Perspective

Le monde est-il au bord de la guerre nucléaire ?

Sur cette photo diffusée par le service de presse du ministère russe de la Défense le 10 février 2022, le navire d’assaut amphibie Kaliningrad de la marine russe entre dans le port de Sébastopol, en Crimée. [AP Photo/Russian Defense Ministry Press Service]

Le monde est-il au bord de la guerre nucléaire ? La question se pose directement au vu des événements de ces derniers jours, alors que la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine bascule dans un affrontement ouvert entre puissances dotées de l’arme nucléaire.

La Russie a déclaré cette semaine qu’elle était prête à recourir à l’arme nucléaire si l’OTAN s’engageait dans le blocus de Kaliningrad, territoire russe de la Baltique situé entre la Pologne et la Lituanie. L’avertissement a été transmis par les ambassades de Russie en Belgique, en Grande-Bretagne et en Irlande les 28 et 29 septembre, ainsi que dans une note diplomatique adressée à l’OTAN.

Affirmant que l’OTAN préparait un « blocus aérien et naval » de Kaliningrad, l’ambassade de Russie en Irlande a déclaré : « Qu’il n’y ait aucune méprise – la Russie serait prête à utiliser tout son arsenal, y compris les armes nucléaires, pour défendre son territoire si des pays de l’OTAN tentent d’isoler la région de Kaliningrad du reste du pays. »

La porte-parole de l’OTAN Allison Hart a répondu mardi : « L’OTAN est une alliance défensive et aucune de nos activités ou de nos exercices ne fait courir de risque à une quelconque partie de la Russie », avant de dénoncer « la menace du recours à la force, y compris toute rhétorique nucléaire irresponsable ».

Cette affirmation est tout simplement fausse, puisque l’alliance de l’OTAN arme et guide les frappes ukrainiennes en profondeur sur le territoire russe. NBC News a rapporté en octobre 2025 que l’administration Trump fournirait à Kiev des renseignements pour l’aider à « frapper des installations pétrolières et gazières à l’intérieur de la Russie ». Le 30 juillet, la Commission européenne a versé à Kiev 3,47 milliards d’euros, dont un financement pour des « drones à réaction de longue portée ». Dans la nuit du 19 au 20 septembre, l’Ukraine a lancé contre Moscou et sa région sa plus grande attaque de drones depuis le début de la guerre. Le 28 août, les forces ukrainiennes ont frappé un bombardier stratégique Tu-95, appartenant aux forces nucléaires russes, sur la base aérienne d’Engels.

Qui plus est, les « activités et exercices » de l’OTAN visent Kaliningrad même. À la mi-août, selon une source militaire occidentale citée par Reuters, des dizaines d’avions de l’OTAN ont mené une opération non annoncée autour de l’enclave. Cette opération a montré qu’ils étaient en mesure de couper ses liaisons radio et radar ainsi que ses défenses anti-aériennes. Depuis janvier, 14 États européens traitent les pétroliers liés à la Russie qui changent de pavillon ou éteignent leur transpondeur comme des « navires sans nationalité » pouvant être arraisonnés, et la Suède en a saisi un en mars.

Le 11 septembre, le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski a dit à propos de Kaliningrad : « Il n’y a presque pas de troupes là-bas. » Il a proposé : « Que l’OTAN mène des exercices de manière si agressive de notre côté que [Poutine] soit dans l’incertitude quant à ce que nous allons faire. » Il a ajouté : « Nous ne devrions pas considérer notre confrontation avec la Russie comme se limitant à l’Ukraine. »

Les puissances européennes partent du principe que Moscou bluffe. Lors du sommet Euronews sur la défense et l’espace à Bruxelles mercredi, le secrétaire général de l’OTAN Mark Rutte a déclaré : « Je ne prends pas cela au sérieux. [...] Tout le monde sait que [Poutine] ne pourra jamais l’emporter contre l’OTAN. »

La logique est celle d’une escalade implacable. Les puissances européennes subordonnent leur politique à une victoire de l’Ukraine. « Poutine doit sentir que la guerre arrive en Russie même », a déclaré mercredi le commissaire européen à la Défense Andrius Kubilius.

Pendant ce temps, la position militaire de l’Ukraine se dégrade. En juillet, elle n’a intercepté que 29 des 195 missiles balistiques russes, et elle aborde l’hiver sans les défenses anti-aériennes dont elle a besoin pour protéger son réseau électrique. Chaque nouveau revers appellera une nouvelle escalade : l’envoi de troupes terrestres ou l’ouverture de nouveaux fronts, dont Kaliningrad.

Pour Moscou, l’enjeu ne pourrait guère être plus élevé. Kaliningrad est à la Baltique ce que la Crimée est à la mer Noire. C’est le siège de la flotte de la Baltique et la base des missiles Iskander russes capables d’emporter une charge nucléaire. Depuis l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, elle est encerclée par celle-ci, sur terre comme sur mer.

