Le Parti de l’égalité socialiste/Socialist Equality Party (Canada) a tenu son congrès fondateur du 22 au 24 août, réunissant des délégués de tout le pays, en personne à Montréal et en ligne. Ce congrès a marqué une étape décisive dans la lutte pour le trotskysme au sein de la classe ouvrière canadienne et une avancée historique dans le combat mené à l’échelle mondiale par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) pour le programme de la révolution socialiste mondiale.
Au cours de trois jours de délibérations, le congrès a adopté trois résolutions cruciales. Le document intitulé « Les fondements historiques et internationaux du Parti de l’égalité socialiste (Canada) » tire les leçons stratégiques essentielles des luttes menées par le mouvement trotskyste, tant à l’échelle internationale qu’au Canada, durant l’époque impérialiste de guerres et de révolutions. Cette époque – caractérisée par des contradictions insolubles sous le capitalisme, à savoir entre le caractère toujours plus socialisé de la production et la propriété privée des moyens de production, ainsi qu’entre une économie toujours plus mondialisée et sa division en États-nations rivaux – se poursuit encore aujourd’hui. Elle a débuté avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 et la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière russe, sous la direction du Parti bolchevik, lors de la révolution d’octobre 1917.
Les délégués du congrès ont également approuvé à l’unanimité la « Déclaration de principes » du parti, ainsi qu’une résolution réclamant la libération de Bogdan Syrotiuk. Ce trotskyste ukrainien a été condamné à 15 ans de prison pour avoir appelé à l’unité des travailleurs russes et ukrainiens contre la guerre attisée par l’OTAN et contre tous les gouvernements capitalistes, y compris celui du Canada, qui la mènent.
Le congrès fondateur du PES s’est tenu dans un contexte d’accélération de la crise mondiale du capitalisme, au sein de ce que le CIQI a défini comme la décennie de la révolution socialiste. Une troisième guerre mondiale entre puissances impérialistes, visant à un nouveau partage violent du monde, n’est plus une menace future, mais une réalité qui se concrétise rapidement. Les inégalités sociales atteignent un point de rupture, et la classe dirigeante de tous les grands centres capitalistes se tourne vers des formes de gouvernement autoritaires pour imposer aux travailleurs les attaques nécessaires à la conduite de la guerre et à l’enrichissement accru de l’oligarchie financière.
La lutte du parti pour résoudre la crise de la direction révolutionnaire revêt donc une urgence capitale. Les débats du congrès étaient guidés par la compréhension que la radicalisation de dizaines de millions de travailleurs à travers le monde, sous l'effet de la guerre et de la dégradation des conditions de vie, converge de plus en plus avec la lutte menée depuis des décennies par le CIQI pour défendre et développer le programme de la révolution socialiste mondiale. Ce processus n'est toutefois pas automatique. Il dépend de l'intervention consciente du CIQI et de ses sections au sein de la classe ouvrière afin d'armer politiquement ses luttes d'un programme, d'une stratégie et d'une direction révolutionnaires.
En renforçant l'identité trotskyste du PES et en élaborant les conceptions programmatiques devant animer le combat pour l'internationalisme socialiste au sein de la classe ouvrière canadienne, le congrès fondateur a porté cette lutte à un niveau supérieur.
Les fondements historiques et internationaux du PES
Le congrès s'est ouvert quelques heures seulement après l'échec des négociations commerciales entre les États-Unis et le Canada, alors que le Premier ministre Mark Carney déclarait qu'Ottawa était « en guerre ». Le caractère internationaliste du congrès fondateur du PES contrastait vivement avec le nationalisme toxique promu par toutes les puissances impérialistes ainsi que par leurs agents politiques au sein des bureaucraties syndicales et des formations de la pseudo-gauche.
