La Fondation Debs a annoncé le 1er septembre que Shawn Fain, président du syndicat automobile UAW (United Auto Workers), recevra le prix Eugene V. Debs de 2026, éponyme de la figure fondatrice du socialisme aux États-Unis. Fain recevra ce prix en novembre, lors du banquet annuel de l'organisation à Terre Haute (Indiana), ville natale de Debs, quelques semaines après le centenaire de sa mort, survenue le 20 octobre 1926.
Les lecteurs pourraient légitimement se demander s’il s’agit d’une satire. Ce n’en était pas une. Mais l'ironie a visiblement échappé à ceux qui l'ont décerné. Car il existe un gouffre entre la tradition incarnée par Debs et celle que représente aujourd'hui Shawn Fain. En effet, Fain représente le contraire de tout ce que Debs a défendu sa vie durant.
Pour saisir toute l'absurdité de la situation, il faut se rappeler qui était Debs. Né en 1855, six ans avant le début de la guerre de Sécession, Eugene Victor Debs commença à travailler pour les chemins de fer dès son plus jeune âge et devint l'un des plus éminents leaders syndicaux des États-Unis, avant de refuser la carrière confortable d'un dirigeant syndical et de consacrer sa vie à la construction du mouvement socialiste. « J'aurais honte d'admettre que j’étais issu de la base », expliquait Debs. «J'aurais honte d'admettre que je me suis élevé à partir des rangs », expliqua Debs. «Quand je m'élèverai, ce sera avec la base, et non pas au-dessus de ses rangs. »
Debs fonda le premier grand syndicat industriel des États-Unis, l'American Railway Union, et mena la grève de Pullman en 1894, bravant ainsi l'administration démocrate de Grover Cleveland, qui réprima la lutte des cheminots par l'envoi de troupes fédérales et fit emprisonner Debs. De cette première incarcération, il tira la leçon de la nécessité de se battre non seulement pour l'action syndicale, mais aussi pour une politique socialiste.
Dès lors, il n'a jamais faibli dans son combat pour libérer la classe ouvrière américaine de l’emprise des partis politiques capitalistes. « Ce que vous devez faire, c'est quitter tous les partis capitalistes, quels qu'ils soient », exhortait Debs. « Ce que vous devez faire, c'est organiser votre classe et défendre vos intérêts, comme les capitalistes défendent ceux de la classe qui vous dépouille. »
Un quart de siècle plus tard, Debs défia de nouveau le président démocrate Woodrow Wilson en dénonçant l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Il fut incarcéré dans une prison fédérale en vertu de la loi sur l'espionnage, une peine qui précipita sa mort. Mais Debs affronta sa sentence avec le courage moral qui le caractérisait. « Tant qu'il y aura une classe inférieure, j'en ferai partie ; tant qu'il y aura des éléments délinquants, j'en ferai partie; et tant qu'il y aura une âme en prison, je ne serai pas libre », déclara-t-il au tribunal.
À l'instar des autres dirigeants socialistes de la Deuxième Internationale, Debs peinait à concilier les tendances de classe au sein du parti qu'il dirigeait. Les secteurs de la classe moyenne au Parti socialiste étaient attirées par des figures comme Victor Berger et Morris Hillquit – « Hillquit, le Babbitt des Babbitts, est le dirigeant socialiste idéal pour les dentistes prospères », remarqua Trotsky avec ironie. Debs s'opposait farouchement au « socialisme d'égout » réformiste de Berger et Hillquit. Mais il mit de côté sa colère de classe à l'égard de ces figures – qu'il exprimait souvent dans des lettres privées à son frère Théodore – et se retira des combats publics au sein du parti qu’il aimait.
Mais l'ancien Parti socialiste avait aussi obtenu l'adhésion de millions d'ouvriers, de paysans pauvres et d'immigrés. Debs gagna leur ferveur et s'efforça sincèrement de les représenter. Son dévouement personnel et sa solidarité envers les plus opprimés sont indéniables.
