Sánchez convoque des élections anticipées pour faire dérailler l’opposition de masse alors que l’extrême droite espagnole menace de prendre le pouvoir

Des dizaines de milliers de personnes manifestent à Barcelone, en Espagne, contre la crise du logement, quelques heures à peine après l’annonce par le Premier ministre Pedro Sánchez d’élections générales anticipées, le lundi 5 octobre 2026. [AP Photo/Emilio Morenatti]

Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a répondu à l’explosion d’opposition de masse venue de la gauche contre son gouvernement du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de Sumar en dissolvant le Parlement et en convoquant des élections générales pour le 29 novembre.

Des centaines de milliers de personnes ont manifesté ce week-end dans plus de 50 villes espagnoles contre la flambée des loyers, les expulsions et une crise du logement qui rend un logement décent inabordable pour des millions de gens. Des secteurs du mouvement ont ouvertement avancé la revendication d’une grève générale. C’est ce mouvement grandissant de la classe ouvrière et de la jeunesse – et non les manœuvres parlementaires de la droite – qui a précipité l’effondrement du gouvernement et la décision de Sánchez de convoquer des élections.

Sánchez cherche maintenant à retourner la menace, très réelle, représentée par l’extrême droite contre le mouvement qui a fait tomber son gouvernement. Son ultimatum politique aux travailleurs et aux jeunes est en substance celui-ci: ou bien vous acceptez la poursuite de mon gouvernement droitier, fait d’austérité, de militarisme et d’attaques contre le niveau de vie, ou bien affrontez un gouvernement encore plus réactionnaire du Parti populaire (PP) et du parti néofasciste Vox.

Les sondages indiquent que, si des élections avaient lieu aujourd’hui, le PP et Vox pourraient obtenir une majorité parlementaire et former le premier gouvernement intégrant la droite fasciste en Espagne depuis la fin de la dictature franquiste en 1978.

Quelques heures seulement après que Sánchez a convoqué les élections, le chef de Vox, Santiago Abascal, a exposé son programme de gouvernement commun avec le PP : « La priorité nationale, pour que les Espagnols ne soient pas discriminés dans leur propre pays; la déréglementation, pour débarrasser notre économie de toute corruption, de toute idéologie et de toute velléité confiscatoire ; et la remigration, pour inverser l’invasion migratoire. »

Cela signifie la discrimination en faveur des ressortissants espagnols dans l’accès aux services publics, l’austérité et la déréglementation pour financer les grandes entreprises, et l’expulsion massive des immigrés. On a pu le constater à Ceuta cet été, où au moins 140 migrants sont morts en tentant de gagner le territoire espagnol, tandis que le gouvernement PSOE-Sumar déployait l’armée et la police et procédait à des expulsions en masse. Vox a toutefois dénoncé jusqu’à cette politique comme une « trahison ». Le parti a soutenu des manifestations anti-migrants de masse et des attaques de type pogrom contre des camps de migrants, et continue de réclamer l’expulsion de millions de personnes.

La droite espagnole menace en outre de ne pas accepter une défaite électorale, laissant ouverte la possibilité qu’elle cherche à renverser par la force le résultat des urnes. Abascal a affirmé que Sánchez pourrait « manipuler ce processus électoral », le disant « capable d’absolument tout ». Isabel Díaz Ayuso, présidente de la région de Madrid et membre du PP, a déclaré : « Je demande à tout le monde de ne même pas songer à voter par correspondance. »

Ces menaces sont particulièrement sinistres, car des éléments du corps des officiers espagnols proches de Vox appellent ouvertement à un coup d’État et à une dictature militaire.

Il y a seulement trois semaines, au Casino Militar de Madrid, institution dirigée par d’anciens membres des forces armées, le lieutenant-colonel espagnol à la retraite Francisco Bendala Ayuso a déclaré : « Il est temps que les forces armées assument leurs responsabilités devant la patrie. » Qualifiant l’opposition parlementaire d’« inepte et passive », Bendala a appelé à une intervention militaire pour instaurer un « gouvernement provisoire d’urgence » et décréter l’état d’urgence.

Dans les déclarations de Vox et du PP, deux scénarios fascisants se rejoignent. Le premier a ses racines dans l’histoire de l’extrême droite espagnole: présenter une victoire électorale de la gauche comme frauduleuse afin de justifier un coup d’État. Après la victoire du Front populaire en février 1936, les franquistes avaient prétendu que les élections avaient été une fraude, pour légitimer le coup d’État de Franco de juillet 1936, qui a déclenché la guerre civile espagnole de 1936-1939.

Le second est le précédent, plus immédiat, établi par le président américain Donald Trump, dont l’administration entretient des liens avec Vox: discréditer systématiquement le processus électoral avant même le début du vote, désigner le vote par correspondance comme intrinsèquement suspect et déclarer frauduleux tout résultat défavorable. Cette méthode a culminé dans la tentative de coup d’État du 6 janvier 2021 où Trump a tenté de bloquer le transfert du pouvoir prévu par la Constitution en incitant ses partisans à prendre d’assaut le Congrès américain pendant que celui-ci certifiait les résultats de l’élection.