Reflétant consciemment l'unité objective de la classe ouvrière à l'échelle du continent, une importante délégation du Socialist Equality Party (États-Unis) a pris part à l'ensemble des travaux du congrès. Des salutations fraternelles ont été transmises en personne par David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site et du SEP (États-Unis), ainsi que par Joseph Kishore, secrétaire national de la section américaine du CI. Des membres d'autres sections du CIQI ont participé à distance et ont également transmis leurs salutations. Parmi eux figuraient Peter Schwarz, secrétaire du CIQI et dirigeant de sa section allemande ; Chris Marsden, secrétaire national du SEP (Royaume-Uni) ; Ulaş Sevinç, président de la section turque du CIQI ; et Deepal Jayasekara, secrétaire général du SEP (Sri Lanka).
Dans ses salutations, Cheryl Crisp, secrétaire nationale du SEP (Australie), a fait remarquer : « La fondation d’une section du Comité international est toujours un événement d’une portée historique mondiale. Elle signifie que la crise objective du capitalisme mondial a engendré, au fil de décennies de lutte prolongée, le facteur subjectif nécessaire pour la résoudre : la construction du parti révolutionnaire [...] »
Les résolutions et les travaux du congrès étaient guidés par la compréhension que le PES est en train d’être bâti en tant que section canadienne du parti mondial de la classe ouvrière, le CIQI – et non comme un parti canadien. Comme l’énonce le passage liminaire de la Déclaration de principes,
Le Parti de l’égalité socialiste/Socialist Equality Party (PES/SEP) est la section canadienne du Comité international de la Quatrième Internationale, le Parti mondial de la révolution socialiste fondé par Léon Trotsky en 1938. Les principes du PES intègrent les expériences essentielles des bouleversements révolutionnaires du XXe siècle et la lutte correspondante menée par les marxistes pour le programme de la révolution socialiste mondiale. […] Le programme du Parti de l’égalité socialiste exprime les intérêts de la classe ouvrière, la force sociale révolutionnaire internationale dirigeante et décisive dans la société capitaliste moderne. La tâche centrale du PES est de gagner le soutien des travailleurs canadiens au programme du socialisme international.
Dans son rapport d'ouverture, qui a motivé l'adoption du document des Fondements historiques et internationaux, le secrétaire national du PES, Keith Jones, a abordé le lien entre le PES en tant que parti international et parti de l'histoire. Il a déclaré :
Notre tâche est de bâtir un parti mondial ancré dans la classe ouvrière, animé par la théorie marxiste et instruit par les luttes et les aspirations révolutionnaires de la classe ouvrière ainsi que par la lutte du mouvement trotskyste pour forger l'unité internationale et l'indépendance politique de la classe ouvrière. Comme l'indique le document fondateur du Socialist Equality Party des États-Unis (et comme le cite le nôtre) : la stratégie socialiste révolutionnaire ne peut se développer que sur la base des leçons tirées des luttes passées.
Surtout, la formation des socialistes doit viser à développer une connaissance approfondie de l'histoire de la Quatrième Internationale. Le développement du marxisme en tant que fer de lance théorique et politique de la révolution socialiste a trouvé son expression la plus avancée dans les luttes menées par la Quatrième Internationale depuis sa fondation en 1938 contre le stalinisme, le réformisme, les révisions pablistes du trotskysme et toutes les autres formes d'opportunisme politique.
Cette approche s'est reflétée dans le fait que la majeure partie du congrès a été consacrée à un examen minutieux des expériences historiques clés du mouvement trotskyste, depuis sa fondation en Union soviétique en 1923 en réponse à l'émergence de la bureaucratie stalinienne.
L'examen systématique, par le congrès, des expériences cruciales du mouvement trotskyste au cours du siècle dernier a donné lieu à la présentation de rapports par plus d'une dizaine de camarades, couvrant l'intégralité du document des Fondements historiques et internationaux.
Les origines du mouvement trotskyste en Amérique du Nord
Dans son rapport d'ouverture, Keith Jones a accordé une attention particulière à deux chapitres décisifs du développement du mouvement trotskyste mondial. Il s'agissait : premièrement, de la décision prise conjointement en 1928 par James P. Cannon, dirigeant du Parti communiste américain, et Maurice Spector, rédacteur en chef du journal du Parti communiste du Canada et son principal théoricien, de faire sortir clandestinement d'URSS la Critique du programme de l'Internationale communiste rédigée par Trotsky et, en s'appuyant sur les principes qui y étaient exposés, de rallier leurs partis communistes respectifs au programme de la révolution socialiste mondiale ; et deuxièmement, de la scission survenue entre 1982 et 1986 au sein du CIQI avec les néo-pablistes du Workers Revolutionary Party (WRP) britannique.
