Suite à l'annonce que la dette nationale américaine a franchi la barre des 40 000 milliards de dollars et qu’elle augmente à un rythme dont on admet largement qu’il est « insoutenable », sans qu’il y ait aucun signe de ralentissement, l'attention se porte désormais sur son financement.
Le financement de cette dette colossale sans cesse croissante s'effectue par le biais d’un marché des bons du Trésor américain qui représente 32 000 milliards de dollars. C’est là que le gouvernement émet de nouvelles dettes en vendant des obligations et que les obligations achetées par le passé sont achetées et vendues par les investisseurs.
Ce marché, la base du système financier américain et mondial, s'est transformé ces dernières années. Auparavant, il était dominé par des institutions telles que les banques, les compagnies d'assurance et les sociétés de négoce d'obligations, qui investissaient à long terme.
Aujourd'hui, ce marché est de plus en plus influencé par les fonds spéculatifs. Ceux-ci spéculent à grande vitesse pour réaliser des profits rapides, leurs opérations étant financées par d'importants emprunts. Cela leur permet d'amplifier leurs gains lorsque leurs paris s'avèrent gagnants, mais peut engendrer des pertes considérables en cas d'échec.
Dans un article publié la semaine dernière sur son blog Chartbook, l'historien économique Adam Tooze a attiré l'attention sur les dangers financiers croissants qui pèsent sur le marché des bons du Trésor et sur la possibilité réelle d'une répétition de la crise de mars 2020, lorsque celui-ci s'est bloqué — pendant des jours, il n'y eut aucun acheteur pour la dette américaine — et une crise s'est développée dans tout le système financier.
Bien qu'elle ait été atténuée par l'intervention de la Réserve fédérale américaine, à hauteur de plusieurs billions de dollars, la crise de mars 2020 était à bien des égards encore plus grave que celle de 2008.
Tooze a commencé un article le 23 août en soulignant: « En 2026, nous nous inquiétons à nouveau des marchés obligataires. Les rendements à long terme s’envolent dans les pays développés. Le Trésor américain intervient de manière sans précédent et les marchés ne réagissent pas. Les rendements remontent et le dollar s’affaiblit. »
Il s'agissait d'une question d’«inquiétude mondiale ». Il a ensuite posé cette question: «Quel est le pire scénario? Une vente massive et l'effondrement du marché des bons du Trésor en tant qu'institution fonctionnelle.»
Il ne s’agissait pas d’une simple hypothèse, car « le quasi-effondrement du marché des bons du Trésor américain, le marché financier le plus important au monde, est une chose que nous avons déjà vécue, en mars 2020, lorsque la COVID s’est propagée dans le monde entier ».
L’effondrement du marché des bons du Trésor à cette époque « reste le choc le plus sous-estimé de l’histoire financière moderne ».
Les procès-verbaux complets des réunions de la Réserve fédérale de mars et avril 2020, publiés en début d'année après un délai légal de cinq ans, offrent un récit éloquent des événements. Quelques extraits suffisent à illustrer l'ampleur et la gravité de la crise.
Lorie Logan, une responsable financière clé de la Fed et désormais directrice de la Fed de Dallas, a souligné l'ampleur de cette crise lors d'une réunion le 15 mars. Elle a énuméré une série de développements, notamment que les obligations des compagnies aériennes se négociaient comme si elles étaient en défaut de paiement; que les sorties de capitaux des fonds obligataires étaient massives; que le négoce d'obligations d'entreprises de bonne qualité devenait «sporadique»; et que le marché des billets de trésorerie devenait « quasi inexistant ».
Le plus significatif de tous était « l’abandon extraordinaire » de titres du Trésor, qui allait être surnommé plus tard la « ruée sur les liquidités ».
Le président de la Réserve fédérale de New York, John Williams, a déclaré: « Nous constatons des tensions et des dysfonctionnements sur plusieurs piliers essentiels de notre système financier. » Le problème ne résidait pas dans la volatilité du marché boursier ou d’un autre marché, mais dans celle des titres du Trésor américain, « le marché le plus important au monde », qui avait connu « une détérioration rapide de sa liquidité ».
Une fois la crise passée, suite à l'intervention massive de la Fed, Neel Kashkari a constaté lors d'une réunion de la Fed en avril que toutes les réglementations introduites après la crise de 2008, censées rendre les banques et autres institutions financières auto-assurées, avaient échoué.
Il a encore déclaré que la crise avait soulevé «des questions fondamentales sur la structure de nos marchés financiers», pointant du doigt le recours au marché des pensions de la Fed, qui fournit des financements à court terme et au jour le jour aux banques et autres institutions.
«Y a-t-il un quelconque intérêt social à permettre aux institutions – banques ou non-banques – de se financer du jour au lendemain? Le seul intérêt social qui me vient à l’esprit est qu’elles peuvent maximiser leurs profits à court terme, sachant que la Réserve fédérale sera là à long terme lorsque la situation deviendra critique. »
Au cours des six années écoulées depuis l'infarctus de mars 2020, tous les facteurs qui l'ont engendré se sont intensifiés. Le marché des pensions fait partie intégrante de la spéculation massive qui sévit sur le marché des bons du Trésor, notamment dans le cadre des opérations de base où les spéculateurs empruntent des sommes considérables pour réaliser un profit en exploitant le faible écart entre le prix d'une obligation sur le marché à terme et sa valeur existante, dans un processus appelé arbitrage.