Le danger est bien réel. Mais la conclusion que les travailleurs doivent en tirer est à l’opposé de celle que préconisent Sánchez, Sumar et Podemos. La lutte contre le danger du fascisme et de la dictature militaire ne peut être menée en subordonnant la classe ouvrière au gouvernement PSOE-Sumar ni en étouffant la lutte des classes au nom de la prévention d’une victoire du PP et de Vox.

Sánchez a rendu ce chantage politique explicite en annonçant les élections. Il a présenté le 29 novembre comme un choix entre une « vague d’ultradroite » et la poursuite d’un gouvernement prétendument progressiste. Se vantant d’avoir obtenu « les meilleurs résultats économiques, sociaux et environnementaux » de tous les gouvernements démocratiques, il a reconnu une « insatisfaction » populaire mais a fait valoir : « Pour faire plus, nous devons renouveler et élargir le soutien de la population. » Il a appelé à une « majorité progressiste beaucoup plus large » pour « conquérir de nouvelles avancées sociales et continuer à transformer l’Espagne ».

Les alliés du PSOE dans la pseudo-gauche se sont immédiatement rangés derrière lui. Mónica García, dirigeante du nouveau Front large mené par Sumar et partenaire de coalition du PSOE, a approuvé la décision de Sánchez. Elle a déclaré : « Nous allons nous investir pleinement pour garantir à nouveau un gouvernement progressiste » et « faire tout ce qui est nécessaire » pour « stopper l’extrême droite ».

L’une des dirigeantes de Podemos, Irene Montero, a appelé à des primaires ouvertes pour choisir une candidature commune à gauche du PSOE, qui représenterait selon elle la majorité sociale qui exige la fin de la spéculation sur le logement, la baisse des loyers et la défense de la paix. « Il n’y a pas de temps à perdre, et nous avons beaucoup de travail à faire », a-t-elle insisté.

Toutes ces positions visent à convertir le mouvement qui se développe dans les rues en voix pour l’une ou l’autre formation parlementaire et à l’empêcher de se transformer en lutte politique indépendante de la classe ouvrière.

Tous éludent la question décisive: comment se fait-il que, au terme de près de neuf ans de gouvernements dirigés par le PSOE, dont six ans en coalition soit avec Podemos, soit avec l’organisation Sumar, issue d’une scission d’avec Podemos, les héritiers politiques du franquisme soient plus près du pouvoir qu’à aucun moment depuis la fin de la dictature ?

La réponse ne se trouve pas dans un prétendu virage à droite de la population espagnole. Elle est à chercher avant tout dans le bilan des gouvernements dirigés par Sánchez même et dans le rôle joué par la pseudo-gauche dans l’étouffement d’une opposition indépendante à ces gouvernements.

Plus d’une personne sur quatre en Espagne – 25,7 pour cent de la population – était menacée de pauvreté ou d’exclusion sociale en 2025, dont un tiers de l’ensemble des enfants. Le chômage des jeunes s’établissait à 23 pour cent. À l’autre pôle de la société, les six plus grandes banques espagnoles ont accumulé en 2025 des profits record de 34 milliards d’euros, soit 7 pour cent de plus que l’année précédente.

La même contradiction imprègne les prétentions pacifistes de Sánchez. Dans le discours où il annonçait les élections, il s’est vanté de « soutenir l’Ukraine », c’est-à-dire le gouvernement soutenu par l’OTAN qui mène contre la Russie une guerre menaçant de dégénérer en conflit direct entre puissances nucléaires. Sous Sánchez, les dépenses de défense ont atteint le niveau record de 66 milliards d’euros en 2025, soit environ 4,1 pour cent du PIB, et plus de 80 milliards d’euros sont prévus pour 2026. Il s’agit du plus important renforcement militaire de l’histoire de l’Espagne depuis la fin du franquisme.

Nulle part le gouffre entre les affirmations du gouvernement et la réalité sociale n’est plus visible que dans le logement. Le coût moyen de la location d’un logement équivaut désormais à 98,7 pour cent du salaire moyen d’un jeune travailleur. L’expulsion d’une locataire madrilène de 87 ans est devenue le catalyseur de la colère sociale accumulée, déclenchant des manifestations de masse.

Face à une pression croissante, le PSOE et Sumar ont annoncé à la hâte des mesures d’urgence limitées en matière de logement, que le PP, Vox et le parti nationaliste catalan de droite Junts ont toutefois rejetées au Parlement vendredi dernier.

Le lendemain, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans plus de 50 villes espagnoles. Des secteurs de ce mouvement ont ouvertement appelé à la grève générale.