Keith Jones a également analysé en détail la liquidation politique du mouvement trotskyste canadien originel au début des années 1960 : ses causes, ses conséquences politiques désastreuses et les leçons qu'il convient d'en tirer aujourd'hui.
Comme l'a expliqué Keith Jones, Cannon et Spector furent sommairement exclus de leurs partis communistes respectifs, alors en voie de stalinisation, pour avoir diffusé et défendu la critique de Trotsky (connue par la suite sous le titre La Troisième Internationale après Lénine). Ce texte expliqua que le programme de « socialisme dans un seul pays » de la bureaucratie stalinienne était une utopie nationaliste réactionnaire et qu’il était relié à la quête d'alliances opportunistes par les staliniens avec des forces non prolétariennes : une politique qui avait conduit à la trahison et à la défaite de la révolution chinoise de 1925-1927 et de la grève générale britannique de 1926.
La prise de position courageuse de Cannon et Spector a jeté les bases de la création de la Communist League of America (Ligue communiste d'Amérique), nom sous lequel le mouvement trotskyste a d'abord été connu en Amérique du Nord. En brisant l’isolement imposé par le régime stalinien à Trotsky et à ses partisans en Union soviétique, elle a également apporté une contribution majeure au développement ultérieur de l’Opposition de gauche internationale.
Keith Jones a également attiré l’attention sur l’analyse développée par Trotsky dans les années 1920, en opposition à la bureaucratie stalinienne, concernant la portée, pour la politique mondiale et la stratégie révolutionnaire, de l’émergence de l’impérialisme américain en tant que première puissance mondiale. Le constat de Trotsky, selon lequel l’impérialisme américain était contraint d’absorber toutes les contradictions du capitalisme mondial à mesure qu’il affirmait son hégémonie planétaire – et selon lequel, comme il l’écrivait dans La Troisième Internationale après Lénine, une crise du capitalisme américain annoncerait une nouvelle ère de guerre mondiale et de révolutions – demeure au cœur de la perspective du PES et du CIQI.
Pour avoir défendu le programme de la révolution socialiste mondiale – en dénonçant le refus des staliniens et des sociaux-démocrates de mobiliser la classe ouvrière contre la menace nazie en Allemagne ; en s’opposant à la répression de la révolution espagnole au nom d’un « front populaire » avec l’aile soi-disant démocratique de la bourgeoisie ; et en luttant pour l’indépendance politique de la classe ouvrière face à l’impérialisme canadien durant la Seconde Guerre mondiale –, le mouvement trotskyste canadien a fait l’objet de persécutions politiques de la part de l’État canadien, des staliniens, des sociaux-démocrates du CCF (Co-operative Commonwealth Federation) et des bureaucrates syndicaux. Le parti fut déclaré illégal et contraint à la clandestinité pendant la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, à la fin du conflit, il a émergé comme une force politique dynamique, luttant pour assurer la direction politique d’une vague de luttes militantes, alors que la classe ouvrière – aux côtés de ses frères et sœurs de classe aux États-Unis – faisait clairement savoir qu’elle n’accepterait pas un retour aux années de la Grande Dépression ni à l’époque de l'atelier ouvert, où les patrons combattaient violemment les syndicats.
La fondation du Comité international dans la lutte contre le révisionnisme pabliste
Comme l’a expliqué Keith Jones, ce qui a finalement détruit le premier mouvement trotskyste canadien n’est pas la persécution politique, mais plutôt le pablisme, une tendance liquidationniste petite-bourgeoise apparue au sein de la Quatrième Internationale. Cette tendance résultait d’une adaptation à la stabilisation du capitalisme d’après-guerre, rendue possible uniquement par la répression stalinienne de la vague révolutionnaire mondiale née de la seconde guerre impérialiste mondiale, ainsi que par les ressources d’un impérialisme américain triomphant.
