Le Premier ministre Mark Carney a reconnu la semaine dernière que son gouvernement avait examiné la possibilité d'une action militaire des États-Unis contre le Canada. Carney a fait cet aveu extraordinaire le 23 septembre, lors d'un entretien d'une heure accordé au New York Times dans les bureaux new-yorkais du journal.
Selon le Times, « lorsqu'on lui a demandé s'il prenait au sérieux les menaces de M. Trump de faire du Canada un 51e État, M. Carney a laissé entendre qu'il avait soigneusement examiné la possibilité d'une action militaire menée par les États-Unis, mais a refusé d’en détailler les implications. »
« Je pense que, dans ces fonctions, on a la responsabilité d'envisager les risques extrêmes », a déclaré M. Carney. « C'est simplement de la gestion des risques. Ce n'est pas le scénario de référence, mais il serait irresponsable de ne pas » s'y préparer.
Carney a pesé ses mots. Il a souligné qu'une attaque américaine ne constituait pas le scénario envisagé par son gouvernement. Toutefois, le fait qu'un Premier ministre canadien juge nécessaire de se préparer à l'éventualité que les États-Unis – le plus proche allié militaire du Canada depuis plus de huit décennies et, de loin, son partenaire économique le plus important – puissent recourir à la force témoigne de la rupture historique des relations entre les deux puissances impérialistes d'Amérique du Nord.
Il en allait de même pour la remarque faite par Carney lors de l'entretien, remettant en question l'ère de la domination du dollar américain et suggérant un rôle mondial accru pour l'euro. Le Canada dépend des États-Unis pour environ les trois quarts de ses exportations ; pourtant, le déclin de la position économique mondiale de Washington est tel, et les relations canado-américaines si tendues, que même son voisin du nord n'est plus prêt à accepter sans réserve la prééminence du dollar.
L’effondrement des relations canado-américaines s'inscrit dans le cadre d'une troisième guerre mondiale qui s'intensifie rapidement, alimentée par la volonté des grandes puissances de s'emparer des marchés, des matières premières, des routes commerciales et de la main-d'œuvre bon marché au détriment de leurs rivaux. Les canaux habituels des relations interétatiques, établis après la Seconde Guerre mondiale, se sont effondrés ; cela se manifeste de la manière la plus frappante à travers les menaces de violence effroyables proférées par le président américain Donald Trump, visant aussi bien ses ennemis que ses « alliés » officiels. Toutefois, les impérialismes canadien et européen ne sont pas en reste, comme en témoigne leur dangereuse escalade de la guerre contre la Russie.
La gravité de la rupture entre Ottawa et Washington a été mise en évidence en août, lorsque les négociations commerciales entre les deux pays ont échoué et que Carney a publiquement utilisé le langage de la guerre. Après avoir suspendu les pourparlers en réaction aux nouvelles exigences américaines, il a déclaré aux journalistes : « Il y a une attaque, on attaque, dans une guerre. »
Carney a accusé Washington d’avoir « mal évalué » la détermination du Canada, a annoncé des mesures de rétorsion « au dollar près » face aux droits de douane américains et a affirmé qu’Ottawa n’accepterait aucune exigence compromettant la souveraineté canadienne ou sa capacité à conclure des accords commerciaux avec d’autres pays.
Il a également déclaré que le Canada avait dû admettre que « l’Amérique avait changé » et que, « parfois, sa signature est inscrite au crayon ». Trump a répliqué en brandissant une fois de plus ses menaces d’annexion, affirmant que le Canada voulait « les avantages d’être un État, sans en être un ».
À l’époque, l’affirmation de Carney selon laquelle le Canada était « en guerre » avait été balayée par les grands médias comme une simple surenchère rhétorique dans un différend commercial de plus en plus acrimonieux. L’aveu ultérieur selon lequel son gouvernement étudie la possibilité d’une action militaire américaine révèle que la crise des relations canado-américaines a pris une ampleur bien supérieure à ce que le public soupçonne.
