Tobias Lütke, le PDG de droite du site canadien de commerce en ligne Shopify, a suscité l’indignation au Canada et à l’échelle internationale par des commentaires publiés sur les réseaux sociaux dans lesquels le multimilliardaire s’en prend au suffrage universel.
Lütke a déclaré que le droit de vote devrait être retiré à ceux qu’il qualifie de «personnes à charge » – en fonction du montant d’impôt sur le revenu qu’ils paient. Une telle mesure priverait du droit de vote de vastes couches de travailleurs à faible revenu, les retraités âgés, les chômeurs, les étudiants et les personnes invalides. Ces propositions ont reçu l’appui de membres de l’oligarchie capitaliste canadienne et de l’élite financière internationale, notamment celui du fasciste Elon Musk.
Ces publications mettent en lumière le caractère de classe, unifié à l’échelle internationale, de l’offensive capitaliste contre les droits démocratiques fondamentaux, qui trouve son expression la plus concentrée dans la campagne du président fasciste américain Donald Trump visant à instaurer une dictature présidentielle. La réaction aux commentaires de Lütke révèle la complicité politique du NPD social-démocrate canadien et de la pseudo-gauche, qui ont prétendu à tort que l’hostilité de Lütke envers la démocratie serait simplement « non canadienne ». En réalité, les attaques contre les droits des travailleurs, notamment le droit de grève, ainsi que la promotion de formes autoritaires de gouvernement occupent une place de plus en plus importante dans la vie politique canadienne.
Les remarques de Lütke ont été formulées dans une série de réponses à une publication sur X de Jordan Grimes, militant du Parti démocrate à San Francisco. Le démocrate s’en prenait à des résidents âgés de San Francisco qui s’étaient mobilisés lors d’une assemblée publique afin de s’opposer à un projet de construction d’une tour résidentielle. Grimes a qualifié ces électeurs âgés de « morts-vivants », se plaignant qu’ils aient vécu assez longtemps pour conserver des droits démocratiques qu’ils ne devraient plus, selon lui, exercer, et affirmant qu’ils constituaient un obstacle bien plus important que le capitalisme à la résolution de la crise du logement.
Réagissant à ces plaintes, Lütke s’est montré enthousiaste à l’idée de priver certaines personnes de leurs droits démocratiques. Avec cynisme, il a présenté cette proposition comme une inversion des réformes sociales du « New Deal » adoptées aux États-Unis dans les années 1930 :
« New Deal : lorsque vous obtenez votre régime de retraite, celui-ci est fixé et garanti. Mais vous devenez alors une personne à charge, ce qui signifie que vous n’avez plus le droit de vote, tout comme les personnes à charge mineures. Profitez de votre régime et laissez ceux qui ont un intérêt dans l’avenir décider. »
Cette proposition scandaleuse a reçu l’appui d’un autre Canadien, Eric Thor, ancien dirigeant de la Banque TD : « Intéressant... que penseriez-vous d’un vote pondéré proportionnellement au montant d’impôt sur le revenu que vous payez ? (aucun impôt sur le revenu payé – 0 vote ; de 1 $ à 100 000 $ – 1 vote ; de 100 000 $ à 200 000 $ – 2 votes, et ainsi de suite... avec un plafond de 5 votes pour ceux qui paient 500 000 $ et plus. Ceux qui se plaignent constamment que les riches ne paient pas d’impôts ou leur juste part n’auraient alors aucune raison de s’inquiéter, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas récompenser la représentation en fonction de l’impôt payé et construire une démocratie autour de ceux qui paient la facture ? »
Lütke a répondu avec enthousiasme qu’il s’agissait d’un « bon système », avant d’ajouter plus tard : « Les retraités, les chômeurs, les personnes inemployables et les idiots utiles sont les seuls à participer à ces assemblées publiques. »


Les commentaires étaient si scandaleux que même le magazine Fortune, défenseur sans complexe de l’enrichissement des ultra-riches et propriété du milliardaire thaïlandais Chatchaval Jiravanon, s’est senti obligé de poser la question critique suivante : « Pourquoi un PDG à la tête d’une entreprise valant 154 milliards de dollars vient-il d’appuyer la privation de la majorité des Américains de leurs droits démocratiques et un retour au XIXe siècle ? »
Le tout nouveau chef du NPD social-démocrate canadien, l’ancien journaliste Avi Lewis, a tenté bien faiblement de répondre à cette question lors d’une diffusion en direct de la blogueuse de pseudo-gauche Rachel Gilmore. Lewis, qui avait du mal à contenir ses ricanements, a qualifié les commentaires de Lütke de « [...] bizarrerie, [expression de] la vision du monde marginale, extrême et empreinte de préjugés de la classe des ultra-milliardaires aux États-Unis. Ce sont vraiment des opinions non canadiennes, répugnantes et antidémocratiques [...] » Gilmore, acquiesçant, a souligné que le chef du NPD de la Colombie-Britannique, David Eby, avait qualifié la proposition de Lütke d’« idée stupide ». Autrement dit, l’attaque de Lütke contre la démocratie serait le résultat d’une incapacité ou d’un défaut de caractère, incompatible avec un ensemble idéalisé de valeurs nationales.
