La guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada s'est intensifiée mardi après que le président Donald Trump a annoncé une série de nouvelles taxes et d'interdictions pures et simples visant pour environ un milliard de dollars américains de marchandises canadiennes importées. Plus tôt dans la journée, les droits de douane de représailles d'Ottawa – appliqués « au dollar près » et s'élevant à 15, 25 et 50 % sur quelque 20 milliards de dollars d'importations américaines – sont entrés en vigueur ; il s'agissait d'une réponse aux taxes imposées par Trump à la suite de l'échec des négociations commerciales en août.
La stratégie agressive de Trump repose sur la volonté d'annexer le Canada en tant que 51e État, ou du moins de le réduire au statut de vassal dont les politiques commerciale, énergétique et étrangère seraient largement dictées par Washington. La doctrine dite « Donroe » se fonde sur le contrôle américain de l'ensemble du continent américain, s'étendant du Groenland et du Canada au nord, en passant par le Mexique et le canal de Panama, jusqu'à toute l'Amérique latine. En exerçant une mainmise sur les chaînes d'approvisionnement économiques et les gouvernements de l'hémisphère occidental, Trump et l'oligarchie américaine qu'il représente estiment pouvoir mener une guerre mondiale contre leurs rivaux – au premier rang desquels figure la Chine – afin de réaffirmer l'hégémonie mondiale de l'impérialisme américain.
Le président fasciste a une fois de plus démontré son attachement à ce programme au cours du week-end, en publiant sur les réseaux sociaux une image illustrant le contrôle américain sur le Groenland et l'Islande (dans l'Atlantique Nord), ainsi que sur le Canada, le Mexique et le canal de Panama.
Les décrets signés mardi par Trump interdisent purement et simplement les motos ainsi que certains produits alcoolisés et laitiers, tout en imposant des droits de douane plus élevés sur d'autres marchandises. Il a fixé au 29 septembre la date d'entrée en vigueur de cette nouvelle salve de restrictions commerciales.
Depuis le déclenchement de la guerre commerciale, la réaction du Premier ministre Mark Carney et de son gouvernement libéral a été dictée par la défense des intérêts prédateurs propres à l'impérialisme canadien.
L’establishment canadien ne s’oppose pas aux politiques sociales et étrangères d’extrême droite de Trump – malgré les vives critiques formulées à l’encontre du président américain par Carney, ses ministres et ses alliés politiques, notamment la quasi-totalité des premiers ministres provinciaux, les sociaux-démocrates du NPD et les syndicats. Au contraire, l’establishment politique canadien utilise Trump comme prétexte pour faire basculer la politique considérablement à droite. Son « opposition » à Trump repose uniquement sur le fait que le programme de « L’Amérique d’abord » (America First) de ce dernier ne reconnaît pas les prérogatives du Canada en tant que partenaire subalterne de l’impérialisme américain, ni n’accorde à sa classe dirigeante un « droit de priorité » sur les fruits de l’exploitation de la classe ouvrière et des ressources naturelles du pays.
Un programme de guerre impérialiste et d’attaques contre les droits des travailleurs
Ottawa s’est engagé à porter les dépenses militaires et les investissements dans les infrastructures connexes à 5 % du PIB d’ici 2035, tout en imposant une austérité impitoyable – incluant coupes budgétaires et privatisations des services publics – pour financer ces mesures. Le gouvernement a pratiquement aboli le droit de grève par une « réinterprétation » des pouvoirs antidémocratiques prévus à l’article 107 du Code canadien du travail et supervise des agents frontaliers qui livrent régulièrement des réfugiés à l’ICE.
Son principal grief à l’encontre de Trump est qu’il utilise les liens économiques et militaro-sécuritaires étroits tissés par l’impérialisme canadien avec son puissant voisin du sud comme autant de « vulnérabilités », pour reprendre les termes de Carney, afin de contraindre Ottawa et l’économie canadienne à une position explicite de subordination.
