Dimanche, l'Argentine et l'Espagne s'affronteront en finale de la Coupe du Monde 2026 de la FIFA au MetLife Stadium, dans le nord du New Jersey, si la qualité de l'air le permet. Un épais nuage de fumée toxique, provenant des feux de forêt canadiens alimentés par le changement climatique, recouvre le stade et ses environs depuis plusieurs jours, et les experts sanitaires déconseillent toute activité en extérieur.
La FIFA et l'administration Trump, qui ont transformé ensemble ce tournoi en instrument de pillage oligarchique et de spectacle nationaliste, ne sont pas prêtes à laisser une urgence de santé publique les empêcher d'organiser la cérémonie de clôture, où Trump lui-même a exigé d’être présent pour la présider.
Le prix moyen d'un billet pour la finale s'élève à 11 327 dollars, certains sièges atteignant 56 958 dollars et certains lots 2 millions de dollars. Ces prix ne sont pas destinés aux supporters de football, mais à l’aristocratie financière.
Pourtant, bien que cette rencontre oppose les équipes ayant clairement fait preuve des meilleures tactiques, du plus grand talent et d'une volonté extrême, la plupart des discussions restent centrées sur la demi-finale: l'extraordinaire victoire 2-1 de l'Argentine face à l'Angleterre. Ce match aurait mérité d'être célébré pour son seul talent. Au lieu de quoi, il a été gravement entaché par les milieux politiques et médiatiques argentins et britanniques qui se sont emparés de cet événement sportif pour attiser une frénésie de nationalisme auquel doivent s'opposer sans équivoque les travailleurs du monde entier.
Les joueurs argentins ont célébré leur victoire en déployant sur le terrain une banderole proclamant «Las Malvinas son argentinas» [Les Malouines appartiennent à l'Argentine]. L'establishment politique argentin, de tous bords, du gouvernement d'extrême droite de Milei à la pseudo-gauche en passant par les péronistes, attisait déjà les tensions depuis plusieurs jours. Cinq jours avant le match, le ministre argentin des Affaires étrangères avait publié une longue tribune dans le quotidien conservateur La Nación, déclarant que les îles étaient argentines «par l'histoire, le droit et la conviction» et dénonçant «l'occupation illégale» de la Grande-Bretagne. À la veille de la rencontre, la vice-présidente fasciste Victoria Villarruel avait publié un message sur X, qualifiant l'Angleterre d'«envahisseurs» et de «pirates usurpateurs».
Après le coup de sifflet final, le président Javier Milei a déclaré que le déploiement de la banderole était «valide et légal», ajoutant: «Les Malouines sont argentines, nous allons les récupérer, et nous allons le faire par des moyens diplomatiques.»
Les autorités britanniques ont réagi de la même manière. Un porte-parole du Premier ministre sortant, Keir Starmer, a publié une déclaration: «La Coupe du monde n’est peut-être pas à nous, mais les îles Malouines le sont assurément. Notre position reste inchangée.» Le ministre des Entreprises, Peter Kyle, a qualifié la banderole de violation «flagrante» du règlement de la FIFA interdisant les messages politiques et a exigé des sanctions disciplinaires. Les gros titres des tabloïds britanniques, qui n’avaient pas relayé l’information, ont soudainement fait la une vendredi, avec le message «scandaleux» et des appels à «les punir».
Il faut souligner que ces événements se déroulent sur fond d'un tournoi déjà entaché, dès son ouverture, par le chauvinisme xénophobe de l'administration Trump et de la FIFA. L'équipe iranienne a été contrainte de s'entraîner et de dormir à Tijuana et de traverser la frontière les jours de match, sans pouvoir passer une seule nuit sur le sol américain. À leur retour, les joueurs ont été accueillis par de nouveaux bombardements américains et les menaces d'anéantissement de Trump. L'arbitre somalien Omar Artan a été destitué, sa nomination historique annulée avant même qu'il ait pu donner un seul coup de sifflet. Les supporters iraniens, haïtiens, sénégalais et marocains ont été interdits de match. C'est dans ce contexte que la question des Malouines est instrumentalisée par les deux gouvernements.
Le World Socialist Web Site s'oppose à cette exploitation chauvine avec la même fermeté qu'il a manifestée face à toute autre forme de venin nationaliste propagée durant ce tournoi. Il convient de distinguer clairement l'enthousiasme populaire pour une équipe nationale – même un enthousiasme profond, nourri par la mémoire historique, marqué par les buts extraordinaires de Diego Maradona contre l'Angleterre en 1986 et les rencontres tendues et dramatiques de 1998 et 2002 – et la mobilisation politique délibérée de cet enthousiasme pour promouvoir des revendications territoriales, fabriquer de l’unité nationale et dissoudre les antagonismes de classe dans le patriotisme à tout-va.