Cet enchaînement d’événements met à nu l’imposture politique de l’ultimatum électoral de Sánchez. Les travailleurs et les jeunes sont entrés en lutte contre les conditions sociales créées sous son gouvernement. Sánchez répond non pas en satisfaisant leurs revendications, mais en dissolvant le Parlement et en leur disant que la poursuite de l’opposition à son gouvernement risque de livrer le pouvoir à l’extrême droite.

La réponse ne peut pas être de renoncer à la lutte des classes. Au contraire, la seule voie progressiste passe par son extension systématique et son développement politique.

Une grève générale poserait la question fondamentale de savoir quelle classe décide des priorités de la société, à savoir si le logement, les salaires, les retraites et les services publics doivent être subordonnés au profit privé, aux dépenses militaires et à l’enrichissement d’une oligarchie financière, ou organisés en fonction des besoins de la société.

La montée de Vox démontre la faillite de l’idée qu’on pourrait combattre le fascisme par un soutien du « moindre mal », du PSOE et de ses satellites de la pseudo-gauche. Ce sont les politiques menées par ces partis – inégalités sociales, austérité, guerre impérialiste, attaques contre les immigrés et renforcement de l’appareil répressif de l’État – qui ont créé les conditions politiques dans lesquelles l’extrême droite a pu se développer.

Un demi-siècle après que l’Espagne a entamé sa « transition » tant vantée vers la démocratie, à la mort de Franco en 1975, l’ensemble du cadre politique établi à cette époque est en train de voler en éclats.

Dans le contexte des grèves de masse et des luttes sociales des années 1970, le PSOE et le Parti communiste d’Espagne (PCE), stalinien, ont œuvré pour empêcher un règlement de comptes révolutionnaire avec le franquisme. Ils ont dit aux travailleurs que l’intégration à la Communauté économique européenne et à l’OTAN garantirait à l’Espagne un avenir prospère et démocratique. L’armée, la police et l’appareil d’État hérités du franquisme ont été préservés, tandis que la classe ouvrière était subordonnée à l’État capitaliste par l’intermédiaire des bureaucraties syndicales et des partis parlementaires.

Ces arrangements, codifiés dans la Constitution espagnole de 1978, se désintègrent aujourd’hui sous l’effet de la crise du capitalisme, de la guerre et d’un mouvement émergent de la classe ouvrière.

La crise espagnole s’inscrit dans un processus international plus vaste. Partout en Europe, la classe dirigeante opère un brusque virage à droite, renforce l’armée, impose l’austérité et accroît les pouvoirs répressifs de l’État, tandis que les travailleurs et les jeunes entrent en lutte contre les conséquences de ces politiques.

En France, des grèves et des manifestations de masse de travailleurs et de jeunes ébranlent l’establishment politique. Des luttes dans le secteur public se développent au Portugal, tandis que des dizaines de milliers de jeunes ont manifesté en Allemagne contre la conscription et contre l’offensive visant à préparer toute une génération à la guerre.

La contradiction décisive est celle qui oppose une élite dirigeante capitaliste qui marche à la guerre, à la dictature et au fascisme, à une classe ouvrière de plus en plus poussée à s’y opposer mais encore empêchée de faire avancer son propre programme politique indépendant.

En Espagne, le mouvement sur le logement doit être élargi en une lutte de l’ensemble de la classe ouvrière contre l’austérité, le militarisme, la répression d’État et la menace du fascisme. Les travailleurs doivent rejeter toutes les tentatives de diviser les travailleurs espagnols et immigrés, et les unir autour de leurs intérêts de classe communs.

Cela exige la construction d’organisations de la base indépendantes, sur les lieux de travail et dans les quartiers, capables d’unifier les luttes au-delà des secteurs et des régions, de s’opposer aux trahisons des bureaucraties syndicales et de mobiliser la classe ouvrière contre l’austérité, la répression policière et toute tentative de coup d’État.

Elle exige avant tout un règlement de comptes politique avec le PSOE, Podemos, Sumar et avec la perspective consistant à subordonner les travailleurs à des partis capitalistes au nom d’une lutte contre le «pire des maux».

L’extrême droite ne peut pas être vaincue en soutenant une fraction de la classe dirigeante capitaliste contre une autre. Une telle politique n’a pas arrêté Vox. Elle l’a renforcé.

La tâche décisive est de construire une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière – une section espagnole du Comité international de la Quatrième Internationale. Celle-ci doit lutter pour unifier les luttes pour le logement, les salaires, les retraites, les droits démocratiques et contre la guerre et en faire un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, pour relier les luttes qui se développent en Espagne à celles qui éclatent dans toute l’Europe et à l’international, et se battre pour le pouvoir ouvrier et la réorganisation socialiste de la société dans le cadre de la lutte pour les États socialistes unis d’Europe.

L’alternative que pose la crise n’est pas Sánchez ou le PP et Vox. C’est la réaction capitaliste – quelle que soit la forme parlementaire qu’elle prend – ou la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière sur la base d’un programme socialiste international.

Loading