Il ne s’agit pas d’une analyse, mais plutôt d’une opération de camouflage menée au nom de l’impérialisme canadien. L’État canadien est né comme l’expression politique organisée de l’hostilité de classe de la bourgeoisie coloniale et des banquiers envers la révolution démocratique la plus radicale de leur époque : la guerre de Sécession américaine. Des droits démocratiques tels que le suffrage universel masculin, conquis pour la première fois aux États-Unis, même s’ils n’y furent pas appliqués universellement, ne furent accordés au Canada que plusieurs décennies plus tard.
Aujourd’hui, le gouvernement canadien revient sur ces droits. Le droit de grève existe désormais au bon vouloir du ministre du Travail, qui peut invoquer l’article 107 du Code canadien du travail pour forcer les travailleurs à retourner au travail sans faire adopter de loi, et ce avec l’entière collaboration de la bureaucratie syndicale dont le chef du NPD, Avi Lewis, est le porte-parole politique rémunéré. Le recours à la « clause dérogatoire » de la Constitution, qui permet aux gouvernements de violer la Charte des droits et libertés lorsqu’ils le jugent opportun, est devenu monnaie courante. Le gouvernement s’est appuyé sur une interprétation secrète de la loi pour suspendre les droits démocratiques pendant l’occupation d’Ottawa par le fameux « Convoi de la liberté », un mouvement fasciste au nom trompeur. Le gouvernement a également entrepris de criminaliser les déclarations exprimant une opposition de principe au génocide perpétré par Israël.
L’« opposition » de la classe dirigeante canadienne à Trump est uniquement liée au fait que son programme fasciste « America First » entre en conflit avec les intérêts de l’impérialisme canadien. En matière de politique sociale et de militarisme, cependant, le grand capital canadien partage de nombreux points communs avec Trump. Le premier ministre Mark Carney a appelé à l’établissement d’un nouveau « grand compromis » avec les États-Unis, dans lequel le Canada agirait comme partenaire subalterne dans une troisième guerre mondiale impérialiste pour le repartage du monde. Sous le gouvernement Carney, la politique officielle s’est déplacée brusquement vers la droite, avec une austérité intensifiée, l’interdiction des grèves et l’engagement de consacrer 5 pour cent du PIB canadien aux dépenses militaires et aux industries connexes d’ici 2035.
L’affirmation de Lewis selon laquelle l’hostilité de Tobias Lütke envers la démocratie serait « non canadienne » a pour effet de dissimuler tout cela, alors qu’en réalité ses commentaires mettent en évidence le fait que la classe capitaliste canadienne partage bel et bien la « vision du monde extrême et empreinte de préjugés de la classe des ultra-milliardaires aux États-Unis » et qu’elle s’oriente vers l’adoption du fascisme dans le cadre d’un processus politique international.
Gilmore elle-même en a fourni la démonstration au cours du même épisode de son balado. Plusieurs dirigeants d’entreprises canadiennes ont défendu l’attaque de Lütke contre la démocratie. Lucy Hargreaves, PDG du groupe de réflexion patronal d’extrême droite Build Canada, a déclaré que « peut-être devrions-nous fixer un âge limite au-delà duquel on ne pourrait plus voter ». Build Canada, qui bénéficie de l’écoute de Carney, s’est également attaqué aux droits des immigrants et a exigé de nouvelles réductions de l’impôt sur les gains en capital.
Lulu Chen Meservey, membre du conseil d’administration de Shopify, s’est plainte que les « réalisations [de Lütke] ne comptent plus si vous vous livrez à des pensées interdites », banalisant ainsi son attaque contre les droits démocratiques fondamentaux et tentant de présenter ses critiques comme des censeurs étatiques de type orwellien.