Le pablisme rejetait la classe ouvrière en tant que sujet révolutionnaire et cherchait plutôt des substituts censés ouvrir une autre voie vers le « socialisme ». Il soutenait que les staliniens, les autres bureaucraties ouvrières et – dans les pays historiquement opprimés d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine – la bourgeoisie nationale seraient contraints, sous la pression des événements, de s'engager sur la voie de la révolution. Si la Quatrième Internationale devait jouer un rôle, ce serait celui d'un groupe de pression de gauche et de conseiller auprès de ces forces hostiles à la classe ouvrière.
L'hostilité des pablistes à l'égard de la lutte pour rallier la classe ouvrière à l'internationalisme socialiste a déterminé leur rejet du parti révolutionnaire et de ses cadres, ainsi que leur volonté de les démanteler.
En novembre 1953, Cannon, alors principal dirigeant du Socialist Workers Party (SWP) américain, a publié la « Lettre ouverte », document fondateur du CIQI, pour s'opposer à l'usage arbitraire, par Michel Pablo et Ernest Mandel, des pouvoirs administratifs du Secrétariat international de la Quatrième Internationale afin d'exclure leurs opposants trotskystes (y compris des sections entières) et d'imposer ainsi leur politique liquidationniste.
La section canadienne, alors dirigée par Ross Dowson, a fini par soutenir la « Lettre ouverte » et par rejoindre le CIQI, mais non sans hésitations ni sans subir la scission d'une fraction pro-Pablo.
« Le pablisme représentait une tendance agressivement liquidationniste », a déclaré Keith Jones dans son rapport d'ouverture. « Il cherchait à renverser le programme trotskyste et à utiliser le Secrétariat international de la Quatrième Internationale pour persécuter les véritables trotskystes. James P. Cannon a déclaré que le fossé entre le révisionnisme pabliste et le trotskysme orthodoxe était si profond qu'aucun compromis n'était possible. »
Toutefois, la section canadienne a gravement sous-estimé les enjeux de la rupture avec les pablistes. Elle a omis de réexaminer les fondements politiques de son entrée au sein du CCF, alors même que cette décision avait été motivée, en 1951, par la ligne politique prônée par le Secrétariat international dirigé par Pablo. Elle a fait fi des avertissements de Cannon et du SWP selon lesquels une telle adaptation tactique à un courant politique hostile, même motivée par la nécessité de rejoindre certaines couches de la classe ouvrière, mènerait inévitablement au liquidationnisme en l’absence d’une lutte constante pour former des cadres trotskystes et pour distinguer la position de classe indépendante des internationalistes prolétariens de celle de tous les autres courants.
« Au début des années 1960 », a expliqué Keith Jones,
Le groupe Dowson (alors la League for Socialist Action ou LSA) collaborait ouvertement avec le SWP pour dissoudre le Comité international et se réunifier avec les pablistes. Cette démarche reposait sur un rejet explicite de la révolution permanente, la révolution nationaliste bourgeoise cubaine étant saluée comme le début de la révolution socialiste dans les Amériques. La LSA a qualifié Castro de « marxiste naturel » ; elle a affirmé que Cuba démontrait que la direction de la révolution « peut provenir de l'extérieur de la classe ouvrière » et s'appuyer sur des « forces non prolétariennes » (c'est-à-dire des guérilleros petits-bourgeois et la paysannerie) ; enfin, elle a proclamé que la formation du NPD réformiste – fruit d'une manœuvre bureaucratique de la bureaucratie syndicale et de ce qui restait du CCF – constituait l'« événement le plus important » de l'histoire de la « lutte du peuple canadien pour la justice politique et sociale ».
Moins de cinq ans après avoir rompu avec le CIQI en 1963 pour rejoindre les pablistes, la LSA faisait la promotion du nationalisme canadien et québécois, qu'elle présentait comme une forme naissante d'anti-impérialisme. Les pablistes ont ainsi contribué à propager et à légitimer les principales formes politico-idéologiques utilisées par la bourgeoisie canadienne pour maintenir son emprise sur la classe ouvrière au cours des six dernières décennies.
