Jeudi de la semaine dernière, des travailleurs ukrainiens sont intervenus pour interrompre un contrôle de documents effectué par deux membres du personnel du Centre territorial de recrutement (CTR), responsable de la mobilisation forcée, ou « busification », de dizaines de milliers d'hommes ukrainiens dans les rues de l'Ukraine.
Selon le site d'information Suspilne, des agents du CTR ont intercepté un véhicule à un point de contrôle à Loutsk, dans l'ouest de l'Ukraine, et ont exigé de voir les papiers du conducteur. Ce dernier a refusé de fournir toute information personnelle, a abandonné son véhicule et a pris la fuite pour éviter d'être enrôlé de force dans l’armée ukrainienne.
Les agents du CTR ont suivi l'homme jusqu'à un immeuble résidentiel dans leur véhicule officiel, où ils ont été confrontés à 30 travailleurs ukrainiens opposés à un autre cas apparent d'enlèvement cautionné par le gouvernement.
Daria Stelmachuk, porte-parole du Centre territorial régional de recrutement et de soutien social de Volyn, a déclaré: «Suite à cela, une trentaine de civils se sont approchés des lieux et ont commencé à s’en prendre physiquement aux policiers et aux membres du Centre territorial de recrutement et de soutien social, les frappant à mains nues et avec des objets non identifiés.» Les deux policiers ont été blessés lors de la manifestation et leur véhicule a été quasiment détruit par la foule. Selon ce reportage:
Toutes les vitres et les phares avaient été brisés.
Tous les pneus étaient endommagés.
Une radio a été volée.
Une caméra corporelle emportée.
Les clés du véhicule, volées.
Le lendemain, un homme de 25 ans a poignardé à mort un agent du CTR après avoir été interpellé et avoir refusé de présenter ses papiers d'identité militaire. Des photos et un résumé de l'affaire sont disponibles sur le site web du parquet général d'Ukraine, et une vidéo montrant des agents du CTR frapper le suspect a circulé sur les réseaux sociaux.
Il est à noter que l'incident s'est produit rue Stepan Bandera à Lviv, du nom du tristement célèbre chef de l'OUN (Organisation des nationalistes ukrainiens) et criminel de guerre. Alors que le régime de Zelensky a intensifié sa campagne de réhabilitation et d' hommage aux collaborateurs nazis tels que Bandera dans le cadre de son effort de guerre, l'agression au couteau d'un officier du CTR rue Bandera illustre jusqu'où certains hommes ukrainiens sont prêts à aller pour éviter de combattre dans la guerre menée par l'OTAN contre la Russie.
Mardi, une émeutes a éclaté à Ternopil lorsque des voisins sont venus au secours d'un homme qui était enlevé dans son propre appartement. Les forces spéciales et la police ont été déployées pour contenir la manifestation qui a suivi.

Les cas de Lviv, Ternopil et Loutsk ne sont que trois exemples parmi tant d'autres d'un phénomène croissant de manifestations et d'affrontements spontanés – souvent physiques – de travailleurs ukrainiens contre la mobilisation forcée menée par le régime droitier du président Volodymyr Zelensky, qui cherche à poursuivre sa désastreuse guerre par procuration contre la Russie, soutenue par l'OTAN. Ces événements témoignent des immenses tensions sociales et du désespoir grandissant qui se sont accumulées. Alors que les travailleurs tentent de lutter contre la mobilisation, tous les syndicats et partis officiels soutiennent la guerre et répriment les grèves.
Ces incidents sont totalement passés sous silence par les médias occidentaux. Ils sont également sous-représentés dans les médias officiels ukrainiens, mais apparaissent régulièrement sur les réseaux sociaux sous forme de vidéos.
Marta Havryshko, historienne ukrainienne et professeure à l'université Clark, a largement relayé les récents événements sur son compte X. En raison de son opposition à la guerre et à la campagne de Zelensky visant à honorer les collaborateurs nazis, elle est la cible d'attaques en ligne incessantes et de menaces de la part de militants nationalistes d'extrême droite, indispensables à la poursuite de cette guerre catastrophique contre la Russie et au maintien du régime de Zelensky.

