Dimanche, vers 5 h du matin, une frappe de drone a détruit la locomotive d'un train de voyageurs à la gare ukrainienne de Yahodyn, située à 5 km de la frontière polonaise. Cette attaque s'inscrivait dans le cadre d'une vaste offensive nocturne menée par l'armée russe, impliquant des centaines de drones et de missiles visant des sites ukrainiens.
Le journal londonien The Times a rapporté que la frappe a touché une locomotive à l'arrêt, qui s'était déjà détachée du train de voyageurs. Heureusement, les 206 passagers avaient été évacués du train peu avant l'impact du drone, et aucune victime n'a été signalée. Une frappe de drone russe quasi simultanée a également touché un camion près d'une station-service, à proximité du poste-frontière de Yahodyn-Dorohusk ; les débris ont provoqué l'incendie de la station et de plusieurs autres camions.
La frappe sur la gare de Yahodyn a eu lieu un peu plus d'une heure après le départ d'un train diplomatique transportant de hauts responsables occidentaux qui avaient participé au sommet « Yalta European Strategy » (YES) consacré à la guerre, à Kiev. Parmi les passagers figuraient l'ancien Premier ministre britannique Boris Johnson, le conseiller à la sécurité nationale du Royaume-Uni Jonathan Powell, l'ancien Premier ministre suédois Carl Bildt, Günter Sautter, conseiller principal du chancelier allemand Friedrich Merz et Fabrizio Saggio, conseiller diplomatique et conseiller à la sécurité nationale de la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Robin Wagener, député du parti des Verts au Bundestag allemand, se trouvait également à bord.
Un autre participant, l'ancien directeur de la CIA David Petraeus, a toutefois frôlé la mort de plus près encore : il a été évacué d'un troisième train stationné en gare, environ 15 minutes avant que le drone ne frappe la locomotive située à côté de la sienne. Selon les informations rapportées, Petraeus se trouvait toujours à l'abri dans la gare de Yahodyn au moment où le train de voyageurs a été touché. Le New York Times a relaté que « l'ancien directeur de la CIA pouvait entendre les drones russes au-dessus de son train, qui venait de franchir la douane ukrainienne en direction de la Pologne ce dimanche matin. Lui et les autres passagers ont été rapidement évacués. Peu après, il a entendu une énorme explosion. » Petraeus est ensuite remonté à bord et a traversé la frontière vers la Pologne.
Ce bombardement constituait la dernière mesure de représailles en date après des mois d'attaques ukrainiennes au cœur du territoire russe, lesquelles ont infligé de lourds dégâts aux raffineries de pétrole et aux infrastructures énergétiques de Moscou. En réponse aux frappes de Kiev soutenues par l'Occident, Moscou s’en est pris aux infrastructures ferroviaires, aux postes-frontière et aux dépôts de carburant de l'Ukraine.
La Russie n'a pas nié sa responsabilité. Un porte-parole du Kremlin a déclaré lundi que ses forces armées poursuivraient leurs opérations sur le territoire ukrainien, tandis que le ministère de la Défense affirmait avoir frappé des « infrastructures ferroviaires » utilisées pour transporter du matériel militaire en provenance d'Europe.
Selon le Guardian, au moins six personnes ont été tuées et plus de 40 blessées en Ukraine lors de frappes nocturnes, l'armée de l'air ukrainienne affirmant avoir intercepté 405 drones et quatre missiles. Le Financial Times a rapporté que la Russie avait tiré 863 drones et missiles sur des cibles ukrainiennes samedi.
Les tensions se sont immédiatement accrues à travers l'Europe. Quelques heures plus tard, le Premier ministre polonais Donald Tusk a tenu une réunion d'urgence avec des représentants du gouvernement ainsi que des responsables militaires et des services de renseignement. Les gouvernements britannique, français et allemand ont condamné l'attaque ; le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a déclaré que la frappe contre le train avait pour but d’« intimider les Européens, les décourager et surtout de les désunir ».
Une intensification des attaques russes contre l'Ukraine était inévitable après l'utilisation, ces derniers mois, de technologies de missiles franco-britanniques de pointe par l'Ukraine, lui permettant de frapper en profondeur le territoire russe.
Le trafic aérien civil étant suspendu depuis 2022, les représentants de gouvernements étrangers empruntent régulièrement la ligne ferroviaire Varsovie-Kiev. Bien que les horaires exacts de départ n'aient pas été rendus publics, il a été rapporté que le départ du train diplomatique depuis Yahodyn avait été devancé en raison du risque accru d'attaques par drones. La veille, un train avait été touché par une attaque de drone à la gare de Loutsk, dans l'oblast de Volhynie, à environ 130 kilomètres de là.
Par ailleurs, l'attaque par drone à Yahodyn survient peu après un incident survenu le 8 septembre, lorsque deux drones russes auraient pénétré dans l'espace aérien moldave alors que l'avion du président ukrainien Volodymyr Zelensky s'apprêtait à quitter Chișinău pour Oslo afin d'assister aux funérailles du roi Harald V. Son départ avait été retardé le temps que les autorités moldaves ferment l'espace aérien.
Le sommet de la Stratégie européenne de Yalta
Moscou savait pertinemment que le train transportant Johnson et d'autres responsables occidentaux avait été affrété par la conférence YES, qualifiée de « train diplomatique » par l'agence AP News. Surnommée le « Davos ukrainien », la Stratégie européenne de Yalta (YES) – initiative de l'oligarque et ancien député ukrainien Viktor Pintchouk – est un rassemblement sur invitation où les puissances impérialistes et l'oligarchie ukrainienne coordonnent leur stratégie à huis clos. Pintchouk a organisé la première édition en 2004 au palais de Livadia, à Yalta en Crimée – lieu de la conférence de 1945 qui avait redessiné la carte de l'Europe d'après-guerre. Après l'annexion de la Crimée par la Russie, la conférence a été transférée à Kiev en septembre 2014.