La réunification de la LSA et du SWP avec les pablistes, fondée sur la glorification de Castro, de Che Guevara et de la guérilla petite-bourgeoise, a eu des conséquences dévastatrices en Amérique latine, contribuant à la désorientation politique d'une génération de travailleurs et de jeunes. Ces derniers ont été détournés de la lutte visant à forger l'indépendance politique de la classe ouvrière face aux staliniens et aux bureaucraties syndicales nationalistes, pour être entraînés dans des mouvements de guérilla étudiants et paysans qui ont défié de manière suicidaire des régimes autoritaires, entraînant la mort de dizaines de milliers de personnes.
La lutte pour reconstituer le mouvement trotskyste au Canada, après la réunification de 1963, a été amorcée au début des années 1970 par des jeunes attirés par le bilan de lutte de principe du CIQI contre la social-démocratie, le stalinisme et le révisionnisme pabliste. La lutte pour le trotskysme, menée sur plus de cinq décennies avant la fondation officielle du PES en août 2026, témoigne de l'ancrage profond du programme de la révolution socialiste mondiale au sein de la classe ouvrière canadienne, ainsi que de la ténacité des cadres qui ont lutté contre le révisionnisme et pour le CIQI pendant plus d'un demi-siècle.
La scission avec le WRP et sa politique national-opportuniste
Le rapport de Keith Jones et le document des Fondements historiques et internationaux ont mis tout particulièrement l'accent sur l'importance de la scission du CIQI, entre 1982 et 1986, d'avec le Workers Revolutionary Party (WRP), ainsi que sur la dénonciation de la politique national-opportuniste de ce dernier. Cette rupture a mis un terme définitif à toute une période de l'histoire de la Quatrième Internationale après la Seconde Guerre mondiale, période dominée par la lutte contre le pablisme et l'influence de l'opportunisme en son sein, alors même que les bureaucraties staliniennes, social-démocrates et syndicales continuaient d'exercer une influence considérable sur la classe ouvrière. La scission et l'analyse approfondie de ses leçons ont permis au CIQI non seulement de réaffirmer les principes historiques du mouvement, mais aussi de développer le programme de la révolution socialiste mondiale.
La scission avec le WRP a été conduite par la Workers League (États-Unis) et préparée, politiquement et théoriquement, grâce à la critique détaillée élaborée par David North, secrétaire national de la Workers League, à partir de 1982 ; cette critique s'est articulée autour d'une série de documents et de lettres qui demeurent aujourd'hui fondamentaux pour la formation des cadres trotskystes.
Lors des débats du congrès, les interventions approfondies de North et de Chris Marsden ont souligné l'importance des fondements trotskystes du mouvement mondial pour expliquer la rapidité avec laquelle les sections du CI sont parvenues à un accord sur les questions théoriques et politiques essentielles, dès lors qu'il est devenu possible de débattre ouvertement de l'opportunisme du WRP. Les dirigeants du WRP – Gerry Healy, Cliff Slaughter et Mike Banda – avaient usé de l'autorité que leur conférait leur rôle dans l'opposition à la réunification du SWP/LSA avec les pablistes pour faire obstacle à toute discussion sur leur orientation de plus en plus opportuniste. L'exclusion délibérée des sections du CI d'une réunion tenue en février 1984 en constitue un exemple particulièrement flagrant. Lors de cette réunion, North avait présenté un rapport politique exhaustif analysant l'abandon par le WRP de la théorie de la révolution permanente ainsi que son adaptation servile aux régimes et mouvements nationalistes bourgeois du Moyen-Orient, d'une part, et aux bureaucrates syndicaux et du Parti travailliste en Grande-Bretagne, d'autre part.
Résumant l'importance de la scission, les Fondements historiques et internationaux du PES déclarent :
La scission de 1982-86 mit un terme définitif à la guerre civile de trois décennies au sein du CIQI
en rétablissant la direction politique des véritables trotskystes sur leur propre organisation. Sur la base des leçons de cette scission, le CIQI allait développer le programme et la stratégie de la révolution socialiste mondiale en réponse aux profonds bouleversements économiques, politiques et géopolitiques qui prenaient place.