À un égard, l’exclave est plus sensible que la Crimée. Son statut est reconnu internationalement depuis que la conférence de Potsdam de 1945 l’a transférée à l’Union soviétique. Une action contre Kaliningrad serait une attaque contre un territoire dont aucun gouvernement ne conteste le caractère russe. La doctrine nucléaire de la Russie autorise une riposte nucléaire à une agression conventionnelle qui fait peser « une menace critique » sur son intégrité territoriale.

Nikolaï Sokov, ancien diplomate russe et analyste nucléaire basé à Vienne, a déclaré à Reuters, dans un entretien publié mercredi : « Ils (les Russes) s’attendent à de nouvelles actions, y compris un blocus de la mer Baltique – juste en dessous du seuil de la guerre dans les calculs européens, mais pour eux, ce sera la guerre ouverte. Je vois un risque d’erreur de calcul mutuelle. »

Un blocus de la Russie est peut-être « juste en dessous du seuil de la guerre dans les calculs européens », mais au regard du droit international, c’est un acte de guerre. La définition de l’agression adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1974 inclut « le blocus des ports ou des côtes d’un État par les forces armées d’un autre État ».

Compte tenu des risques, il est stupéfiant qu’aucun appel à des négociations ne se fasse entendre et qu’il ne soit nullement question d’un règlement. Le seul débat dans les capitales européennes porte sur l’ampleur et la rapidité de l’escalade.

C’est l’irresponsabilité de puissances impérialistes en proie à une crise sociale, économique et politique qui s’aggrave, et qui poussent la guerre en avant sans se soucier d’où elle mène. Le régime de Poutine, qui parle au nom de l’oligarchie capitaliste et est incapable de lancer le moindre véritable appel à la classe ouvrière internationale, répond par des menaces nucléaires.

Le contraste avec 1962 est saisissant. Lorsque les États-Unis et l’Union soviétique se sont retrouvés au bord du gouffre à propos des missiles soviétiques à Cuba, le danger a été ouvertement reconnu. Le président John F. Kennedy a annoncé la crise à la télévision nationale le 22 octobre, et pendant toute la semaine suivante, le monde a suivi chaque évolution. Kennedy et le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev ont échangé des lettres, et les deux gouvernements, craignant les conséquences, ont négocié en coulisses jusqu’à trouver le moyen de faire marche arrière. Aujourd’hui, il n’y a ni reconnaissance du danger ni négociation.

Un vaste gouffre sépare l’ampleur du danger de la conscience qu’en a le public. Des millions de personnes sentent que quelque chose ne va vraiment pas, mais ne peuvent croire que leurs gouvernements joueraient avec la guerre nucléaire. Dans la mesure où les médias évoquent le danger, il apparaît comme la menace inexplicable des Russes, la « rhétorique nucléaire » et la « guerre hybride » de Poutine. Il n’est jamais présenté comme une réponse à ce que font les puissances de l’OTAN.

Mercredi soir, le New York Times et CNN n’avaient pas fait état de l’avertissement de Moscou. Ceux qui, dans les médias, commentent effectivement l’événement plaident pour une escalade supplémentaire. Le Washington Post écrit lundi: « Un meilleur message de la part de Trump serait que les États-Unis permettront à l’Ukraine d’en faire plus si la Russie ne relâche pas la pression. »

Les démocrates s’en prennent au président américain Donald Trump en lui reprochant de ne pas être assez agressif envers la Russie. Le 24 septembre, 21 sénateurs démocrates ont déclaré que les « appels à la désescalade » lancés lors du sommet de Trump avec le président chinois Xi Jinping ne faisaient « rien pour arrêter le flux de biens chinois à double usage qui maintiennent en vie la machine de guerre de Vladimir Poutine ». Parmi les signataires figuraient le chef de file des démocrates Chuck Schumer, Elizabeth Warren et Adam Schiff.

La guerre en Ukraine, provoquée par trois décennies d’expansion de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, s’inscrit dans une lutte pour la domination mondiale menée sur tous les continents. Plus de quatre ans après le début de la guerre, une nouvelle phase catastrophique se prépare dans le dos de la population. Il faut alerter la classe ouvrière, qui en paiera le prix. Les gouvernements qui suppriment des emplois et des programmes sociaux pour financer le réarmement sont les mêmes que ceux qui conduisent le monde vers une guerre pouvant devenir nucléaire.

La lutte contre la guerre doit être reliée à la lutte des classes qui se développe déjà. La crise qui pousse la classe dirigeante vers la guerre pousse aussi les travailleurs à entrer en lutte contre les licenciements, contre la destruction des programmes sociaux et contre les attaques visant les droits démocratiques.

La classe ouvrière est la seule force sociale capable d’arrêter la guerre, mais elle ne le peut que si elle comprend ce qui se prépare et lutte consciemment contre elle et contre le système capitaliste qui l’engendre. La première tâche est de briser le silence sur le danger. Nous exhortons nos lecteurs à diffuser cette déclaration le plus largement possible.

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