Depuis le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale impérialiste, la classe dirigeante canadienne a poursuivi ses intérêts impérialistes par le biais de l’alliance militaro-sécuritaire canado-américaine et de l’ordre mondial « libéral » dirigé par les États-Unis ; un ordre que Trump est en train de démanteler, le jugeant insuffisamment favorable à Washington et à Wall Street. Ottawa a été un allié indéfectible des États-Unis durant la guerre froide et a soutenu, au cours des 35 dernières années, les guerres d’agression et les opérations de « changement de régime » menées par les États-Unis à travers le monde.
Bien que sidéré par la remise en cause effective de l’accord de libre-échange entre les États-Unis, le Mexique et le Canada (ACEUM) par Trump – et conscient que ce dernier pourrait répudier tout accord quelques jours seulement après l’avoir signé –, Ottawa continue de plaider pour un « partenariat » reconfiguré avec l’impérialisme américain, fondé sur l’affrontement avec leurs rivaux historiques, principalement la Chine et la Russie. Dans une allocution vidéo diffusée mardi, peu après l’entrée en vigueur des droits de douane de représailles du Canada, Carney a présenté sa stratégie comme un « pivot » visant à réduire la dépendance du Canada à l’égard de sa relation bilatérale avec son voisin du sud ; il a accusé Trump de vouloir « nous briser pour nous asservir » et de chercher à rendre le Canada « dépendant » de Washington.
Au cœur de ce pivot figurent une intensification de l’exploitation des travailleurs – destinée à accroître la « compétitivité » mondiale, c’est-à-dire la rentabilité, du capitalisme canadien – ainsi que le renforcement des liens avec les puissances impérialistes européennes, alors que celles-ci se réarment rapidement pour mener la guerre contre la Russie et affirmer agressivement leurs intérêts à travers le monde.
À cette fin, Carney et plusieurs ministres de premier plan organiseront à Toronto, lundi et mardi prochains, une conférence de deux jours sur l'investissement au Canada. L'événement vise à amorcer le processus visant à attirer 1000 milliards de dollars canadiens d'investissements provenant des vautours du capital financier international. Parmi les participants de marque figurent de hauts dirigeants de BlackRock et Blackstone, de la banque Barclays, des cinq grandes banques canadiennes, ainsi que divers fonds de pension et fonds souverains étatiques. Le lendemain, Carney assistera au discours sur l'état de l'Union prononcé à Bruxelles par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, avant d'avoir l'honneur de prononcer une allocution officielle devant le Parlement européen.
Cette conférence sur l'investissement s'inscrit dans la volonté constante du gouvernement Carney de déréglementer le monde des affaires afin de faciliter de grands « projets nationaux » et une accumulation plus rapide des profits des entreprises, tout en faisant du Canada un partenaire clé dans la production de minéraux critiques et d'équipements militaires, ainsi que dans leurs chaînes de production respectives. Le grand patronat et ses porte-parole des médias, comme le Globe and Mail, réclament à grands cris une injection accélérée de capitaux privés dans les ports, les aéroports et les secteurs énergétiques du Canada pour étendre les routes commerciales vers l'Asie-Pacifique et l'Europe, ainsi que l’élimination des contraintes environnementales et autres qui entravent le renforcement des liens économiques, énergétiques et de transport à travers le pays. Concrètement, pour la classe ouvrière, cela signifie l'élimination du peu qu'il reste en matière de protection de l'emploi et d'autres garanties sociales, ainsi que l'ouverture de tous les secteurs économiques à une course effrénée au profit capitaliste.
Carney n'a laissé aucun doute à ce sujet dans son allocution vidéo. Outre la propagande habituelle sur l'« Équipe Canada », il a défendu avec véhémence l'histoire du capitalisme canadien, affirmant que celui-ci avait été contraint à maintes reprises de lutter contre l'« expansionnisme américain ». Il a rendu hommage à John A. Macdonald, principal « père de la Confédération », pour avoir supervisé la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique, une réalisation que Carney a décrite comme la création d'un « corridor économico-militaire » ayant permis d'unifier le pays.
