La classe ouvrière italienne se trouve dans un conflit ouvert avec le gouvernement Meloni. Une vague de grèves concentrées sur ce mois de juillet, avant l’entrée en vigueur de l’interdiction légale des grèves estivales (franchigia estiva), et qui devrait reprendre avec plus de force en septembre, signale que les tensions de classe dans la troisième économie européenne ont atteint le point de rupture.
Les travailleurs de l’aviation, du rail, de la logistique, du transport maritime, des transports en commun locaux et du secteur public luttent contre la baisse du niveau de vie, les dépenses militaires du gouvernement et les lois anti-grève les plus dures jamais introduites dans l’Italie de l’après-guerre. Cette lutte n’est pas purement économique. Elle pose directement la question du pouvoir politique.
Cette vague de grèves continue un cycle de résistance de la classe ouvrière qui dure depuis un an. Les grèves nationales des 22 septembre et 28-29 novembre de l’an dernier, ainsi que des 18 et 29 mai de cette année, ont immobilisé à chaque fois de vastes secteurs du pays. Chacune a pris un caractère plus politique, liant les revendications salariales à l’opposition au génocide israélien à Gaza, à la course à la guerre de l’OTAN et à la politique autoritaire du gouvernement.
Les grèves des transports étant interdites du 27 juillet au 5 septembre, les syndicats ont concentré des actions majeures dans les semaines précédant ces dates. L’USB Lavoro Privato a appelé à une grève nationale de 24 heures des équipages de cabine d’easyJet le 5 juillet et la Filt-CGIL, la Fit-CISL et l'Uilt-UIL ont appelé les pilotes à débrayer ce même jour. Les contrôleurs aériens des aéroports de Milan Malpensa et de Rome Fiumicino ont fait grève par l’intermédiaire de structures de représentation syndicale de base (RSA) indépendantes, la CUB Trasporti a paralysé les opérations de fret de FedEx à Malpensa, et les travailleurs des transports en commun locaux de Florence et de Catane ont également fait grève.
La vague se poursuivra par une grève nationale du rail de 24 heures lancée par la CUB Trasporti et le SGB les 23 et 24 juillet, et une grève maritime sur les lignes de Grandi Navi Veloci les 22 et 23 juillet. Après la trêve d’août, les travailleurs reprendront le combat avec une grève nationale de 48 heures dans le secteur public les 24 et 25 septembre, suivie d’une grève nationale multi-sectorielle de 24 heures le 25 septembre et d’une grève nationale de l’aviation le 26 septembre.
Ce qui distingue cette vague de grèves des grèves sectorielles des décennies passées, c’est son caractère ouvertement politique. Les travailleurs exigent bien plus que des augmentations de salaire. L’USB réclame un salaire minimum légal de 2 000 euros par mois, le rétablissement du système d’indexation des salaires (scala mobile), un impôt sur les superprofits des trusts de l’énergie et des banques. L’objectif est aussi la défense de la santé, de l’éducation et des retraites face à un budget qui transfère des milliards d’euros aux dépenses militaires.
Sous le mot d’ordre de Nemmeno un chiodo per guerre e genocidio [Pas même un clou pour les guerres et le génocide], la grève nationale du 18 mai avait lié la hausse voulue des dépenses militaires italiennes à 5 pour cent du PIB aux coupes drastiques dans les prestations sociales. L’USB avait exigé que le gouvernement rompe tous ses liens diplomatiques, économiques et militaires avec Israël et avait condamné les attaques américaines contre l’Iran. Les dockers de Gênes, Livourne et Ancône avaient refusé de charger des armes destinées à Israël.
Lors de la grève du 29 mai à Rome, un travailleur de la logistique du SI Cobas a déclaré au WSWS: «Pour augmenter les dépenses militaires on sacrifie santé, retraites, hôpitaux et écoles. Les travailleurs doivent donc s’organiser et s’opposer aux guerres menées par le patronat pour les profits des patrons.» Bereket, un travailleur originaire d’Érythrée, a confié au WSWS: «Nous, en tant que travailleurs... nous luttons à l’échelle internationale. Je ne suis pas italien, mais je me tiens aux côtés des Italiens, aux côtés des travailleurs des autres pays.»