Le soutien unanime de la Workers League du Canada au CIQI pendant la scission avec le WRP
néo-pabliste, ainsi que les contributions qu’elle apporta ultérieurement à clarifier les positions
politiques et théoriques des renégats du WRP, furent déterminants pour son développement en tant que véritable parti trotskyste, orienté vers la lutte pour gagner et mobiliser la classe ouvrière sur la base du programme de la révolution socialiste mondiale. En s’appuyant sur les leçons de la scission et en travaillant sous la direction politique et l’autorité du CIQI, ses partisans canadiens purent clarifier des questions clés vitales pour la lutte visant à forger l’indépendance politique de la classe ouvrière canadienne et à faire de l’internationalisme socialiste l’axe de ses luttes. La délimitation et l’élaboration des fondements programmatiques de la lutte pour l’internationalisme prolétarien contre le nationalisme canadien de « gauche » et le nationalisme indépendantiste québécois furent cruciales à cet égard.
Le développement créatif du programme trotskyste du CI s’est exprimé durant cette période dans la position adoptée par les trotskystes américains et canadiens en réaction à la scission nationaliste au sein de l’UAW en 1985 et aux débats sur le « libre-échange » de la fin des années 1980. Les sympathisants canadiens du CIQI, alors organisés au sein du Parti ouvrier internationaliste (POI), étaient les seuls à lutter pour une alternative socialiste-internationaliste au sein de la classe ouvrière, dans le contexte de la crise constitutionnelle canadienne du début des années 1990 et du référendum sur l'indépendance du Québec en 1995. Le POI s'opposait au programme de droite pro-impérialiste du séparatisme québécois, sans pour autant faire de concessions au camp dominant de la bourgeoisie canadienne et à son État fédéral.
Résumant la discussion et justifiant l'adoption des Fondements historiques et internationaux du PES (Canada), Keith Jones a souligné la nécessité d'intégrer l'histoire contenue dans ce document à la lutte des classes durant la décennie de la révolution socialiste. La résolution de la crise de direction révolutionnaire repose sur le développement d'un parti dont les dirigeants et les cadres s'appuient systématiquement sur l'analyse historique du mouvement trotskyste et qui ancre les initiatives entreprises pour étendre son influence au sein de la classe ouvrière dans son histoire, ses principes et ses traditions.
Il a souligné que la période allant de la rupture avec le WRP à la fin des années 2010 est particulièrement riche d'enseignements. C'est durant cette période que le CIQI a élaboré le programme de la révolution socialiste mondiale en réaction à l'avènement de la production intégrée à l'échelle mondiale et à la trahison ultime des bureaucraties staliniennes avec la restauration du capitalisme et la dissolution de l'URSS ; a transformé les sections nationales, initialement des ligues, en partis et a créé le World Socialist Web Site.
Cette renaissance du trotskysme permet au CIQI d'émerger à la tête d'un mouvement révolutionnaire de masse de la classe ouvrière pour le socialisme, dans un contexte où des milliards de travailleurs à travers le monde sont poussés à la lutte de masse par l'aggravation de la crise capitaliste, qui trouve son expression la plus aiguë dans l'intensification d’une troisième guerre mondiale.
Une offensive du trotskysme au cœur de la décennie de la révolution socialiste
La réalisation du potentiel révolutionnaire contenu dans la situation objective actuelle dépend de l'activité du parti. Comme le souligne le document des Fondements historiques et internationaux dans sa conclusion, intitulée « Le trotskysme et la résolution de la crise de la direction révolutionnaire »,
La lutte du CIQI et de ses sections nationales pour imprégner la classe ouvrière de la conscience socialiste et fournir à ses luttes une perspective, un programme et une stratégie révolutionnaires est la clé pour combler le fossé entre la profondeur de la crise capitaliste et le niveau insuffisant actuel de la conscience de la classe ouvrière. Seuls les efforts de l’avant-garde révolutionnaire peuvent et vont aligner la conscience et l’activité de la classe ouvrière sur sa tâche historique de fossoyeur du système de profit capitaliste.
