Perspective

Le bureaucrate de l’UAW qui a envoyé des menaces de mort à Will Lehman peut continuer à toucher son salaire de 200 000 $ d’après le contrôleur fédéral

Raymond Jensen (à l'extrême droite) et Shawn Fain (deuxième à partir de la droite) lors d'une visite de l'usine de moteurs GM de Tonawanda, dans l'État de New York, en juin 2025. Également présents sur la photo : Mike Booth, vice-président de l'UAW, et Mike Grimmer, président de l'atelier L. 774. [Photo: UAW Region 9]

Plus d'un mois après que Raymond Jensen, haut responsable du syndicat United Auto Workers (UAW), a proféré des menaces de mort à l'encontre de Will Lehman, employé de Mack Trucks et candidat socialiste à la présidence de l'UAW, ce dernier est toujours employé par l'UAW International et perçoit un salaire annuel de 202 000 $ financé par les cotisations des membres.

Lehman a rapporté sur X que, la semaine dernière, un avocat du contrôleur judiciaire chargé de superviser l'UAW a informé son équipe juridique que « le syndicat étudie actuellement les suites à donner à l'affaire concernant l'emploi de M. Jensen ». L'équipe de Lehman a été invitée à contacter le service juridique de l'UAW « pour toute question relative à cette procédure ».

Autrement dit, le contrôleur, investi par un tribunal fédéral de vastes pouvoirs disciplinaires, a confié le sort d'un auteur avoué de menaces de mort à l'appareil dirigé par Shawn Fain, président de l'UAW : l'homme dont Raymond Jensen Jr arbore toujours le badge de campagne sur sa page Facebook, et au nom duquel les menaces ont été proférées.

Les faits ne sont pas contestés. Le 16 juillet, Jensen – jusqu'à récemment directeur adjoint de la région 9 de l'UAW, la région où travaille Lehman, et actuellement «organisateur » au sein du département de la stratégie de négociation de l'UAW International – a publié une image générée par intelligence artificielle sur la page Facebook publique de campagne de Lehman. On y voyait Lehman ligoté et bâillonné, du sang coulant de sa bouche, un homme armé et masqué pointant un fusil dans son dos. Jensen a publié cette image en réponse directe à une déclaration concernant l'enquête criminelle fédérale visant Fain.

L'avocat de Lehman a informé le bureau du contrôleur, exigeant une enquête approfondie. Lehman et ses partisans ont également mené une campagne dans les usines, et des travailleurs au Canada, au Mexique et dans le monde entier ont exigé réparation.

Le 4 août, le contrôleur a déclaré que son enquête, qui comprenait un entretien avec Jensen, avait conclu que son action violait l'interdiction, par le règlement électoral, de « toute menace, intimidation, représailles [...] ou ingérence ou représailles indues de quelque nature que ce soit ».

Le contrôleur a affirmé avoir déterminé une sanction « à la hauteur de la gravité de sa conduite et dissuadant toute autre personne de commettre un tel acte ». Il a été stipulé, et Jensen a accepté, une suspension de deux ans de son adhésion à l'UAW, une interdiction permanente de se présenter à toute fonction syndicale élective, une interdiction de faire campagne pour quelque candidat que ce soit lors de ce cycle électoral, et l'obligation de présenter des excuses formelles à Lehman.

Les travailleurs ont salué les sanctions et en ont déduit, sans surprise, que Jensen ne serait plus autorisé à exercer ses fonctions d'« organisateur » au sein de l'UAW. C'est clairement ce qu'impliquait la « suspension de l'UAW », et tout travailleur proférant des menaces de mort serait immédiatement licencié.

Selon l'UAW cependant, Jensen peut être « suspendu » de ses fonctions de membre tout en restant employé par le syndicat. En réalité, la seule conséquence concrète est qu'il n'aura plus à payer de cotisations syndicales. Autrement dit, un élu qui a enfreint les règles électorales fédérales et probablement le droit pénal fédéral continuera non seulement d'être intégralement rémunéré, mais recevra également une prime !

