Trump commence à expulser des Vénézuéliens, des Colombiens, des Cubains et d'autres migrants vers le Libéria

Des migrants embarqués à bord un C-17 de l'US Air Force, janvier 2025 [Photo: White House]

Un avion américain transportant 20 personnes expulsées a atterri jeudi peu avant 13h, heure locale, à l'aéroport international Roberts, près de Monrovia, au Libéria. Selon Reuters, les passagers étaient de nationalité vénézuélienne, cubaine et colombienne.

Cinq hommes ont refusé de quitter l'avion. Le New York Times a rapporté que des agents fédéraux américains les ont contraints à descendre et que les cinq hommes ont finalement été ramenés à bord. Une vidéo authentifiée par le Times montre des personnes expulsées assises sur le tarmac, à côté de l'avion, entourées d'une vingtaine d'agents. Le gouvernement libérien n'a pas précisé leur statut.

Il s'agit du premier vol effectué dans le cadre d'un accord autorisant Washington à transférer jusqu'à 1 200 personnes vers le Libéria au cours de l'année à venir. Le Libéria est le 26e pays à les accueillir. Quelque 23 000 personnes ont déjà été envoyées à l'étranger en vertu d'au moins 35 accords bilatéraux, selon Third Country Deportation Watch.

Les trois nationalités mentionnées dans le vol de jeudi ne sont pas le fruit du hasard. Le Venezuela, la Colombie et Cuba sont aujourd'hui confrontés à trois des plus grandes catastrophes humanitaires de l'hémisphère occidental, considérablement aggravées par la politique de recolonisation menée par l'impérialisme américain.

Au Venezuela, le bilan officiel des séismes du 24 juin s'élève à 6 438 morts et 86 358 blessés. Le site Venezuelareporta.org recense 41 334 personnes toujours portées disparues. En Colombie, le séisme du 10 août a fait 319 morts, 4 611 blessés et 290 disparus. Dans les deux pays, des milliers de bâtiments se sont effondrés et des milliers d'autres ont subi des dommages structurels, révélant ainsi que des villes entières ont été construites selon des normes d'ingénierie totalement inadaptées au risque sismique connu.

À Cuba, des responsables de l'ONU ont décrit les effets du blocus économique et énergétique américain comme un « Gaza silencieux ». En 2025, le nombre de décès enregistrés a doublé par rapport au nombre de naissances, alors même que des millions de personnes ont migré ces dernières années. La mortalité infantile a augmenté de 148 pour cent entre 2018 et 2025, passant de 4,0 à 9,9 pour mille.

Il ne s'agit pas de catastrophes distinctes. L'économie vénézuélienne a été étranglée par quinze années de sanctions américaines avant que Washington envahisse le pays le 3 janvier, enlève le président et confisque ses revenus pétroliers. La Colombie a absorbé plus de 10 milliards de dollars d'aide militaire américaine sur un quart de siècle dans le cadre du Plan Colombie, finançant une guerre civile qui se poursuit encore aujourd'hui avant de contribuer à l'installation au pouvoir du président Abelardo de la Espriella, un avocat lié à des paramilitaires fascistes. Cuba est soumise à un blocus depuis six décennies, et l'administration Trump a coupé ses approvisionnements en pétrole et sanctionné des investisseurs dans de nombreux secteurs cette année.

L'impérialisme américain a créé les conditions qui ont poussé des millions de personnes à fuir ces pays et ont engendré la dévastation actuelle. Il expulse désormais ceux qui ont trouvé refuge sur le sol américain vers l'un des dix pays les plus pauvres du monde.

Libéria : site de décharge

Le Libéria n'est pas une destination choisie au hasard. Fondé en 1822 par des esclaves américains affranchis, il devint en quelques décennies une colonie américaine de facto, riche en ressources minières et fortement exploitée par le capital américain après la Seconde Guerre mondiale et pendant toute la Guerre froide. Lorsque le soutien américain prit fin, le pays sombra dans la guerre civile ; les conflits de 1989-2003 firent à eux seuls quelque 300 000 morts.

Son système de santé ne s'est jamais remis de l'épidémie d'Ebola de 2014-2015, et le département d'État américain maintient actuellement un avis de voyage de niveau 2 pour le Libéria, invoquant la criminalité, les troubles civils et les problèmes d'infrastructures sanitaires.

Cet arrangement est totalement vénal. Suite à l'accord conclu par le Libéria en octobre 2025 pour accueillir Kilmar Abrego Garcia, qui continue de lutter contre son expulsion des États-Unis, Washington a prolongé la durée des visas d'affaires et de tourisme libériens de 12 à 36 mois et a signé un mémorandum d'accord de 124 millions de dollars sur le secteur de la santé. Reuters rapporte que 5 millions de dollars ont été alloués à la « gestion de l'immigration » libérienne.

Les conditions de détention des personnes expulsées à travers l'Afrique suivent un schéma récurrent : la détention indéfinie. Au Congo, des personnes expulsées ont déclaré à l'Associated Press qu'elles étaient détenues derrière des portes verrouillées, interdites de sortir seules et autorisées à sortir environ une fois par semaine sous escorte de l'OIM. En Guinée équatoriale, l'AP a constaté que des personnes expulsées étaient détenues dans un hôtel appartenant à la famille du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, sans possibilité de sortie, avec un accès inégal aux soins médicaux et soumises à des pressions répétées pour retourner dans les pays qu'elles avaient fuis. Sur au moins 32 personnes détenues sur place, 25 avaient été renvoyées chez elles en mai. Une coalition internationale a porté plainte contre le Ghana en juin au nom de 27 personnes expulsées, alléguant que la plupart avaient été rapidement renvoyées dans leur pays d'origine au mépris des ordonnances de protection américaines, certaines ayant été détenues sous surveillance armée.