Le mouvement de grève révèle pourtant une division profonde au sein du mouvement syndical italien — et les limites politiques des forces qui dirigent ces grèves. Les confédérations syndicales CGIL, CISL et UIL ont refusé à maintes reprises de s’associer aux mobilisations lancées par les syndicats de base. Lorsque l’USB et la CUB ont organisé une grève nationale contre le «budget de guerre» le 28 novembre 2025, la CGIL a programmé une action distincte deux semaines plus tard, divisant le mouvement. La même chose s’est produite en mai 2026.
La CGIL joue depuis longtemps le rôle de partenaire du patronat et de l’État. Elle maintient la paix sociale en échange des fonctions institutionnelles qu’on lui permet d’assurer dans les négociations collectives et dans d’autres domaines. Son dirigeant, Maurizio Landini, critique la politique du gouvernement tout en limitant ses propositions à certaines réformes, telles qu’un système fiscal plus progressif.
Les syndicats de base — USB, SI Cobas, CUB, SGB et Unicobas — ont vu le jour parce que de nombreux travailleurs ont tiré la conclusion que les confédérations syndicales traditionnelles imposaient la perte d’acquis au lieu de la combattre. Ils ont gagné du soutien parmi les travailleurs de la logistique, les dockers, les enseignants, les salariés de la sous-traitance et les travailleurs immigrés. Leur combativité et leur opposition à la guerre ont attiré les travailleurs à la recherche d’une alternative de lutte face à la CGIL.
Les syndicats de base restent cependant prisonniers d’un cadre réformiste et ce n’est pas là une limite de moindre importance: c’est leur caractéristique fondamentale. Tout en dénonçant le gouvernement Meloni comme autoritaire et en qualifiant son budget de «loi de finances pour la guerre», ils continuent d’implorer ses ministres pour obtenir des réformes telles qu’un salaire minimum plus élevé, des négociations salariales et des changements dans sa politique.
Leurs revendications, qui incluent une hausse de salaire mensuelle de 300 euros, un salaire minimum à 2 000 euros et une réduction du temps de travail, visent à obtenir de meilleures conditions à l’intérieur du capitalisme au lieu de contester les rapports de propriété capitalistes ou le pouvoir d’État. En l’absence d’un mouvement politique visant à remplacer le système existant, ils restent des groupes de pression recherchant désespérément des concessions auprès de ce même État qu’ils condamnent. Des décennies d’expérience ont montré que les réformes seules ne peuvent inverser l’austérité, le militarisme et l’autoritarisme alors que la crise du capitalisme s’intensifie.
Les traditions anarcho-syndicalistes représentées par l’USI n’offrent aucune stratégie pour conquérir le pouvoir politique. Refuser de manipuler des cargaisons d’armes est un acte de solidarité de principe. Mais refuser de construire un parti politique capable de remplacer le gouvernement qui ordonne le chargement de ces armes enlève aux travailleurs tout moyen de mettre fin à la guerre ou à l’austérité. Il faut transformer les actions isolées, si courageuses soient-elles, en un mouvement politique coordonné.
L’opposition parlementaire ne constitue pas plus une alternative. Le Parti démocrate (PD) et le Mouvement 5 étoiles (M5S) critiquent Meloni tout en portant une responsabilité majeure dans les conditions qui ont permis son accession au pouvoir. Ces partis ne sont pas une alternative à Meloni, mais des gestionnaires distincts du même État capitaliste — inféodés au même système d’alliances impérialistes, au même cadre d’austérité imposé par l’UE et à la même défense des rapports de propriété capitalistes. Leur critique du gouvernement sert à pousser l’opposition de la classe ouvrière sur une voie parlementaire qui a déjà montré qu’elle est totalement incapable de défendre les intérêts des travailleurs.
