’Elon Musk, l’homme le plus riche du monde.

L'objectif de l'AfD est d'établir une dictature autoritaire, tout comme Trump tente de le faire aux États-Unis, afin de réprimer toute forme d'opposition sociale et de gauche. Sa campagne de haine anti-migrants sert à diviser la classe ouvrière. Tout comme les nazis ont autrefois désigné les Juifs comme boucs émissaires pour tous les maux de la société, l'AfD le fait aujourd'hui avec les musulmans et les migrants. En cela, elle est soutenue par tous les partis officiels, qui mettent en œuvre sa politique migratoire, injectent des centaines de milliards dans le réarmement et sabrent les dépenses sociales.

Si l’AfD a, dans une certaine mesure, réussi à exploiter la colère contre les élites dirigeantes à des fins réactionnaires, la responsabilité principale en incombe au Parti de gauche, qui débite des discours de gauche dans les campagnes électorales pour ensuite mettre en œuvre une politique de droite et anti-ouvrière une fois au gouvernement. L’AfD surfe sur la vague de frustration que le Parti de gauche a ainsi généré. Dans les Lands d’Allemagne de l’Est où il faisait partie de coalitions gouvernementales ou — comme en Thuringe — où le ministre-président est un de ses dirigeants, l’AfD est désormais le premier parti.

Wagenknecht a été membre dirigeant de Die Linke et de son prédécesseur, le PDS, pendant 34 ans. Elle a soutenu cette politique avant de démissionner en octobre 2023 pour fonder son propre parti. À présent, elle va encore plus loin et après avoir fait le lit de l'AfD elle devient son partenaire de coalition. Żaklin Nastić, ancienne députée du Bundestag et proche confidente de Wagenknecht, a même cherché à occuper directement un poste de conseillère politique dans le bureau du dirigeant de l'AfD, Tino Chrupalla. Une tentative qui n'a échoué qu'à cause de la résistance dans les rangs mêmes de l'AfD.

Alice Weidel et Tino Chrupalla ont répondu à la lettre du BSW. Bien qu’ils n’aient pas abordé la proposition d’apparitions communes dans la campagne, ils se sont dits ouverts à des discussions avec le BSW. «En tant qu’AfD, nous sommes bien sûr favorables au dialogue et à l’échange démocratique», ont déclaré les deux dirigeants mercredi à Berlin. «C’est pourquoi nous considérons cette initiative de manière positive sur le principe.»

L'évolution de Wagenknecht confirme l'analyse du WSWS: die Linke et les organisations similaires dans d'autres pays ne sont pas des partis de gauche, mais des partis pseudo-de gauche — des partis qui, derrière un discours de gauche, défendent l'ordre capitaliste existant et traitent avec hostilité tout véritable mouvement d'opposition d'en bas.

Dans le cas de Wagenknecht, cela provient de ses racines staliniennes. En 1989, à l’âge de 19 ans, elle a rejoint le SED stalinien (Parti socialiste unifié d’Allemagne), au pouvoir en Allemagne de l’Est, au moment même où des millions de gens descendaient contre lui dans la rue. Elle est restée dans le parti lorsque celui-ci a soutenu la réunification allemande et la restauration du capitalisme et se rebaptisait PDS. En tant que porte-parole de la Plate-forme communiste, elle y est devenue le porte-voix des vieux staliniens.

Au début des années 2010, Wagenknecht a abandonné les écrits de Karl Marx et de Rosa Luxembourg, auxquels elle se référait faussement auparavant, pour chanter les louanges du capitalisme ouest-allemand d’après-guerre. En 2016, elle a publié un autre livre où elle promouvait les valeurs néolibérales de «liberté, initiative personnelle, concurrence, rémunération au mérite et protection des biens acquis par le travail». Cela a été suivi en 2021 par le brûlot nationaliste Die Selbstgerechten (Les bien-pensants), qui s’en prenait au cosmopolitisme et à l’ouverture sur le monde, et dénonçait les migrants et les réfugiés comme destructeurs des salaires, briseurs de grève et éléments culturellement étrangers.

Le rapprochement avec l’AfD était donc prédéterminé. Le fait que le BSW cherche désormais ouvertement à collaborer avec l’extrême droite est lié à l’intensification de la crise de la société capitaliste. Les tensions sociales ont atteint un tel niveau d’intensité qu’il n’y a plus de place pour les demi-mesures, forçant les partis à abattre leurs cartes et à montrer ouvertement leur vrai visage.

Des centaines de milliards d’euros sont engloutis dans le réarmement et la guerre alors qu’on sabre salaires, dépenses sociales et retraites, de même que les budgets de la santé et de l’éducation. La richesse au sommet de la société atteint des proportions vertigineuses alors que des millions de gens ont du mal à joindre les deux bouts. Les jeunes sont forcés au service militaire tandis que s’intensifient surveillance et répression étatiques. Face à cela, la résistance grandit, une dynamique à laquelle le parti de Wagenknecht réagit en se jetant dans les bras de l’AfD.

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