À des milliers de kilomètres de tout tribunal compétent pour statuer sur leur détention, cela équivaut à une incarcération indéfinie sans inculpation, sans procès ni sentence – un châtiment cruel et inhabituel selon toute définition honnête, autorisé uniquement parce que le droit américain prétend que la détention des immigrants est « civile » plutôt que punitive.

L'appareil à faire disparaitre

Les vols d’expulsions vers les pays tiers sont l’aboutissement d’un appareil s’étendant sur tous les États-Unis. Politico rapporte qu'au cours de l'année écoulée, les juges ont invalidé plus de 16 000 décisions à l'encontre des méthodes de détention de l'ICE, dont près des deux tiers découlaient d'une simple note de deux pages réinterprétant une loi de 1996 afin d'autoriser la détention de personnes résidant sur le territoire américain depuis des années.

L'expulsion vers un pays tiers vise précisément à contourner la justice. Lorsqu'un juge décide qu'une personne ne peut être renvoyée chez elle car elle risque d'être persécutée ou torturée, elle est transférée à 7 000 kilomètres de là, hors de la juridiction des tribunaux américains et sans aucun contrôle.

Le précédent a été établi bien plus tôt. Dès le 4 février 2025, l'administration américaine a transféré des détenus vénézuéliens à Guantánamo, un site construit expressément pour accueillir des prisonniers dans des conditions où, selon elle, les protections constitutionnelles américaines ne s'appliquaient pas. En mars 2025, 238 Vénézuéliens ont été transférés par avion à la prison de CECOT au Salvador, dont 137 en vertu de la loi de 1798 sur les étrangers ennemis, au mépris d'une décision de justice fédérale ordonnant les avions à faire demi-tour. Ils ont été emprisonnés sans inculpation, sans procès ni condamnation, sur la base d'allégations d'appartenance à la bande Tren de Aragua, allégations qui, dans de nombreux cas, ne reposaient que sur des tatouages. Détenus au secret pendant quatre mois, ils n'ont été libérés qu'en juillet 2025, lors d'un échange de prisonniers.

Interrogé en avril 2025 sur la possibilité d'envoyer des citoyens américains dans la même prison, Trump a déclaré à Bukele, du Salvador, que « les locaux seront les prochains », ajoutant qu'il aurait besoin de « cinq places supplémentaires ». Autrement dit, ce qui est testé sur les migrants – détention sans inculpation, emprisonnement à l'étranger, défiance envers les tribunaux – est le sort réservé aussi aux citoyens et les opposants politiques.

Ces accords avec les pays tiers sont contestés dans l'affaire UT c. Bondi, qui remet en question le fait que les pays tiers contractants fournissent les procédures d'asile « complètes et équitables » requises par le droit américain.

Les vols d'expulsion se poursuivent vers le Venezuela, la Colombie et Cuba

Alors que Washington ouvre de nouvelles routes vers des pays tiers, les vols directs vers le Venezuela, Cuba et la Colombie ont leurs propres conséquences tragiques. Le 24 juin, un vol transportant 146 Vénézuéliens expulsés des États-Unis a atterri quelques heures avant les séismes. Les autorités vénézuéliennes les ont enfermés à l'intérieur de l'hôtel Sanitario Negra Hipólita à La Llanada, comme elles l'avaient fait pour des milliers d'autres personnes arrivées par plus de 160 vols coordonnés entre Washington et Caracas depuis 2025. Lorsque le bâtiment s'est effondré ce soir-là, 134 d'entre eux ont péri.

Oswadeliz Núñez, dont le fils Daniel est décédé là-bas, a déclaré à El País : « Ils étaient enfermés dans ces chambres, sous clé. La nuit du tremblement de terre, j’ai écrit aux numéros indiqués sur la page Vuelta a la Patria, mais personne ne m’a répondu. » Daniel avait été arrêté alors qu’il conduisait à Jacksonville. « J’ai fait de mon mieux pour ranger sa chambre, mais il n’est jamais arrivé. J’ai reçu la petite boîte contenant ses cendres. »

Les vols d'expulsion ont depuis repris via un aéroport de l'est du Venezuela, tandis que Maiquetía reste immobilisé, deux atterrissages ayant eu lieu en août.

L'expérience de la Colombie suit le même schéma. Le pays a accueilli 475 vols d'expulsion en provenance des États-Unis entre 2020 et 2024. Lorsque l'ancien président Gustavo Petro les a brièvement suspendus l'année dernière après l'arrivée de migrants enchaînés, cette suspension n'a duré que quelques jours avant que Washington n'impose leur reprise – et aucune annonce n'a laissé présager leur interruption après le séisme.

Qu’un expulsé soit acheminé par avion à Caracas, Bogotá, La Havane ou Monrovia, le principe sous-jacent reste le même et est indéfendable : des travailleurs sont arrachés de force aux lieux où ils avaient construit leur vie et envoyés dans des endroits où leur sécurité ne peut être garantie. Cette réalité est illustrée par l’exemple de ces vingt agents qui ont encerclé cinq hommes refusant de descendre de l’avion, sur le tarmac d’un pays qu’aucun d’eux n’avait choisi et avec lequel ils n’avaient aucun lien.

Le droit des travailleurs de vivre et de travailler où bon leur semble, sans crainte de persécution ni d'expulsion, n'est pas une concession à être accordée par un gouvernement. Il exige la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière internationale autour d'un programme socialiste qui abolira le système dépassé des États-nations capitalistes.

(Article paru en anglais le 21 août 2026)

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