Sous la direction de Matteo Renzi, le PD a introduit le Jobs Act [Loi Travail] qui a affaibli les protections du travail et a imposé une austérité appuyée par l’UE, a réduit les dépenses sociales et a généralisé le travail précaire. Le M5S, après avoir fait une campagne d’organisation anti-système, a gouverné d’abord avec le parti d’extrême droite Lega, puis avec le PD. Il a poursuivi la politique anti-immigrés, soutenu l’austérité de l’UE et les dépenses militaires, et appuyé l’OTAN.
Giuseppe Conte, qui se présente aujourd’hui comme un détracteur des opérations israéliennes, a dirigé un gouvernement qui a maintenu les engagements envers l’OTAN et les décrets anti-immigrés. Elly Schlein condamne les attaques contre la flottille de Gaza alors que son parti reste dévoué à l’Alliance Atlantique, qui soutient Israël. Leur opposition n’est qu’une rotation de personnel au sein de la machine d’État même que les travailleurs affrontent dans la rue.
Pendant ce temps, le gouvernement Meloni a renforcé les pouvoirs de répression de l’État. La loi n° 80/2025, adoptée en juin 2025, est la plus vaste extension de peines criminelles opérée dans l’Italie d’après-guerre. Sa disposition-clé refait des barrages routiers un délit. Depuis 1999, le fait de bloquer une route avec son corps était juste considéré comme une infraction civile. La nouvelle loi en fait un délit passible de la prison et impose des peines de six mois à deux ans si l’action est menée en groupe.
Cette mesure vise directement les piquets de grève, surtout dans la logistique et les transports; elle assimile le blocage pacifique d’un lieu de travail à la commission d’un grave délit; elle rend plus sévères les peines pour les manifestations touchant les infrastructures de l’énergie, des transports et des télécommunications; elle crée un nouveau délit de «mutinerie» dans les prisons ou les centres de rétention pour immigrés, qui englobe la résistance non violente.
Le parquet de Turin a demandé à la Cour constitutionnelle d’examiner la loi, arguant qu’elle violait les droits constitutionnels de liberté de réunion et de liberté d’expression. L’Unione delle Camere Penali Italiane [Union des Chambres Pénales Italiennes] elle, l’a dénoncée comme un pas vers un autoritaire «Droit pénal de l’ennemi». Le gouvernement a néanmoins imposé cette mesure au Parlement en recourant à des votes de confiance, conférant à l’État de vastes pouvoirs nouveaux au moment même où se développe la vague de grèves de 2026.
La crise à laquelle sont confrontés les travailleurs italiens fait partie d’une crise qui est mondiale. Le système capitaliste qui finance la guerre d’Israël, subventionne le réarmement militaire de l’Italie et impose des mesures d’austérité comme l’abolition de la scala mobile et le Jobs Act ne peut être vaincu à l’intérieur des seules frontières nationales. Les travailleurs sont confrontés au même système, en Italie comme à l’international. Tant la direction CGIL de collaboration de classes que l’approche syndicaliste de gauche des syndicats de base acceptent le cadre de l’État-nation capitaliste. Toutes deux confinent la lutte à des réformes économiques au lieu de combattre pour le pouvoir politique.
L’alternative pour les travailleurs est de rompre avec tous les partis et bureaucraties syndicales pro-capitalistes et de construire sur chaque lieu de travail des comités de la base contrôlés démocratiquement par les travailleurs et unis à l’échelle internationale par le biais de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC). Le refus des dockers de charger des armes pour Israël démontre le potentiel de l’action internationale de la classe ouvrière mais de telles actions doivent être subordonnées à la construction d’un parti révolutionnaire.
Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), la Quatrième internationale fondée par Léon Trotsky, construit sa section italienne à cette fin. Il préconise l’unité internationale de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste qui comprend la propriété publique des banques et des trusts, l’instauration d’un gouvernement ouvrier et la création d’États-Unis socialistes d’Europe dans le cadre d’une fédération socialiste mondiale. Il appelle les travailleurs mécontents des syndicats et des partis existants à rejoindre l’IWA-RFC et à aider à construire un parti révolutionnaire.