Un autre membre du conseil d’administration, David Heinemeier Hansson, a lui aussi pris la défense de Lütke en invoquant ses « réalisations », se vantant que « Tobi est à lui seul à l’origine de Shopify, de sa prospérité au-delà des rêves les plus fous des actionnaires et de son excellente réputation auprès des commerçants comme des clients. Notre estime et notre reconnaissance à son égard ne pourraient être plus grandes ! »
Elon Musk a répondu : « 100 %. Tobi est un trésor national du Canada. »

Cela soulève la question suivante : quelle est la nature de l’entreprise de Lütke ? Shopify est la version canadienne d’Amazon – une plateforme de commerce de détail qui engrange des profits en servant d’intermédiaire entre producteurs et consommateurs. Elle ne crée aucune valeur nouvelle, mais s’approprie de manière privée une valeur créée socialement par les travailleurs dans l’ensemble de l’économie, grâce à sa propriété de technologies de paiement sur lesquelles elle prélève des frais. Il s’agit, du début à la fin, d’une opération de captation de rente !
Et d’une opération extrêmement rentable. Le président de Shopify, Harley Finkelstein, s’est récemment vanté sur X : « Les résultats du deuxième trimestre sont tombés, et ce fut un trimestre monstre. 116 milliards de dollars de ventes par les commerçants, en hausse de 32 % sur un an. 3,6 milliards de dollars de revenus, en hausse de 34 %. 654 millions de dollars de flux de trésorerie disponible, soit une marge de 18 %. Depuis cinq trimestres consécutifs, le volume brut des marchandises a augmenté de plus de 30 %. Mais l’histoire la plus importante derrière ces chiffres, c’est que tous les bouleversements engendrés par l’IA jouent en faveur des forces de Shopify. »
Si l’ancien régime français avait publié des rapports trimestriels, on peut imaginer Marie-Antoinette célébrant de façon tout aussi lyrique ses nombreux et heureux rendements. Les « tech bros » de Shopify vivent à l’opposé de la classe ouvrière, dont le travail constitue l’unique source de leurs profits colossaux et de leur mode de vie luxueux. Ils sont, pour le moment, à l’abri de la misère sociale croissante et de la colère politique qui s’intensifie rapidement, toutes deux engendrées par le système capitaliste à l’autre pôle de la société.
Les marxistes comprennent que l’être social détermine la conscience sociale. L’attaque de Lütke contre la démocratie, tout comme le soutien qu’elle rencontre parmi les investisseurs et les dirigeants d’entreprise, ne découle pas d’un quelconque défaut de caractère commun – bien qu’ils puissent en partager bon nombre – mais de l’attitude correspondant au mode de vie parasitaire de la fraction désormais dominante de l’oligarchie capitaliste mondiale, qui s’engraisse grâce aux manipulations boursières, aux systèmes de Ponzi fondés sur les cryptomonnaies, aux frais de toutes sortes et à l’escroquerie pure et simple. La survie sociale de cette couche parasitaire dépend d’une exploitation toujours plus impitoyable de la classe ouvrière et de l’extraction de profits toujours plus importants de sa force de travail.
Chaque victoire démocratique et chaque concession sociale arrachée par la classe ouvrière au cours de deux siècles de lutte constituent désormais un obstacle intolérable aux profits capitalistes et sont, par conséquent, en voie d’être éliminées. L’expression la plus avancée de ce processus se déroule aux États-Unis, où l’oligarchie financière a porté Donald Trump à la présidence à deux reprises afin d’aligner politiquement l’appareil d’État sur l’organisation oligarchique déjà existante de la vie économique, dominée par une poignée de méga-milliardaires et par son premier «billionnaire », Musk.
Cette couche sociale parasitaire, incarnée par des personnages tels que Musk et le PDG de Palantir, Peter Thiel, adhère ouvertement à l’idéologie des « Lumières sombres » (dark enlightenment) promue par l’ingénieur logiciel Curtis Yarvin, qui prône la transformation des démocraties bourgeoises en cités-États ouvertement fascistes, corporatistes et monarchiques, dominées par les super-riches.
L’idée selon laquelle le Canada serait une sorte d’île heureuse, à l’abri de ces processus grâce à une ligne artificielle tracée le long du 49e parallèle, est un mythe nationaliste. L’État canadien constitue un comité exécutif chargé de gérer les affaires de la classe dirigeante capitaliste afin d’accroître ses profits. Cette réalité apparaît clairement dans les détails des opérations financières de Lütke, que ses critiques ont attribués simplement à ce qui semble être son absence totale de scrupules personnels.