En pleine tournée dans le Sud profond, au plus fort de la ségrégation raciale, Debs refusait de prendre la parole lors de réunions ségréguées. Son portrait était souvent bien en vue dans les appartements des ouvriers juifs. « Deps, Deps, c'est comme ça qu'ils l'appelaient », se souvient un informateur à propos des socialistes parlant yiddish. Dans les villes industrielles et les bassins miniers, il s'adressait aux travailleurs immigrés qui, bien que maîtrisant peu l'anglais, comprenaient son message. Après avoir assisté à l'un de ses discours, un journaliste incrédule demanda comment des ouvriers polonais pouvaient comprendre l'orateur. Un ouvrier immigré répondit: «Debs nous parle avec les mains, avec son cœur, et nous avons tous compris tout ce qu'il disait.»
Lénine, peu enclin à l'exagération, qualifia Debs de « l'un des dirigeants les plus aimés du prolétariat américain ». Trotsky, qui, lors de son séjour à New York au cours du premier semestre 1917, rencontra et prit Debs dans ses bras, qualifia ce dernier de «révolutionnaire sincère » et évoqua « la flamme intérieure inextinguible de son idéal socialiste ».
Ce qui nous amène, aussi improbable que cela puisse paraître, à Shawn Fain. Ce changement brutal de sujet évoque l'image d'un immense ballon qui se dégonfle soudainement – une descente involontaire d'une sphère élevée et noble, quelles que soient ses limites, vers la mauvaise odeur et la dépravation de l'appareil syndical.
Évoquer Debs pour honorer le président de l'UAW, c'est s'exposer à une comparaison que les organisateurs du prix auraient mieux fait d'éviter. C'est l'occasion idéale d'un rappel historique.
On ne sait guère par où commencer, mais quelques différences « mineures » viennent à l’esprit :
Debs mena la grève Pullman de 1894, l'une des plus grandes luttes ouvrières de l'histoire américaine, qui unit les cheminots de tous les corps de métier et de tout le pays contre les compagnies ferroviaires. Il expliqua que les travailleurs devaient être « unis au sein d'une même organisation, afin de pouvoir agir ensemble en toutes circonstances dans l'intérêt de tous ».
La fausse grève de Fain en 2023, baptisée « Stand Up Strike » (grève debout), visait à diviser les travailleurs. Même à son apogée, l'UAW n'a mobilisé qu'environ 45 000 des quelque 146 000 membres syndiqués employés par les trois grands constructeurs automobiles américains, laissant ainsi l'immense majorité au travail pendant que la bureaucratie négociait à huis clos et que les entreprises réorganisaient leur production. « Nous ne ferons pas grève dans toutes nos usines en même temps », a déclaré Fain. « Vous ne ferez grève que si la direction nationale vous y appelle. Si votre section locale ne vous a pas appelés, vous devez continuer à travailler. »
Debs a renoncé à un « bureau confortable » et à un « salaire élevé » en tant que responsable syndical car, comme il l'a dit, « mes convictions ne me le permettaient pas ».
Fain a passé des décennies à gravir les échelons de l'appareil de l'UAW avant d'en devenir le président il y a trois ans, un poste qui lui aura rapporté plus d'un million de dollars d'ici la fin de l'année.
Debs a dit aux travailleurs de quitter « tous les partis capitalistes, quels qu'ils soient ».
Fain a passé toute sa carrière au sein d'une bureaucratie qui a injecté des dizaines de millions de dollars dans la politique capitaliste par le biais de contributions aux comités d'action politique (PAC), de lobbying et d'autres dépenses politiques depuis son arrivée au sein de l'équipe internationale de l'UAW en 2012. En 2024, l'UAW a déboursé 21,8 millions de dollars provenant des cotisations de membres pour les « activités politiques et le lobbying », et Fain a pris la parole lors de la première soirée de la convention nationale du Parti démocrate de cette année-là, qualifiant la belliciste Kamala Harris de « défenseure de la classe ouvrière ».
