Au moins 67 personnes sont mortes jeudi et vendredi dans la tentative désespérée de dizaines de milliers de personnes de rejoindre à la nage la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta, en Afrique du Nord. Plus de 60 000 personnes ont atteint leur destination en 24 heures, où elles ont été confrontées à une violence brutale de la part de l'armée espagnole et à une campagne concertée visant à les forcer à retourner au Maroc, pays ravagé par la pauvreté. Les milieux politiques et médiatiques européens ont réagi avec véhémence, dénonçant des « envahisseurs » et reprenant à leur compte les arguments de l'extrême droite sur la « menace hybride» de migrants qui attaqueraient l'Europe.
L'élément déclencheur de cette arrivée massive semble avoir été un arrêt de la Cour suprême espagnole interdisant aux autorités d'expulser immédiatement les réfugiés interceptés en mer alors qu'ils tentent de rejoindre le territoire espagnol. Mais le gouvernement espagnol dirigé par le Parti socialiste, comme les gouvernements d'extrême droite menés par des gens comme Meloni en Italie et Trump aux États-Unis, se soucie peut de telles subtilités juridiques. Reprenant la propagande opportuniste de Trump selon laquelle l'Europe subissait une « invasion », le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a dénoncé les migrants pour avoir lancé une « attaque contre l'intégrité territoriale de l'Espagne » et déployé l'armée à Ceuta.
Sanchez avait tenu exactement les mêmes propos en juin 2022, lorsque son gouvernement a supervisé le massacre sanglant de 37 réfugiés perpétré par la Garde civile espagnole et la gendarmerie marocaine à la frontière avec Melilla, la deuxième enclave espagnole d’Afrique du Nord. Son gouvernement, qui comprenait alors le parti pseudo de gauche Podemos, a joué un rôle déterminant dans la réapparition, voulue par l'élite dirigeante européenne, de la violence d'État contre les migrants, une violence inédite en Europe depuis les dictatures fascistes des années 1930 et 1940. Sumar, qui a fait scission d’avec Podemos pour se maintenir au pouvoir après le départ de ce dernier du gouvernement de Sanchez en décembre 2023, s'est joint à la campagne anti-immigration en accusant le Maroc d'avoir laissé entrer les migrants à Ceuta et en adressant une lettre à l'ONU exigeant une enquête sur l'implication du Maroc.
En collaboration avec la police, les soldats ont rapidement rassemblé les migrants à Ceuta et les ont renvoyés au Maroc. Dès dimanche, les autorités ont pu affirmer que la quasi-totalité d'entre eux avaient été rapatriés, sans même une audience juridique. Un homme a confié à l'émission d'information allemande Tagesschau qu'on lui avait même interdit l'accès à un supermarché pour acheter de la nourriture, les autorités ayant arbitrairement instauré des contrôles d'identité à l'entrée.
La cruauté dont font preuve les autorités envers les personnes désespérées qui fuient la misère sociale et économique et les persécutions politiques est le résultat de la politique de «forteresse Europe» mise en œuvre par tous les gouvernements du continent, qu'ils soient conservateurs, sociaux-démocrates ou de la pseudo gauche. L'Union européenne a de facto aboli le droit d'asile pour celles et ceux qui cherchent à entrer sur le continent en érigeant des frontières extérieures patrouillées par des gardes lourdement armés, dont même le fasciste Trump serait fier. En conséquence, plus de 32 000 réfugiés et migrants ont été portés disparus ou morts en tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l'Europe depuis 2014, selon le Missing Migrants Project.
Quelques jours avant la prise d'assaut de Ceuta, plus de 140 migrants ouest-africains ont été retrouvés morts à bord d'une embarcation au large des côtes mauritaniennes, un drame quasiment passé sous silence par les médias européens. L’embarcation, parti de Guinée, à plus de 2 000 kilomètres de l'Espagne, est tombé en panne de carburant et de vivres en cours de route. Les traversées éprouvantes de l'Atlantique ont gagné en popularité depuis que l'Espagne et l'Union européenne ont fermé la voie d'accès au continent via les îles Canaries.
L'extrême droite européenne a instrumentalisé les événements de Ceuta pour intensifier sa propagande fasciste et xénophobe, tandis que l’establishment politique européen s'efforce d'intégrer davantage ces discours au débat public. La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, admiratrice de Mussolini, a annoncé la suspension d'un mois de l'accord de Schengen avec l'Espagne, interrompant ainsi la libre circulation entre les deux pays.
Dans une lettre adressée à la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, les gouvernements de 22 des 27 États membres de l'UE ont exigé une réunion d'urgence des ministres de l'Intérieur pour mardi.
La lettre adoptait le ton d'une force militaire se préparant à la guerre. Elle évoquait en termes hystériques des « menaces hybrides visant à créer l'illusion que l'entrée illégale dans l'Union européenne est possible » et affirmait que la situation actuelle «encouragerait de nouvelles tentatives, saperait la confiance dans notre politique migratoire commune et aurait des répercussions pour tous les États membres ».
Le chancelier conservateur allemand Friedrich Merz, dont le gouvernement applique contre des réfugiés une politique prônée par le parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), a exigé que le Maroc «reprenne immédiatement les migrants en situation irrégulière». La Première ministre danoise Mette Frederiksen, sociale-démocrate à la tête du pays avec le soutien de l'ancien Parti populaire socialiste stalinien et de l'Alliance pseudo de gauche ‘rouge-verte’ a exhorté ses collègues à «envisager toutes les options, y compris une suspension de la coopération de Schengen», bien que Ceuta et Melilla ne fassent pas partie de l'espace Schengen.