Les propos de Carney confèrent également une portée accrue aux révélations du Globe and Mail en janvier, selon lesquelles les Forces armées canadiennes avaient élaboré un scénario d’invasion américaine. Citant de hauts responsables gouvernementaux, le journal rapportait que les planificateurs estimaient que les forces américaines pourraient submerger les principales positions militaires conventionnelles du Canada en un délai allant de deux jours à une semaine.
Cet exercice théorique aurait examiné le passage à une résistance de type guérilla, impliquant de petites unités militaires et potentiellement des civils armés recourant à des drones, au sabotage, à des embuscades et à des attaques ciblées. Selon certaines informations, les autorités auraient également estimé que le Canada ne disposerait que d'un préavis de trois mois au maximum, l'effondrement du NORAD – le commandement conjoint canado-américain de défense aérospatiale et maritime – constituerait en effet un solide indicateur d’un risque d’attaque.
L'article du Globe soulignait qu'il s'agissait d'un modèle conceptuel plutôt que d'un plan de guerre opérationnel prêt à être mis à exécution. Néanmoins, les propos de Carney confirment que l'éventualité d'un conflit militaire avec les États-Unis a été envisagée aux plus hauts échelons de l'État canadien.
Le contexte immédiat est celui des menaces répétées de Trump de transformer le Canada en « 51e État ». Ces menaces sont indissociables de la volonté plus large de son administration d’affirmer la domination des États-Unis sur l’ensemble de l’hémisphère occidental.
Dans sa Stratégie de sécurité nationale publiée à la fin de l’année dernière, l’administration Trump a officiellement réactivé une version modifiée de la doctrine Monroe, qu’elle qualifie de « corollaire Trump » ou de « doctrine Donroe ». Washington a fait part de son intention d’imposer une prédominance américaine incontestée dans tout l’hémisphère et d’empêcher des puissances rivales – au premier rang desquelles la Chine, mais aussi l’Europe – de prendre le contrôle de territoires, de ressources, de chaînes de production et d’infrastructures stratégiques.
Ces déclarations se sont accompagnées de recours à la force militaire. En janvier, les forces américaines ont attaqué le Venezuela et capturé le président Nicolás Maduro. Washington a par la suite revendiqué une autorité totale sur les revenus pétroliers vénézuéliens et a présenté cette opération comme une étape du rétablissement de la puissance américaine dans l’hémisphère.
Cette pression s’étend également à Cuba, où Trump a intensifié l’asphyxie économique, prédit ouvertement l’effondrement du gouvernement et menacé de prendre de nouvelles mesures. Les responsables militaires américains préparent d’éventuelles opérations militaires contre l’île.
Dans l’Arctique, Trump a passé une grande partie des deux dernières années à réclamer le contrôle américain sur le Groenland, refusant à maintes reprises d’exclure le recours à la force militaire. Aujourd’hui encore, malgré l’annonce d’un accord avec le Danemark, la menace d’une intervention militaire subsiste : les États-Unis vont construire deux nouvelles bases et ont obtenu un « droit » accru d’empêcher les pays non membres de l’OTAN d’opérer dans la région.
Comme l’a expliqué le WSWS, la volonté de Washington d’établir une prédominance incontestée dans l’hémisphère vise à consolider son « voisinage » en vue d’affrontements directs avec ses principaux rivaux, surtout la Chine.
L’impérialisme canadien subit de plus en plus les conséquences de cette politique.
Les relations commerciales entre les deux pays se sont considérablement dégradées. Washington a, dans les faits, renié l’accord commercial entre les États-Unis, le Mexique et le Canada, imposé des mesures tarifaires successives et exigé des concessions concernant l’énergie du Canada, ses minéraux critiques et ses relations commerciales avec des pays tiers. Carney a accusé l’administration Trump de vouloir subordonner économiquement le Canada aux États-Unis.