Les enquêtes menées sur la crise de mars 2020 ont mis en évidence le rôle des fonds spéculatifs qui ont déclenché la « ruée sur les liquidités ».
Leur activité a connu une croissance exponentielle depuis, comme le souligne un rapport du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale publié en juin dernier.
Son enquête a révélé qu'entre 2023 et septembre 2025, « l'exposition brute des grands fonds spéculatifs aux bons du Trésor américain a doublé pour atteindre 4 000 milliards de dollars, dont 2 400 milliards de dollars d'exposition longue et 1 600 milliards de dollars d'exposition courte ».
L'intervention des fonds spéculatifs sur le marché des bons du Trésor est de nature hautement spéculative. L'étude a révélé que « les stratégies d'arbitrage à fort effet de levier dominent le positionnement des fonds spéculatifs sur le marché des bons du Trésor », car elles « dépendent fortement des marchés de pensions ».
Le rapport a constaté que les emprunts de trésorerie des fonds spéculatifs sur le marché des pensions avaient atteint 3 000 milliards de dollars en septembre de l'année dernière et étaient concentrés dans les 50 plus grands fonds, qui représentaient 90 pour cent du total.
Selon ce rapport, les opérations de base « présentent des risques pour la stabilité financière» et la crise de mars 2020 a été « en partie attribuée à la liquidation rapide des positions de ‘basis trade’ des fonds spéculatifs ».
En conclusion, le rapport note: «Les fonds spéculatifs détenant environ 8,5 % du total des bons du Trésor en circulation, dont près de 90 % sont concentrés entre les mains des 50 principaux fonds, la combinaison d’ampleur considérable, de forte concentration et d’effet de levier élevé crée un risque de tension systémique si plusieurs stratégies sont soumises simultanément à des pressions ou si des chocs graves affectent les principaux acteurs du marché. »
La conclusion à laquelle Adam Tooze est parvenu dans son article de blog est que, malgré les nombreuses recherches menées sur la crise de mars 2020 et les efforts déployés pour réformer les marchés, « ce scénario de ventes massives et auto-entretenues qui submergent les acteurs privés reste le cauchemar qui hante les marchés aujourd'hui, en 2026 ».
Des signes clairs indiquent qu'une nouvelle crise est en train de se développer, ce que reconnaît la direction de la Fed.
Dans une déclaration aux journalistes sur l'importance du franchissement du seuil des 40 000 milliards de dollars de dette américaine, le président de la Réserve fédérale de Richmond, Tom Barkin, a affirmé qu'il y aurait un «règlement de comptes» si la dette américaine continuait d'augmenter, « car à un moment donné, les gens cessent d'acheter votre dette et c'est là le risque ».
Les récentes actions du secrétaire au Trésor, Scott Bessent, témoignent de la fragilité croissante du marché des bons du Trésor américain et de l'ensemble du système financier mondial.
Il y eut d’abord l'intervention des États-Unis pour tenter de stabiliser la valeur du yen japonais.
La décision américaine n'avait pas pour but de « donner un coup de main à un ami », comme cela a été présenté, mais de défendre le dollar américain et le marché des bons du Trésor par crainte que si le Japon commençait à vendre des obligations du Trésor pour obtenir des dollars afin d'acheter des yens et d’enrayer la chute, cela aurait un impact négatif sur le système financier américain.
Cette crainte s'est confirmée dans la manière dont l'intervention a été menée. Les États-Unis ont fait en sorte que le Japon emprunte de l'argent auprès d'eux plutôt que de vendre ses actifs en dollars, et leur propre intervention fut financée par la vente d'euros au lieu d’utiliser des dollars.
Cette intervention, qualifiée d’« inhabituelle », d’« extraordinaire » voire de « désespérée », a été suivie de l’annonce par Bessent que les rachats d’obligations du Trésor à 10 et 30 ans passeraient de 2 à 4 milliards de dollars par opération à compter du mois prochain.
Puis vint l'annonce que les États-Unis comptaient imposer des sanctions à tout pays entretenant des relations économiques et financières avec l'Iran. Interrogé sur l'absence de calendrier précis, notamment concernant la Chine qui apporte un soutien crucial à l'Iran, Bessent répondit: « Pourquoi voudrais-je faire exploser le système financier mondial? »
Interrogé vendredi dernier sur la décision de Bessent concernant le marché obligataire, le président américain Trump a fait une remarque révélatrice soulignant l'interrelation entre la montée de la crise financière et l’expansion sans fin du militarisme américain.
Affirmant son soutien à la décision de Bessent, Trump a déclaré que son secrétaire au Trésor avait un grand « don » pour les obligations et les taux d'intérêt. Posant une autre question, le journaliste a souligné que les rendements étaient remontés depuis l'annonce et a demandé si Trump avait évoqué avec lui la possibilité d'un autre type d’intervention.
«Nous disposons de nombreux types d'intervention. Celle-ci en est une», a répondu Trump. «L'intervention ultime, c'est notre armée. Et si nous devons y recourir, nous le ferons.»
Personne ne peut savoir exactement ce que le cerveau enfiévré de Trump voulait dire par là, mais l'implication est claire: achetez notre dette et soutenez le système financier américain en crise, sinon nous vous bombarderons.
(Article paru en anglais le 28 août 2026)