Nick Lichtenberg, de Fortune, a souligné qu’en 2022 Lütke avait mis en place une structure de « “part de fondateur” pour ses participations dans Shopify qui garantit à Lütke 40 % du pouvoir de vote de l’entreprise, quelle que soit la proportion du capital qu’il détient réellement [...] » Qui plus est, Lütke évite complètement de payer de l’impôt sur le revenu, dont le taux maximal peut atteindre 50,5 %. En tant que PDG de Shopify, il touche un salaire annuel de 1 dollar, privilégiant plutôt les options d’achat d’actions, imposées au Canada à un taux effectif de 15 %. Une règle pour les retraités âgés et les pauvres, une tout autre pour Tobi Lütke !
Ces dispositions ne sont pas simplement l’œuvre d’un hypocrite colossal, même si cette description de l’homme est certainement appropriée. Ils ne seraient pas possibles sans le soutien juridique de l’État capitaliste canadien, auquel Lütke bénéficie d’un accès privilégié.
Des notes d’information lourdement caviardées remises à Mark Carney en vue d’une rencontre avec Lütke en janvier 2026 révèlent que le premier ministre avait sollicité les conseils du PDG au sujet des crédits d’impôt pour la « recherche scientifique et le développement », un dispositif douteux d’abri fiscal permettant aux entreprises de classer toutes sortes d’activités commerciales ordinaires comme de la « recherche » et de déduire ces dépenses de leur revenu imposable.
La classe ouvrière doit en tirer les conclusions politiques qui s’imposent.
Alors qu’il conspire avec les PDG pour réduire leurs impôts, le gouvernement Carney prépare l’impérialisme canadien à participer comme belligérant à une troisième guerre mondiale impérialiste pour le repartage des ressources et des routes commerciales. Il a lancé une campagne de réarmement de plusieurs centaines de milliards de dollars afin de défendre l’ordre social capitaliste et les profits de parasites sociaux comme Tobias Lütke. Ces coûts seront supportés par la classe ouvrière sous la forme de la destruction de l’État-providence et de l’imposition de régimes de travail écrasants dans les lieux de travail.
Le gouvernement Carney ne dispose d’aucun mandat populaire pour mener cette guerre. Il a été élu sur une vague de répulsion envers Trump et envers l’expression du trumpisme au sein du Parti conservateur canadien. Il a obtenu un gouvernement minoritaire qu’il a ensuite transformé en une mince majorité en se déplaçant tellement vers la droite qu’il a réussi à attirer plusieurs députés conservateurs, qui ont traversé la Chambre pour rejoindre les banquettes gouvernementales.
Carney met maintenant en œuvre de nombreuses politiques de type trumpiste : attaques contre les droits démocratiques, participation à des guerres d’agression, abandon des projets de réduction des émissions de gaz à effet de serre et accélération de gigantesques projets d’extraction des ressources en passant outre les communautés locales. Les remarques de Lütke constituent ainsi une expression particulièrement concentrée du mépris envers les droits démocratiques fondamentaux qui anime déjà le gouvernement Carney et l’ensemble de la classe dirigeante canadienne.
Le même processus qui pousse l’oligarchie capitaliste à attaquer la démocratie pousse des centaines de millions de travailleurs et de jeunes vers le socialisme à travers le monde. Tandis que les PDG célèbrent des profits records, les conditions de vie de la classe ouvrière sous le capitalisme sont devenues intolérables. Un processus de radicalisation de masse et de lutte de classe a commencé.
Le NPD et la bureaucratie syndicale font la promotion du nationalisme canadien afin de lier la classe ouvrière à l’oligarchie capitaliste canadienne et de l’empêcher à tout prix de tirer des conclusions socialistes révolutionnaires. Ils collaborent ouvertement avec le gouvernement et l’État dans le cadre d’une alliance corporatiste visant à étouffer l’opposition et à étouffer les luttes de la classe ouvrière. Leur promotion d’«Équipe Canada » pour combattre Trump signifie qu’ils s’associent à l’ancien banquier central Carney et à des adversaires multimilliardaires des droits démocratiques comme Lütke.
Le mouvement grandissant de la classe ouvrière et de la jeunesse a besoin d’une direction politique armée d’une perspective et d’un programme socialistes révolutionnaires et internationalistes. La puissance sociale de la classe ouvrière du Canada et des États-Unis doit être mobilisée dans une lutte commune pour une société socialiste capable d’exproprier les oligarques milliardaires dans les deux pays, de mettre fin à la guerre et de placer le pouvoir politique entre les mains d’un gouvernement ouvrier. Telle est la perspective des Partis de l’égalité socialiste, les sections du Comité international de la Quatrième Internationale.