Sanchez a réagi en accusant les « passeurs » d'être responsables des événements de Ceuta. Or, la réalité est que les scènes de désespoir en Afrique du Nord ne sont possibles que parce que l'UE a bloqué toutes les voies d'accès légales au continent. Les véritables criminels siègent dans les bureaux gouvernementaux de Bruxelles, Berlin, Paris, Rome et Madrid. Leur mépris des droits démocratiques fondamentaux et leur financement de régimes autoritaires africains visant à empêcher l'entrée des migrants engendrent la misère sociale qui pousse les populations à des actes désespérés. Leurs politiques ne valent pas mieux que celles du président Trump, dont les agents de l'ICE sillonnent les villes américaines pour arrêter des immigrants, qu'ils aient ou non le droit de séjourner aux États-Unis, et font régulièrement usage d'une force meurtrière contre leurs victimes.
Les garde-côtes libyens et la sanguinaire dictature militaire égyptienne reçoivent des milliards d'euros de fonds européens pour organiser ce qu'on appelle par euphémisme le «refoulement» des migrants voulant aller en Europe. Ce processus inclut la création de centres de détention style camps de concentration où sont dénoncés des tortures et des conditions de vie proches de l'esclavage, ainsi que les «décharges en plein désert » où les agents corrompus de l'UE abandonnent purement et simplement des groupes de migrants affamés dans le Sahara. Quelque 800 personnes ont même été renvoyées par l'Égypte au Soudan entre janvier et mars 2024, alors que la guerre civile faisait rage dans le pays, selon un rapport d'Amnesty International.
L'impérialisme européen s'emploie de cette façon, à renforcer ses « partenaires » en Afrique, avec lesquels ses banques, ses entreprises et ses oligarques financiers peuvent intensifier le pillage néocolonial brutal du continent. Le dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, arrivé au pouvoir par un coup d'État en 2013 où il a massacré des milliers d'opposants politiques, bénéficie régulièrement d'un accueil fastueux à Berlin et d'autres capitales européennes. En échange, le Caire a conclu des contrats extrêmement lucratifs avec les grands groupes capitalistes européens, garantissant ainsi l'enrichissement continu de leurs actionnaires fortunés. On peut citer, par exemple, le contrat de 8,1 milliards de dollars signé avec Siemens pour la construction d'un réseau ferroviaire à grande vitesse de 2 000 kilomètres, et un autre contrat de 8 milliards de dollars pour la construction de trois centrales à gaz et de parcs éoliens.
Plus au sud, l'UE est déterminée à prendre l'ascendant grâce à des accords passés avec la République démocratique du Congo, la Zambie, l'Angola et d'autres pays, afin de lui ouvrir l'exploitation du cobalt et d'autres minerais essentiels nécessaires à sa transition vers les «énergies propres». Son objectif est de garantir que l'impérialisme européen, et non ses rivaux américains ou chinois, s'accapare la part du lion des ressources pour les industries clés de la «croissance» capitaliste, telles que la production de véhicules électriques, les énergies renouvelables, les data centers d'IA et la fabrication haute technologie d'équipements numériques. Les travailleurs des mines, des usines de transformation, des transports et d'autres secteurs de ces pays, qui sont parmi les plus pauvres du monde, ne bénéficient d'aucun droit et reçoivent des salaires de misère. En RDC, par exemple, le salaire moyen s'élève à 142 dollars par mois, et des millions de personnes vivent avec bien moins.
En Europe, la diabolisation des réfugiés et des immigrés par les puissances européennes sert à détourner la colère populaire des véritables responsables de l'aggravation de la crise socio-économique qui touche des millions de travailleurs. La vie sociale en Europe n'est pas «attaquée» par des immigrés «envahisseurs» mais par une oligarchie financière qui exige un pouvoir sans limites pour accumuler des richesses et mener des guerres d'agression afin de s'emparer des ressources naturelles, de la main-d'œuvre bon marché, des marchés et de l'influence géostratégique, que ce soit contre la Russie en Ukraine ou l'Iran au Moyen-Orient.
L'oligarchie européenne dicte les programmes d'austérité draconiens mis en œuvre par les gouvernements de tous les pays européens pour financer le réarmement, les guerres impérialistes et son propre enrichissement en sabrant les services publics et en supprimant les les emplois. Pour imposer ce programme, la classe dirigeante doit cultiver des forces d'extrême droite et ouvertement fascistes, afin d'intimider l’opposition populaire.
Seule la classe ouvrière peut mener l'opposition à la guerre, à l'austérité et à la persécution des immigrés et des réfugiés. Elle est la seule force sociale capable de garantir à tous le droit de vivre et de travailler dans le pays de leur choix, en jouissant de la pleine citoyenneté. Les travailleurs de toute l'Europe doivent se mobiliser pour défendre tous les immigrés, qui figurent bien souvent parmi les catégories les plus exploitées de la classe ouvrière.
Ce combat doit être dirigé aussi bien contre les partis de droite et d'extrême droite que contre ceux de la «gauche» officielle, qui défendent tous le capitalisme européen et sa persécution féroce des immigrés et des réfugiés. Pour mener ce combat, il faut mobiliser les travailleurs de toute l'Europe sur la base d'un programme socialiste et internationaliste. Réaliser cette tâche exige de construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale sur tout le continent afin de fournir la nécessaire direction révolutionnaire.
(Article paru en anglais le 3 août 2026)