Ce que le Premier ministre et ancien banquier central a omis de dire, c'est que les factions dominantes de la classe dirigeante canadienne ayant soutenu la Confédération en 1867 ont combattu l'« expansionnisme américain » sous l'égide de l'Empire britannique – alors la force la plus réactionnaire à l'échelle mondiale – et en soutenant le Sud esclavagiste durant la guerre de Sécession. Il a également omis de mentionner que le chemin de fer du Canadien Pacifique — dont le développement était indissociable de la conquête de la moitié occidentale de la partie nord du continent par le capitalisme canadien – n'a pu voir le jour que grâce au génocide des peuples autochtones et à la transformation de leurs terres collectives en propriété privée capitaliste.
Les propos de Carney faisaient aussi référence au président William McKinley qui, à la fin du XIXe siècle, avait imposé des droits de douane de 50 % sur les importations canadiennes aux États-Unis, dans le but – selon les termes de Carney – de provoquer l'« annexion » du Canada par les États-Unis. Carney a toutefois souligné avec satisfaction que c'est l'inverse qui s'est produit, déclarant : « Loin de s'affaiblir, le Canada s'est renforcé. Au lieu de devenir plus dépendants, nous avons diversifié nos activités et changé de partenaires commerciaux. » Il s'agit là d'une allusion indirecte à l'émergence du Canada en tant que puissance impérialiste à part entière au début du XXe siècle, une ascension qui a culminé avec sa participation, au premier plan, aux deux guerres mondiales du siècle. Ces conflits ont marqué les périodes d'expansion industrielle les plus intenses pour le Canada, générant des profits considérables et rehaussant son statut dans la hiérarchie impérialiste.
L'impérialisme canadien et le nouveau découpage du monde
Carney évoque cette histoire avec tant d'enthousiasme parce que son gouvernement, tout comme celui de Trump aux États-Unis, est déterminé à obtenir sa part du butin dans le nouveau découpage violent du monde qui est déjà bien engagé. Si l'impérialisme américain manifeste sans conteste cette volonté sous sa forme la plus agressive et la plus odieuse, le fait que le Canada soit une puissance impérialiste de second rang, tributaire de ses alliés pour s'assurer sa part du butin, ne le rend ni plus progressiste ni plus digne de soutien.
Un élément majeur de la stratégie de pivot ou de « diversification » d’Ottawa consiste à se tourner vers l’impérialisme européen ; Carney y recherche des alliés pour son vaste programme de réarmement. Plus tôt cet été, il a dévoilé une enveloppe de 100 milliards de dollars canadiens destinée à l’achat et à l’entretien d’une nouvelle flotte de sous-marins auprès de l’entreprise allemande ThyssenKrupp Marine Systems. Cet accord relevait autant de la manœuvre géopolitique que de la décision d’acquisition militaire, puisqu’il intégrait un volet clé des capacités militaires du Canada à un impérialisme allemand agressif et en pleine résurgence. Le gouvernement envisage également d’abandonner le projet d’achat de nouveaux avions de chasse F-35 auprès de l’américain Lockheed Martin au profit du Gripen, fabriqué par le suédois Saab. Dans son discours de mardi, Carney a salué l’entreprise montréalaise Marconi Technologies, devenue la première société non européenne à décrocher un contrat d’équipement militaire dans le cadre de SAFE, le programme de réarmement de l’UE doté de plusieurs milliards de dollars.