Plus tôt cette semaine, Havryshko a relaté un incident similaire à la destruction du véhicule du CTR à Loutsk et qui s'est produit à Ternopil où une foule est intervenue contre un recrutement par la force, a saccagé le véhicule du CTR et agressé les policiers, envoyant l'un d'eux à l'hôpital.
Comme l’a souligné Havryshko, « des scènes similaires se sont récemment déroulées à Lviv. Ce qui aurait pu être considéré comme un incident isolé commence à ressembler à une tendance, et à une tendance de plus en plus inquiétante. »

Il convient de souligner que Lviv, Loutsk et Ternopil sont toutes situées en Ukraine occidentale, une région majoritairement ukrainophone, dans ce qui est considéré comme le foyer du nationalisme ukrainien. Bien que marquées par des actes individuels de désespoir et des accès de colère spontanés, ces manifestations témoignent d'une opposition croissante et significative à la guerre dans la classe ouvrière ukrainienne, malgré la propagande incessante et l'État policier de Zelensky. Un récent sondage Gallup, réalisé le 30 juin, a révélé que 66 pour cent des Ukrainiens souhaitent une fin négociée du conflit dans les plus brefs délais, contre 24 pour cent favorables à la poursuite des combats jusqu'à la victoire.

Pour les hommes impliqués dans ces incidents, échapper aux voyous du CTR peut littéralement être une question de vie ou de mort, même s'ils ne se retrouvent pas à combattre pas directement au front.
En mai, Oleg Lysenko, un habitant de Kramatorsk, dans la région de Donetsk-Est, mobilisé de force, a été retrouvé au bord de l'autoroute, le crâne fracassé, après avoir été arrêté quelques jours auparavant par des agents du CTR. Lysenko est décédé des suites de ses blessures, le CTR n'ayant fourni aucune explication quant à son décès, si ce n'est qu'il s'était évadé.
Dans un autre cas, Mykola Mishchenko, 34 ans, est décédé deux jours après avoir été mobilisé de force. Sa mère a déclaré que son corps était couvert de contusions et qu'il avait un bras cassé. Dans ce cas, comme dans de nombreux autres, la police a simplement affirmé qu'il était tombé d'une fenêtre du CTR.
Les hommes qui ont la malchance de tomber entre les mains du CTR et de survivre sont ensuite contraints de s'enrôler dans les forces armées ukrainiennes ou de verser un pot-de-vin important aux officiers du CTR pour recouvrer leur liberté.
Depuis le début de la guerre, le CTR et ses officiers ont été minés par d'innombrables scandales de corruption, et nombre d'entre eux se sont enrichis grâce à leurs malversations, tandis que la guerre a appauvri la classe ouvrière ukrainienne. Des pots-de-vin atteignant 15 000 dollars suffisent à épargner aux classes aisées de s'engager dans l'armée. Dans un pays où le salaire mensuel moyen n'est que de 700 dollars, ceux qui en ont les moyens ont déjà corrompu le CTR ou fui à l'étranger. Selon un article récent du journal The Nation consacré à la crise de la conscription en Ukraine, entre deux et quatre millions d'hommes ukrainiens se soustraient au service militaire.
Malgré l'opposition croissante à la mobilisation, le gouvernement Zelensky envisage désormais d'étendre le service militaire obligatoire. Ces dernières semaines, des propositions de personnalités politiques ukrainiennes et de responsables militaires de l'OTAN visant à inclure les femmes célibataires sans enfant dans le service militaire ont été relayées par les médias. Le secrétaire de la commission parlementaire de la défense, Roman Kostenko, a récemment déclaré que des « changements radicaux » seraient bientôt annoncés, tout en niant l'inclusion des femmes.
Avec la récente nomination de Yevhen Khmara, ancien chef du SBU, le service de renseignement ukrainien supervisant la campagne de terreur contre les opposants à la guerre, au poste de ministre de la Défense, il est clair que le gouvernement Zelensky intensifie lourdement son État policier. Juste avant son limogeage, l'ancien ministre de la Défense, Mykhailo Fedorov, conscient de l'immense hostilité des travailleurs ukrainiens envers le CTR, avait annoncé des «réformes» prévoyant notamment l'interdiction du port de cagoules par les agents du CTR et l'introduction de caméras corporelles. Lui-même partisan d'une ligne dure contre la Russie, Fedorov critiquait Zelensky pour la corruption flagrante de son gouvernement et préconisait des réformes superficielles pour endiguer la montée de l'opposition ouvrière à la guerre.
Si les manifestations spontanées croissantes contre la « busification » sont importantes, la question cruciale est d’ancrer dans la classe ouvrière la lutte pour mettre fin à la guerre. Le pouvoir économique et politique des travailleurs d’Ukraine, de Russie et d’Europe doit être mobilisé pour une lutte commune contre la guerre impérialiste et contre sa source: le système capitaliste. C’est la position pour laquelle s’est battu le socialiste ukrainien Bogdan Syrotiuk et pour laquelle il doit aujourd’hui faire face à 15 ans de prison.
(Article paru en anglais le 27 août 2026)