Le facteur additionnel d'une nation historiquement opprimée ayant vaincu une puissance impérialiste et un agresseur colonial peut être compris à travers le prisme de l'histoire et de la conscience de classe sans pour autant se muer en cri de ralliement chauvin. Le premier est un sentiment social compréhensible et profondément enraciné. Le second est une arme entre les mains des classes dirigeantes des deux côtés de l'Atlantique.
Rebecca Bill Chavez, sous-secrétaire adjointe à la Défense sous Barack Obama, a exprimé avec une involontaire franchise le rôle joué par la question des Malouines: «C'est une question qui unit tout le monde. En Argentine, peu importe l'appartenance politique: gauche, droite, centre, on est tous pour les Malouines.»
Cette unité est précisément ce dont le gouvernement de Milei a besoin. Celui-ci est en pleine crise politique suite à quatre grèves générales; la pauvreté s'aggrave et la colère sociale monte. Le scenario des Malouines remplit aujourd'hui la même fonction que l'invasion de 1982 sous la junte militaire de Leopoldo Galtieri: substituer une revendication territoriale à une confrontation de classes, et détourner de la classe dirigeante argentine la fureur d'une population en rage.
L'attitude de Milei relève de la pure hypocrisie. Il a ouvertement encensé Margaret Thatcher – la Première ministre qui envoya la flotte britannique en 1982 – et semblait auparavant accepter le résultat du référendum de 2013 où 99,8 pour cent des habitants ramasseurs d’algues des îles ont voté pour qu’elles restent un territoire du Royaume-Uni. Son gouvernement a collaboré avec Trump et le Commandement Sud des États-Unis pour faire de l'Atlantique Sud une zone sous contrôle impérial américain.
Ce chauvinisme s’est manifesté quelques heures après que Reuters eut rapporté qu'une note interne du Pentagone évoquait la possibilité de revoir le soutien diplomatique américain à la position britannique sur les Malouines, en représailles au manque perçu de soutien britannique sur l'Iran.
Il existe un processus plus profond qui sous-tend l'exploitation du sport à l'échelle internationale. Comme l'écrivait le WSWS après les célébrations du titre des Knicks de New York en début d'année, cette ferveur sportive intense reflète des contradictions sociales plus profondes :
Cette ferveur reflète l'absence de tout exutoire progressiste de masse pour la colère sociale et le désir de solidarité qui animent la classe ouvrière. Jadis, de larges pans de la classe ouvrière et de la jeunesse étaient liés à des organisations ouvrières de masse et à des mouvements politiques socialistes.
La pseudo-gauche argentine et l' héritage du morénisme
C’est dans ce contexte qu’il faut évaluer les déclarations de la pseudo-gauche argentine. Nicolás del Caño, du Parti des travailleurs socialistes argentin (PTS), a publié une vidéo des joueurs brandissant la banderole avec la légende: «Las Malvinas son argentinas. Dehors les anglais.» La Izquierda Diario, journal du PTS, a déclaré que la cause des Malouines était «l’étendard d’une lutte anti-impérialiste qui demeure vivante», insistant pour dire que son expression avait été réprimée d’une manière «compatible avec la politique de capitulation du gouvernement Milei».
Prensa Obrera, journal du Partido Obrero, a écrit que l'équipe nationale «a exprimé un sentiment qui a parcouru les tribunes et les rues» et a appelé les lecteurs à défendre «la cause nationale des Malouines». Le PTS et le PO utilisent le même langage – «une cause nationale», «les anglais dehors» – que Milei et Villarruel.
À aucun moment dans leurs déclarations, ces tendances n'évaluent leur propre lignée politique ni surtout le rôle joué en 1982 par révisionniste pabliste argentin Nahuel Moreno, qu'elles reprennent précisément aujourd'hui.
Lorsque la junte argentine lança son invasion en avril 1982, Moreno et son PTS se déclarèrent «dans le même camp militaire» que Galtieri et refusèrent de formuler une seule revendication de classe indépendante. Leur déclaration du 1er mai 1982 appelait les travailleurs à organiser la collecte de vêtements, de nourriture et de lettres à envoyer au front – une Armée du Salut auxiliaire au service de l’état-major et non un parti révolutionnaire. Lorsque la junte s’effondra sous le poids de sa propre catastrophe militaire, au lieu d’appeler à la création d’organes du pouvoir prolétarien dans une vraie crise révolutionnaire – marquée par des grèves de masse, dont une grève générale d’un million et demi de personnes en 1981 et des affrontements de rue à Buenos Aires le 30 mars 1982 – Moreno canalisa la crise vers les voies jugées sûres du parlementarisme bourgeois.