Contrairement à Trump, Ottawa s’est aligné sur les puissances européennes dans leur escalade irresponsable de la guerre contre la Russie en Ukraine. Par l’octroi de milliards de dollars d’aide financière et militaire, par le soutien idéologique au nationalisme ukrainien d’extrême droite et par l’appui aux attaques de drones et de missiles lancées par l’Ukraine contre la Russie, Ottawa a largement contribué à l’escalade du conflit, lequel fait peser un risque bien réel d’embrasement nucléaire.
Jeudi, Carney a reçu le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dont le gouvernement a proscrit toute opposition à la guerre ; comme en témoigne la peine de 15 ans de prison infligée au trotskyste Bogdan Syrotiuk pour avoir appelé, dans des articles publiés sur le World Socialist Web Site, à l’unité des travailleurs russes et ukrainiens afin de mettre fin au conflit.
L’éruption d’antagonismes interimpérialistes et les prémices d’une troisième guerre mondiale ont exacerbé les divisions régionales qui ont toujours caractérisé la classe dirigeante canadienne.
Aucune de ces factions ne propose d’alternative progressiste à Washington ou à Ottawa.
Au Québec, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec a réagi à la récente escalade des droits de douane en annonçant une série de mesures visant à favoriser les entreprises québécoises et canadiennes. Ces mesures prévoient notamment une marge préférentielle de 15 % pour les soumissionnaires aux marchés publics générant une « création de valeur » au Québec ou au Canada, ainsi que la possibilité de réserver certains contrats à des entreprises disposant d’installations au Québec. Le gouvernement a également appelé les sociétés d'État à adopter une stratégie d'approvisionnement « axée sur le Québec ».
Le Parti Québécois (PQ), formation séparatiste qui semble en voie de devenir le principal parti lors des élections provinciales du mois prochain, a critiqué les propositions de la CAQ, leur reprochant de ne pas protéger les « intérêts du Québec ». Le programme du PQ préconise l'établissement d'un Québec indépendant et « entrepreneurial », entretenant des liens plus étroits avec Wall Street et siégeant comme membre à part entière du NORAD et de l'OTAN.
Tout comme le PQ, le gouvernement albertain d'extrême droite du Parti conservateur uni (PCU), dirigé par Danielle Smith, a refusé de soutenir les droits de douane de représailles proposés par Carney, dans l'espoir de s'attirer les faveurs de Trump. Les importantes exportations d'énergie de la province vers les États-Unis et l'alliance politique étroite entre Smith et Trump ont conduit le PCU à tenter de négocier un accord distinct avec Washington pour la province.
Le mois prochain, le gouvernement organisera un référendum demandant aux Albertains de décider si la question de la séparation de la province d'avec le Canada doit être soumise au vote. Bien que Smith se déclare actuellement opposée au séparatisme pur et simple, elle a systématiquement attisé les tensions régionalistes de l'Ouest avec Ottawa, en revendiquant davantage de pouvoirs provinciaux au sein de la structure fédérale canadienne et en exigeant l’élimination de toute restriction environnementale sur une exploitation accrue des sables bitumineux.
Il existe une hostilité généralisée et tout à fait légitime envers Trump dans tout le Canada, mais celle-ci ne peut trouver d'expression progressiste en s'alignant sur la classe dirigeante canadienne ou sur l'une de ses factions régionales. Les travailleurs de tout le Canada doivent plutôt unir leurs luttes à celles des travailleurs des États-Unis et du monde entier, qui subissent tous les conséquences de la guerre commerciale, de l'effondrement économique et de la guerre impérialiste. Comme l'a écrit le World Socialist Web Site dans un article de perspective cette semaine :
La tâche urgente consiste à faire revivre les longues traditions de lutte commune entre les travailleurs américains et canadiens – qui remontent au mouvement pour la journée de huit heures au XIXe siècle et à la création des syndicats industriels dans les années 1930 – et à leur insuffler un contenu nouveau et plus élevé, un contenu socialiste. La seule solution à l'intensification des antagonismes interimpérialistes et à la guerre mondiale est la lutte pour la transformation socialiste de la société.