Debs s'opposa à la conversion de l'industrie à la guerre et fut emprisonné pour avoir dénoncé les massacres impérialistes. « La classe dominante a toujours déclaré les guerres ; la classe dominée a toujours mené les batailles », déclara-t-il.
Fain voudrait transformer les socs de charrue en épées, appelant à la conversion des usines automobiles en production militaire au nom d’un « arsenal de la démocratie », alors même que les droits démocratiques sont bafoués et que les fondements d’une dictature présidentielle sont mis en place.
Debs s'opposait à ce que les travailleurs de différents pays s'affrontent. « Nous n'avons pas d'ennemis parmi les travailleurs des autres pays », a déclaré Debs. « Les travailleurs de tous les pays sont nos amis. »
Fain défend les droits de douane de Donald Trump et le nationalisme économique « L'Amérique d'abord », visant à délocaliser la production aux États-Unis au détriment des travailleurs étrangers. « Nous sommes prêts à collaborer avec Trump » sur les droits de douane, titrait un article publié par Fain en janvier 2025.
Défendant les travailleurs immigrés, Debs a déclaré : « Si le socialisme, le socialisme international et révolutionnaire, ne défend pas fermement, sans broncher et sans compromis la classe ouvrière et les masses exploitées et opprimées de tous les pays, alors il ne défend personne. »
Fain n'a proposé aucune action syndicale pour défendre les travailleurs immigrés arrêtés par la Gestapo de l'ICE, ni contre le meurtre de manifestants anti-ICE, notamment celui du syndicaliste Alex Pretti dans les rues de Minneapolis.
Debs a mené une croisade contre la corruption des bureaucrates syndicaux dont « les noms figurent sur la masse salariale et les notes de frais ». « Lorsque la classe ouvrière s'unira », a-t-il prédit, « il y aura beaucoup de dirigeants syndicaux sans emploi ».
Fain, quant à lui, se trouve à la tête d'une telle machine: un appareil syndical grassement rémunéré, toujours sous contrôle juridique suite au scandale de corruption de l'UAW. Les rapports du contrôleur documentent les menaces et les représailles de Fain contre ses rivaux. Des intérêts considérables sont en jeu. L'an dernier, la somme totale versée au personnel rémunéré de l'appareil international de l'UAW à Solidarity House s'est élevée à 107,1 millions de dollars en salaires et frais – le poste de dépense le plus important du syndicat. Cette somme a été allouée à environ 950 apparatchiks, dont la rémunération moyenne a atteint 112 000 dollars, bien au-dessus du salaire moyen d'un ouvrier de la base.
Debs cherchait à renverser le capitalisme et à faire de l'industrie « la propriété commune de tous, administrée démocratiquement dans l'intérêt de tous ». Il rejetait « un ordre social dans lequel il est possible pour un seul homme, ne faisant absolument rien d'utile, d'amasser une fortune de centaines de millions de dollars, tandis que des millions d'hommes et de femmes qui travaillent tous les jours de leur vie peinent à survivre ».
Le programme de Fain vise à rendre le capitalisme américain plus compétitif, à garantir les profits des patrons en acceptant la subordination des travailleurs à l'accélération des cadences, aux quotas de production et à l'intensification toujours plus dangereuse du travail dans les usines. Il en résulte un nombre croissant d'accidents du travail et de décès, dont trois ouvriers tués dans des usines Stellantis couvertes par le fameux accord de 2023 de l'UAW.
Debs cherchait à éveiller la conscience des travailleurs de la base à leur propre force. « En tant qu’individus salariés, vous êtes impuissants », expliquait-il. « En tant que classe, vous représentez la plus grande puissance entre la terre et les étoiles. »
Fain brigue un nouveau mandat face à des militants de la base et à son adversaire, Will Lehman. Un de ses proches collaborateurs a été sanctionné pour avoir menacé Lehman d'assassinat.