La 22e édition annuelle, qui s'est tenue les 11 et 12 septembre sous le slogan « La paix par la force, MAINTENANT ! », a rassemblé plus de 700 personnalités politiques, diplomates, chefs d'entreprise, représentants militaires et experts en conflits venus de 28 pays. Outre Johnson, Powell, Bildt, Sautter et Wagener, on comptait parmi les participants le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères polonais Radosław Sikorski, arrivé à Kiev par le train le 11 septembre ; l'ancien président polonais Aleksander Kwaśniewski – président du conseil d'administration de YES – qui a prononcé le discours de clôture ; le président de la Conférence de Munich sur la sécurité, Wolfgang Ischinger ; l'ancienne présidente estonienne Kersti Kaljulaid ; ainsi que l'ancienne Première ministre finlandaise Sanna Marin. Jared Kushner, envoyé spécial de Trump, était également présent aux côtés de Petraeus, tandis que Fareed Zakaria (CNN) assurait la modération. Zelensky est intervenu lors de la conférence par liaison vidéo.
Conformément au programme des puissances européennes, qui mettent tout en œuvre pour prolonger le conflit, une session était intitulée : « L'Europe, avec l'Ukraine, peut-elle dissuader la Russie ? ». Une autre session, présidée par Zakaria et intitulée «Existe-t-il actuellement une fenêtre pour des négociations ? », a vu intervenir Kyrylo Boudanov en sa qualité de chef du bureau du président ukrainien. Tout en reconnaissant l'existence d'une telle fenêtre, Boudanov a souligné qu'elle dépendait d'une escalade. « Tout dépend de la situation sur le champ de bataille », a-t-il déclaré, selon GlobalSecurity. « Et tout le reste – sanctions à longue portée et diverses autres mesures – vise à pousser la Fédération de Russie vers de sérieuses négociations. »
La présence de Johnson n'avait rien d'étonnant, compte tenu du rôle réactionnaire qu'il a joué au nom de l'impérialisme britannique en prolongeant le conflit le plus meurtrier sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale. Le World Socialist Web Site a rendu compte de son rôle dans le torpillage d'une issue négociée au conflit en avril 2022, lorsqu'il s'est « rendu par avion à Kiev pour exhorter l'Ukraine à 'simplement continuer à se battre' en échange d'un soutien indéfini de l'impérialisme occidental contre la Russie ».
La frappe contre le train a incité Johnson à durcir le ton ; il a publié une tribune dans le Daily Mail quelques heures seulement après l'attaque, titrée : « Les attaques 'terroristes' du Kremlin contre l'Ukraine ne fonctionneront pas... nous devons désormais fournir à Kiev de meilleures défenses aériennes, et vite. » Johnson a résumé les exigences des factions les plus rapaces des puissances impérialistes européennes, appelant à intensifier la guerre contre la Russie à tout prix. Les grandes puissances de l'OTAN, écrivait-il, devaient faire « bien plus pour aider les Ukrainiens ».
Outre sa participation à la conférence, Johnson a évoqué une visite effectuée durant le week-end chez « Firepoint, une incroyable start-up ukrainienne spécialisée dans les drones et les missiles. Ils sont désormais des leaders mondiaux. Ils fabriquent le meilleur missile de croisière au monde : le Flamingo, qui s'est révélé si dévastateur pour l'industrie pétrolière et gazière de Poutine. »
Mais face « aux missiles balistiques de Poutine et aux nouveaux drones Shahed à réaction, les Ukrainiens ont désespérément besoin de meilleures défenses aériennes ; et comme une grande quantité de systèmes Patriot américains est mobilisée dans la région du Golfe, il faut les aider à fabriquer les leurs. »
Cela impliquait de fournir à Kiev « les systèmes de guidage à autodirecteur pour les aider à abattre les drones rapides de Poutine et à neutraliser ses missiles balistiques intercontinentaux. C'est possible, mais il faut agir vite. »
Pour combattre la Russie, « une nouvelle détermination de la part de l'Occident » était nécessaire, a déclaré l'ancien Premier ministre. Il a préconisé d'aider Kiev « à rouvrir les ports de la mer Noire et à relancer l'acheminement des céréales et autres produits ukrainiens », de « leur donner accès au système Starlink pour surveiller le ciel au-dessus de la Russie, afin qu'ils puissent détruire les sites de lancement de missiles et les bases utilisés pour attaquer leurs populations » et de débloquer « les centaines de milliards de fonds russes – détenus à Bruxelles et dans d'autres capitales occidentales – pour permettre aux Ukrainiens de les utiliser afin de financer leur effort de guerre. »
L'attaque de Yahodyn, qui aurait pu coûter la vie à un ancien Premier ministre britannique, à une figure importante du département d'État américain et à des conseillers de haut rang des gouvernements britannique, allemand et italien, illustre la logique d'une guerre dont l'escalade peut entraîner les grandes puissances dans un conflit militaire direct en quelques heures. Pourtant, la ferveur belliqueuse est telle dans les cercles européens que Johnson répond par des exigences toujours plus véhémentes, autant de pas vers une guerre directe entre les puissances nucléaires de l'OTAN et la Russie – une guerre menée alors même que les gouvernements européens appliquent un programme de réarmement historique financé par une austérité draconienne imposée à la classe ouvrière.
(Article paru en anglais le 14 septembre 2026)