Moreno affirmait que l'unité nationale autour des Malouines avait préparé le terrain pour une «révolution démocratique» lorsque le général Reynaldo Bignone, autre chef de la junte, remplaça Galtieri. Il lança alors cet appel: « Sous la dictature […] notre slogan était négatif: À bas la dictature! […] Mais avec le triomphe de la révolution démocratique, avec la chute de ce régime, les slogans anticapitalistes deviennent centraux […] Nous les appelons à faire une nouvelle révolution pour changer le caractère de l'État […] une révolution sociale ou socialiste».
Le morénisme a rendu un double service: d’abord en fournissant une couverture de gauche à la mobilisation chauvine de la junte, puis en contribuant à exécuter précisément la transition contrôlée vers un pouvoir bourgeois civil dont Washington avait besoin pour empêcher la classe ouvrière argentine d’accéder au pouvoir.
La position officielle du PTS aujourd'hui est que Moreno «est intervenu de manière globalement appropriée pendant la guerre des Malouins ». Le PTS et ses partenaires de coalition sont ses héritiers politiques et ils reprennent aujourd'hui son rôle: celui de sauver la bourgeoisie face à une crise sociale qui s'aggrave, en affirmant aux travailleurs que le moment est venu de privilégier l'unité nationale plutôt que la lutte des classes contre leur propre classe dirigeante.
La position trotskyste est à l’opposé. La théorie de la révolution permanente de Léon Trotsky affirme que, dans les pays au développement capitaliste tardif, opprimés par l'impérialisme, les tâches démocratiques – dont l'expulsion de la domination étrangère – ne peuvent être confiées à la bourgeoisie nationale. Seule la classe ouvrière, luttant pour son propre pouvoir de classe, peut accomplir ces tâches dans le cadre de la révolution socialiste mondiale.
Les crimes coloniaux que constituent la prise de contrôle des îles par les Britanniques en 1833 et l'invasion militaire par la Royal Navy en 1982 sont bien réels, et la classe ouvrière a un intérêt légitime dans la question des Malouines.
Mais cette lutte ne peut être menée que par une classe ouvrière qui conserve une indépendance politique inébranlable vis-à-vis de sa propre bourgeoisie. Dès lors qu'un courant se réclamant du trotskysme propose de se ranger dans le «même camp militaire» que cette bourgeoisie, qu'il s'agisse d'une junte fasciste en 1982 ou des clameurs patriotiques du fasciste Milei, il contribue à l'oppression impérialiste. Il livre la classe ouvrière pieds et poings liés à ses ennemis de classe, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays.
Leur message d’«unité nationale» a volé en éclats lorsque les célébrations suivant les victoires contre l’Égypte le 7 juillet et la Suisse le 12 juillet ont été réprimées par les forces anti-émeutes à Buenos Aires, Córdoba et dans d’autres villes, à coups de balles en caoutchouc, de gaz lacrymogène, de canons à eau et de brutalités policières, faisant des dizaines de blessés et plusieurs arrestations. Le gouvernement qui brandit l’étendard de la solidarité nationale s’en prend aux travailleurs et aux jeunes qui se rassemblent dans les rues pour célébrer ces victoires.
En Argentine, en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Iran et dans tous les autres pays, les travailleurs sont liés entre eux par la production mondialisée de telle sorte que la résolution de chaque grande question sociale — chômage de masse, pauvreté, guerre, montée du fascisme — est une question de lutte des classes internationale, et non de compétition nationale.
Aujourd'hui, les travailleurs du monde entier sont connectés par des millions de liens à travers le processus de production et par les grandes questions sociales de notre époque. Celles-ci ne peuvent être résolues qu'en rendant les travailleurs conscients de ces liens objectifs sur la base d'un programme socialiste révolutionnaire.
L'antidote au poison nationaliste répandu par le biais de cette Coupe du Monde n'est pas le mépris vis-à-vis de l'enthousiasme populaire authentique que suscite le football. C’est la conscience de classe politique: la reconnaissance que, partout dans le monde, les travailleurs tiennent les leviers d'une économie mondialisée et qu’ils sont exploités par l’oligarchie financière internationale même qui a transformé ce tournoi en instrument de leur division. Cette oligarchie doit être expropriée, son emprise sur le sport, la culture, les médias et toutes les institutions sociales brisée, et remplacée par le contrôle démocratique des travailleurs à l’échelle internationale.
(Article paru en anglais le 18 juillet 2026)