L’impérialisme nord-américain est au cœur de la crise mondiale. Au centre de la stratégie du PES (Canada), telle qu’elle est exposée dans les documents adoptés lors du congrès fondateur, se trouve la reconnaissance que la logique géographique, historique et économique impose que la transformation socialiste au Canada ne se réalise que par l’unification des luttes de la classe ouvrière au Canada, aux États-Unis et au Mexique, et leur lutte révolutionnaire commune pour les États socialistes unis d’Amérique du Nord.
Dans son allocution au congrès, David North a rappelé qu'en août 1936, il y a presque exactement 90 ans, s'ouvrait le premier procès de Moscou contre les anciens dirigeants bolcheviks, marquant le début d'une campagne de meurtres de masse orchestrée par la bureaucratie stalinienne : cette campagne visait à exterminer tous les partisans de Trotsky en URSS et à éradiquer la culture socialiste qui avait donné naissance à la Révolution d'Octobre. Il a souligné l'importance durable de l'enquête « Sécurité et Quatrième Internationale », lancée en 1975 par le CIQI sur l'assassinat de Trotsky en août 1940 et sur le réseau d'agents qui l'avait perpétré. Cette enquête a mis au jour la campagne conjointe de violence et de subversion contre-révolutionnaire menée par le stalinisme et l'impérialisme à l'encontre du mouvement trotskyste, et a documenté le vaste réseau d'agents staliniens infiltrés dans le mouvement pour en saboter le travail et organiser des assassinats. « Sécurité et Quatrième Internationale » a avant tout constitué une lutte politique ayant démasqué les renégats pablistes du trotskysme : ces derniers ont protégé les meurtriers de la bureaucratie stalinienne et ses agents par souci de conciliation et de collaboration politique, tout en minimisant, conformément à leur perspective petite-bourgeoise et complaisante, la nécessité d'une vigilance révolutionnaire et en dénaturant la conception marxiste de l'État.
Évoquant la situation politique actuelle, North a fait remarquer : « L'évolution de la vie politique canadienne a été, comme c'est souvent le cas, quelque peu plus lente, mais les événements propulsent désormais rapidement le Canada au premier plan de ce tourbillon mondial ; la fondation du parti intervient donc à un moment critique. Le parti voit le jour dans un contexte très favorable et je suis convaincu qu'il jouera un rôle majeur dans la radicalisation de la classe ouvrière. »
Dans ses salutations au congrès, Joe Kishore a insisté sur la nécessité pour les sections canadienne et américaine du CIQI d'approfondir leur collaboration, dans la meilleure tradition du mouvement trotskyste. « Concernant le travail de nos deux sections – celle des États-Unis et celle du Canada –, je tiens à souligner tout particulièrement l’importance des origines du trotskysme, dont nous célébrerons bientôt le centenaire aux États-Unis et au Canada », a-t-il déclaré. « Le soutien conjoint apporté par Spector et Cannon à la critique de Trotsky du programme de l’Internationale communiste en 1928 les a conduits à former, à l’époque, une organisation unique vouée à une lutte politique commune. Au cœur du document qu’ils avaient étudié puis défendu figurait le principe d’internationalisme socialiste que ce congrès soutient : aucun parti communiste ne peut élaborer son programme en se fondant uniquement ou principalement sur les conditions et les tendances de développement de son propre pays. Les attaques contre le marxisme ont invariablement été liées au rejet de ce principe. »
Le congrès, qui avait adopté une constitution lors de sa deuxième journée, s’est achevé par l’élection d’un nouveau Comité national chargé de diriger les activités du parti pour la période à venir ; une période qui sera de plus en plus marquée par la résistance mondiale de la classe ouvrière à la guerre, à l’austérité, à la dictature et à des inégalités sociales sans précédent.
Avant la clôture du congrès, il a été annoncé aux délégués que le nouveau Comité national avait élu Keith Jones au poste de secrétaire national du PES Canada, Louis Girard à celui de secrétaire national adjoint et Roger Jordan à celui de rédacteur national pour le WSWS.
Le WSWS publiera les trois résolutions du congrès dans les prochains jours.
