Ceci est le premier volet d'un article en deux parties.
Ces dernières années, les puissances impérialistes européennes ont conclu une série d'accords commerciaux et de partenariats d'envergure sur les matières premières, couvrant l'Amérique latine, l'Afrique et la région Inde-pacifique. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et l’adoption par lui d'une politique de guerre commerciale mondiale axée sur le principe de «L'Amérique d'abord» ont considérablement accéléré ce processus.
Début mai, l'accord longuement négocié entre l'Union européenne (UE) et le bloc commercial d'Amérique latine Mercosur est officiellement entré en vigueur. Cet accord, conclu entre les 27 États membres de l'UE et l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, illustre l'intensification de la concurrence entre grandes puissances dans le monde pour l'accès aux marchés, aux matières premières et aux opportunités d'investissement.
Le Mercosur et des accords similaires avec l'Inde, le Mexique et la Nouvelle-Zélande sont systématiquement qualifiés d'«accords de libre-échange». Or, ils constituent une tentative de monopoliser les marchés et les chaînes d'approvisionnement clés pour le capital européen, au détriment de ses concurrents. Ils marquent une nouvelle étape dans la désintégration des accords commerciaux mondiaux établis après la Seconde Guerre mondiale et fondés sur l'hégémonie incontestée de l'impérialisme américain. Le capitalisme mondial se fragmente en blocs concurrents, chacun cherchant à s'assurer marchés, ressources et avantages stratégiques aux dépens des autres, dans un contexte de montée des tensions géopolitiques.
Alors que Bruxelles, Berlin et Paris exigent pour les capitaux européens un accès au marché de Buenos Aires jusqu’à Mumbai, la politique «L’Amérique d’abord» de Washington repose sur l’exclusion de tous les rivaux «non hémisphériques» de la vie économique du continent américain. Ces deux blocs rivaux s’opposent simultanément à la Chine, dont l’expansion économique et la volonté de développer le commerce et les investissements font de Pékin une menace majeure pour les ambitions prédatrices des impérialistes nord-américains et européens.
La guerre israélo-américaine contre l'Iran et celle menée par les États-Unis et l'OTAN contre la Russie en Ukraine sont les stades initiaux d'une troisième guerre mondiale pour un nouveau partage monde et qui s'intensifie de jour en jour. C'est dans ce contexte que doit être analysé le réseau croissant d'accords commerciaux et de partenariats de l'Union européenne pour les matières premières.
L'impérialisme européen ne se contente pas de poursuivre un agenda économique. Il se réarme massivement en vue de pouvoir déployer une violence militaire brutale contre ses rivaux et s'emparer des marchés, des ressources humaines, des matières premières et de l'influence géostratégique. Cette dynamique accélère la décomposition de l'alliance transatlantique entre l'impérialisme américain et les puissances européennes, qui a dominé une grande partie de l'après-guerre.
La création d'un bloc commercial dirigé par l'Europe
Au cœur de la stratégie mondiale de pillage économique et de profit de l'UE il y a sa campagne pour sécuriser l'approvisionnement en matières premières essentielles, pour les industries de demain et pour les opérations militaires agressives. La législation européenne sur les matières premières critiques (CRMA), en vigueur depuis 2024, fixe des objectifs précis de réduction de la dépendance vis-à-vis de fournisseurs uniques comme la Chine. Elle veut y parvenir grâce aux partenariats stratégiques avec d'autres fournisseurs dans le monde, à un recyclage plus important des minerais et à la promotion de projets d'extraction nationaux.
Bien que la Chine n'extraie pas de quantités importantes de matières premières essentielles, elle domine le raffinage et la transformation de certains des éléments les plus importants. Les raffineries chinoises traitent par exemple la majeure partie du manganèse, du cobalt et du graphite produits dans le monde, trois matériaux essentiels à la fabrication des batteries pour véhicules électriques et équipements numériques, ainsi qu'à d'autres opérations de haute technologie. Pendant des décennies, l'impérialisme américain et européen a investi des centaines de milliards de dollars en Chine pour en faire l'atelier de misère du monde.
La loi CRMA témoigne d’une reconnaissance croissante que le contrôle direct de matériaux tels que le lithium, le cobalt, les terres rares et le nickel est essentiel à «la souveraineté technologique européenne», c’est-à-dire à la capacité de produire véhicules électriques, infrastructures d’énergies renouvelables, smartphones, infrastructures numériques et équipements militaires indépendamment des États-Unis et de la Chine. La Commission européenne fait remarquer que «le lithium, le cobalt et le nickel servent à la fabrication de batteries; le gallium est utilisé dans les panneaux solaires; le bore brut est utilisé dans les éoliennes; le titane et le tungstène dans le secteur spatial et celui de la défense».
La demande pour certaines de ces matières devrait augmenter considérablement au cours des prochaines décennies. L'UE prévoyait par exemple en 2024 que la demande de lithium serait multipliée par 10 d'ici 2030 et par 21 d'ici 2040, celle des terres rares par six ou sept sur les mêmes périodes.
L'Union européenne réagit en tentant d'établir un réseau mondial de relations en matière de ressources.
Dans la région Inde-pacifique, l'Australie occupe une place centrale. En 2024, l'UE a signé avec l'Australie un mémorandum d'entente sur les minerais stratégiques, soulignant la nécessité pour l'UE d'accroître ses approvisionnements en lithium, terres rares, graphite, manganèse et cobalt. L'accès aux importants gisements de matières premières australiens sera facilité par un financement de la Banque européenne d'investissement, qui a accepté fin 2025 d'apporter une aide financière aux projets miniers, à la transformation des matières premières et aux infrastructures de transport.
L'Asie centrale est un autre terrain que l'impérialisme européen est déterminé à occuper pour ses ressources naturelles, opposant ainsi l'UE à la Chine, aux États-Unis et à la Russie. Des pays comme le Kazakhstan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan possèdent d'importantes réserves d'uranium, de cuivre et de terres rares. L'UE a cherché à renforcer son engagement dans la région, notamment par le premier sommet UE-Asie centrale de Samarcande, en Ouzbékistan, tenu en avril 2025. La déclaration de ce sommet s'engage à établir un «partenariat stratégique» entre l'UE et les républiques d'Asie centrale. Elle présente des plans pour une exploitation conjointe des ressources et pour la mise en place de corridors de transport contournant la Russie.
Le récent sommet de la Communauté politique européenne tenu dans la capitale arménienne Erevan était étroitement lié à la position stratégique de l’Arménie, un proche allié traditionnel de la Russie. Le pays est un axe de transport essentiel pour les flux commerciaux entre l'Asie centrale et l'Europe et permet de contourner la Russie. Suite à la conquête du Haut-Karabakh par l'Azerbaïdjan dans la guerre de 2023 entre l'Arménie et ce dernier, les États-Unis sont intervenus pour développer un corridor de transit à travers la brèche de Zangezur, une étroite bande de territoire arménien entre l'Azerbaïdjan et la Turquie, baptisée «Route Trump pour la paix internationale».
À suivre