Ce dernier point constitue peut-être la révélation la plus accablante concernant la « récompense » de Fain. Car il existe bel et bien un candidat à la présidence de l'UAW qui incarne ce que Debs avait de meilleur. À l'instar de Debs, Will Lehman lutte pour une politique socialiste au sein de la classe ouvrière. Comme Debs, Lehman a déclaré qu'il ne s’élèverait pas au-dessus de la base, mais avec elle. Comme Debs, Lehman appelle à la mobilisation de la base et à l'unité combative des travailleurs du monde entier. Comme Debs, Lehman s'oppose à la guerre impérialiste.
Le choix de Fain à l’opposé de tout ce que Debs représentait ne saurait donc être imputé à une ignorance historique ou à un mauvais jugement. Il s'agit d'une décision politique prise sous l'influence d'intérêts particuliers. Ce qui se joue, c'est l'appropriation du nom et de l'autorité morale de Debs par une élite privilégiée, fondamentalement hostile à la grève et à l’action politique indépendante de la classe ouvrière.
La Fondation Debs est gérée par un conseil d'administration bénévole composé en grande partie de représentants des syndicats, du monde universitaire spécialisé dans les questions de travail et du libéralisme proche du Parti démocrate. Son président, Mark Dimondstein, a pris sa retraite l'an dernier après douze ans à la tête du Syndicat des travailleurs postaux américains (APWU), période durant laquelle il a perçu plus de 2,1 millions de dollars en salaires, indemnités et autres débours de ce syndicat qu'il a mené au bord de la faillite.
C’est cette couche sociale — et non les ouvriers de la base auxquels Debs a consacré sa vie — qui ose déterminer qui pourra hériter de son nom.
Le fait que Fain se soit vu décerner un prix portant le nom de Debs devient moins mystérieux lorsqu'on considère qui d'autre l'a remporté au fil des ans. Le tout premier récipiendaire, en 1965, fut John L. Lewis, président de longue date du syndicat United Mine Workers et bureaucrate syndical accompli, qui connaissait Debs et abhorrait tout ce qu'il représentait. Il n'y avait pas d'opposant plus farouche au socialisme au sein du mouvement ouvrier, même s'il faut admettre que, contrairement à Fain, l'ancien dirigeant de l'UMW fut parfois contraint, sous la pression de la base, de mener une grève nationale et même de s'opposer à un président américain, comme dans la grève des mineurs de charbon en 1943 contre l'administration Roosevelt et au plus fort de la Seconde Guerre mondiale.
Depuis sa création, le prix Debs a en réalité été décerné en grande majorité à des figures issues de la bureaucratie syndicale et du milieu libéral-démocrate. Au moins 26 de ses 59 lauréats étaient de hauts responsables syndicaux ou des représentants d'organisations affiliées à des syndicats, comme les présidents de l'UAW, Walter Reuther et Ron Gettelfinger, les présidents de l'AFL-CIO, John Sweeney et Richard Trumka, ainsi que les dirigeants des syndicats des mineurs, des machinistes, des sidérurgistes, des employés des télécommunications, des ouvriers du textile et du SEIU. Le prix a également été attribué à des figures emblématiques du libéralisme démocrate, comme Arthur Schlesinger Jr., Michael Harrington, Jesse Jackson, Julian Bond et Bernie Sanders.
Cela ressemble moins à un tableau d'honneur des héritiers de Debs qu'à un inventaire des genres de figures qu'il a passé sa vie à combattre.
Certains monuments honorent les morts. D'autres sont destinés à les abaisser. Le prix Debs relève de cette dernière catégorie. Chaque année, on décharge sur la tombe de Debs une autre figure syndicale ou démocrate. Fain est la dernière en date.
L'héritage de Debs n'appartient ni aux hauts échelons syndicaux ni à leurs alliés du Parti démocrate. Il appartient aux travailleurs qui, à l'instar de Debs, se battront pour se libérer du joug de la politique capitaliste, rejetteront la guerre impérialiste et établiront leur pouvoir indépendant sur l'industrie et la société. Ils trouveront leur chemin vers Debs, et bien plus encore.
(Article paru en anglais le 30 septembre 2026)