Le contrôleur ne peut prétendre être impuissant. Le décret de consentement de 2021 lui confère « l'autorité et le devoir d'engager des poursuites disciplinaires contre des individus », y compris le pouvoir de leur infliger des amendes, de leur retirer leurs avantages sociaux ou de les sanctionner d'une autre manière. Lorsqu'il a découvert en décembre dernier que le chef de cabinet de Fain, Chris Brooks, avait conspiré avec ce dernier pour destituer la secrétaire-trésorière Margaret Mock et avait ensuite menti à ses enquêteurs, Brooks a été démis de ses fonctions dans les deux semaines. Mentir au contrôleur est manifestement un motif de licenciement. Menacer de tirer sur le candidat de l'opposition relève d'une affaire de personnel, actuellement en cours d'examen.

L'appareil syndical, de son côté, s'est rallié autour de l'un des siens. Interrogé par Lehman, lors du débat des candidats du 30 juillet, au sujet des menaces de mort proférées, Fain a déclaré : « Je ne tolère pas ce genre de choses », avant d'ajouter aussitôt : « Si vous êtes candidat à la présidence, préparez-vous, mon ami, car vous en recevrez tous les jours. »

Ce n'est qu'après la sanction infligée à Jensen que Fain a adressé une note interne au Conseil exécutif international, déclarant que « les commentaires et les publications sur les réseaux sociaux à caractère menaçant n'ont pas leur place dans notre syndicat ». Cette note, adressée à la direction et non aux membres, n'a sanctionné personne. Fain n'a pris aucune mesure contre l'homme qui a proféré les menaces de mort alors qu'il faisait campagne pour lui.

Les menaces, a déclaré Fain aux dirigeants de l'UAW, « n'ont pas leur place dans notre syndicat ». Pourtant, ceux qui les profèrent sont toujours payés.

Lehman a annoncé qu'il refusait de participer à la dernière étape de cette mascarade : une réunion à huis clos au cours de laquelle Jensen devait présenter les excuses exigées, alors même qu'il était toujours payé. Comme l'a expliqué Lehman dans un communiqué : « Des excuses à huis clos dans ces conditions ne constituent pas une prise de responsabilité. C'est du théâtre, mis en scène pour que le contrôleur et l'appareil bureaucratique puissent déclarer l'affaire close même si rien n'a été fait. »

Il a également appelé les travailleurs à exiger la destitution de Jensen et son licenciement. « Si l'appareil est autorisé à le garder discrètement », a-t-il affirmé, «chaque responsable syndical en tirera la leçon évidente : les menaces contre les membres de la base restent impunies. »

Certaines vérités se dégagent de cet épisode et des réactions qu'il a suscitées.

Premièrement, la nature de cet appareil syndical. Comme Lehman l'a toujours affirmé, la menace ne visait pas que lui. Il s'agissait de la réponse de l'appareil syndical à l'opposition de la base : une organisation de 560 fonctionnaires empochant plus de 100 000 dollars par an, qui a cautionné des décennies de reculs, de fermetures d'usines et de décès d'ouvriers, et qui est incapable de répondre à l'opposition par des arguments.

L'image partagée par Jensen n'a fait que mettre en lumière ce à quoi les travailleurs sont confrontés quotidiennement de la part d'une bureaucratie qui jour le rôle d’agent du patronat : le « climat toxique de représailles » que le contrôleur a lui-même constaté chez Fain, et le mépris affiché pour tout travailleur qui vote contre une entente de principe, pose une question en réunion ou ose se présenter contre la bureaucratie.

Deuxièmement, le rôle du contrôleur. Agissant au nom de l'État capitaliste, il ne vise pas à démocratiser l'UAW mais à protéger l'appareil syndical : il a certifié une élection lors de laquelle Fain a été porté au pouvoir avec les voix de 6 % des membres, et laisse désormais le salaire de Jensen entre les mains de Fain.

Troisièmement, la bureaucratie est irréformable, que ce soit de l'intérieur ou par le biais d'un contrôle fédéral. Elle doit être abolie, et c'est aux travailleurs eux-mêmes qu'il incombe de régler leurs comptes avec elle. C'est là tout l'enjeu de la campagne de Lehman : non pas occuper un bureau à Solidarity House, mais développer un mouvement de la base : des comités dans chaque usine, dirigés par les travailleurs eux-mêmes, interconnectés par-delà les secteurs et les frontières, et le pouvoir entre les mains des travailleurs de l’atelier.

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