Toutefois, l’entretien accordé au New York Times a également mis en lumière les limites de la réponse d’Ottawa. Les économies canadienne et américaine sont profondément intégrées depuis des décennies, et les États-Unis demeurent, de loin, le principal marché d’exportation du Canada. Carney a reconnu qu’une relation économique fonctionnelle avec Washington reste essentielle et a affirmé croire toujours possible la conclusion d’un « accord commercial mutuellement avantageux », incluant ce qu’il a qualifié de dispositions de type « Forteresse Amérique du Nord » dans des secteurs clés.
Cette contradiction est au cœur de la stratégie de son gouvernement. L’impérialisme canadien cherche à réduire sa vulnérabilité face aux pressions américaines et à développer ses relations économiques et militaro-sécuritaires avec les rivaux européens de Washington, tout en préservant la relation économique et militaire dont il dépend depuis des générations en tant que partenaire subalterne des États-Unis.
Carney a fait de « l’autonomie stratégique » un thème central de son gouvernement. Dans l’entretien accordé au Times, il a évoqué les efforts visant à réduire la dépendance au réseau satellitaire Starlink d’Elon Musk et à reconsidérer celle du Canada envers les avions de chasse F-35 de fabrication américaine. Son gouvernement augmente également massivement les dépenses militaires – s’engageant à consacrer 5 % du PIB, soit plus de 150 milliards de dollars par an, à la défense et aux infrastructures connexes d’ici 2035 – tout en développant la production militaire nationale, les communications par satellite, les infrastructures dans le Grand Nord et d’autres chaînes d’approvisionnement.
Partant du principe que la guerre contre la Russie, puissance dotée de l’arme nucléaire, doit être menée jusqu’à la victoire, le Canada et l’Europe se sont concentrés, depuis l’arrivée au pouvoir de Carney au printemps 2025, sur le renforcement de leurs partenariats militaro-stratégiques et économiques. Carney a encouragé une intégration accrue entre le Canada et l’UE dans les domaines de la production de défense, des minéraux critiques, de l’énergie, de l’intelligence artificielle, des technologies spatiales, de la finance et du commerce numérique.
La politique étrangère agressive de Carney s’accompagne nécessairement d’une intensification des attaques contre la classe ouvrière sur le plan intérieur. Plus tôt ce mois-ci, Carney a déroulé le tapis rouge pour l’oligarchie financière internationale lors d’un sommet sur l’investissement, annonçant à cette occasion la privatisation imminente des quatre principaux aéroports canadiens. Son gouvernement a également annoncé ce qu'il qualifie de « méga » réduction de l'impôt sur les sociétés et a déposé un nouveau projet de loi omnibus qui démantèle la surveillance réglementaire des grands projets d'entreprise et banalise l'interdiction arbitraire des grèves par le ministre du Travail en vertu de l'article 107 du Code canadien du travail.
L’enjeu politique décisif pour la classe ouvrière de toute l’Amérique du Nord est le rejet tant du nationalisme « Amérique d’abord » de Trump que de la réponse « Équipe Canada » de Carney. Les droits de douane de représailles, l’accélération des dépenses militaires et les appels à l’unité nationale subordonnent les travailleurs canadiens aux intérêts stratégiques du grand patronat canadien, tout comme la guerre commerciale et le militarisme de Trump subordonnent les travailleurs américains aux intérêts de la classe dirigeante des États-Unis.
L’aveu de Carney, selon lequel il envisage des plans de guerre ouverte avec les États-Unis, constitue un avertissement brutal quant à l’impasse du nationalisme et à la logique destructrice de la guerre commerciale.
La seule solution progressiste est celle de l’internationalisme socialiste : s’opposer à la guerre commerciale et rejeter les appels à se rallier soit à Ottawa, soit à Washington, ou encore à l’une des factions régionales de la classe dirigeante canadienne qui cherche à promouvoir ses propres intérêts aux dépens d’Ottawa. Ce qu’il faut avant tout, c’est une unité politique entre les travailleurs des deux côtés de la frontière contre les politiques menées par les gouvernements Carney et Trump, afin de jeter les bases d’une mobilisation de masse de la classe ouvrière dans la lutte pour les États socialistes unis d’Amérique du Nord.
