M – L’Enfant du siècle: Benito Mussolini et la montée du fascisme italien

La mini-série en huit épisodes de Joe Wright, M : L’Enfant du siècle (titre original : M. Il figlio del secolo), adaptée du roman d’Antonio Scurati, lauréat du prix Strega, retrace l’ascension de Benito Mussolini jusqu’à la dictature fasciste en Italie.

Luca Marinelli dans M : L’Enfant du siècle

Présentée pour la première fois au Festival du film de Venise à l’automne 2024, la série a été largement saluée et a été vue par des millions de spectateurs en Italie et ailleurs en Europe depuis sa mise en ligne en streaming au début de l’année dernière. C’est une production ambitieuse et techniquement maîtrisée, non dénuée toutefois de défauts. L’interprétation de Mussolini par Luca Marinelli en est la pièce maîtresse.

M : L’Enfant du siècle s’ouvre le 23 mars 1919, lorsque Mussolini rassemble à Milan d'anciens combattants, des arditi (forces spéciales italiennes) démobilisés et des nationalistes pour fonder les Fasci Italiani di Combattimento (Faisceaux italiens de combat). C’est l’acte de naissance du fascismo, une idéologie dont le nom italien a fait le tour du monde.

La série s’achève sur son discours parlementaire du 3 janvier 1925, dans lequel Mussolini a assumé la « responsabilité morale, politique et historique » du meurtre du député socialiste Giacomo Matteotti et a enterré ce qui subsistait de la démocratie parlementaire. Wright retrace la transformation d’un mouvement marginal en appareil d’État : du désastre électoral de 1919, quand les fascistes n’obtinrent pratiquement aucune voix tandis que le Parti socialiste remportait le scrutin haut la main, aux élections frauduleuses de 1924 et à l’effondrement de l’opposition de la classe dirigeante, en passant par l’alliance de Mussolini avec le politicien libéral Giovanni Giolitti.

Ce que la série fait bien, elle le fait plutôt bien. Le spectateur ressent le caractère férocement antiouvrier, antisocialiste et anticommuniste du fascisme. Il côtoie la lie humaine que Mussolini a mobilisée. Il voit l’impuissance des dirigeants réformistes incapables du socialisme officiel italien face à un cauchemar qui se prépare. Il assiste à la manière dont le capitalisme italien – ses propriétaires, son monarque, son Église et son armée – fait en sorte qu’une force faible et politiquement isolée finisse par gouverner.

Les ressemblances entre Mussolini et Donald Trump – des corps corpulents, des mentons projetés en avant, qui vomissent la même fange – sont voulues. À un moment de la série, Mussolini se tourne directement vers le spectateur et déclare : « Make Italy great again ».

L’Enfant du siècle arrive au beau milieu de l’essor rapide de l’extrême droite. Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia (Frères d’Italie), un parti qui descend en droite ligne de Mussolini, gouvernent l’Italie. Les héritiers du nazisme remportent des élections en Allemagne. Aux États-Unis, Trump mène une guerre contre la classe ouvrière internationale : il expulse des immigrés, détruit les institutions démocratiques et promet d’anéantir des civilisations entières. Il aspire à être le Mussolini du XXIe siècle.

Les œuvres artistiques qui aident à comprendre – ne serait-ce que partiellement – et à ressentir ce qu’est le fascisme et ce qu’il a fait constituent un apport.

L’œuvre de Wright a une valeur particulière pour un public américain, auprès duquel le fascisme est généralement présenté comme un « totalitarisme » en tous points semblable au communisme. Ceux qui ont reçu une éducation faussée repartiront au moins de M : L’Enfant du siècle avec une impression nouvelle, et troublante. Ils se poseront des questions et chercheront de véritables réponses.

La série est particulièrement efficace pour démolir la mythologie qui entoure la marche sur Rome d’octobre 1922. Mussolini ne dirigeait pas une armée révolutionnaire triomphante. Il est resté à Milan, au bord de la crise de nerfs, terré dans une pièce, s’attendant à une chute imminente et se préparant à fuir en Suisse au cas où le roi Victor-Emmanuel III autoriserait l’armée à disperser les Chemises noires. Les colonnes fascistes massées aux portes de Rome n’étaient – le film le montre bien – que quelques milliers d’hommes mal équipés et affamés, qui peinaient sous la pluie et dans la boue. L’armée italienne aurait pu sans peine balayer les bandes fascistes. Elle est restée l’arme au pied.

Le pouvoir, constate-t-on, n’a pas été « conquis » par Mussolini. Il lui a été remis. Le roi d’Italie – si petit que ses pieds ne touchaient pas le sol lorsqu’il était assis sur le trône – l’a nommé chef du gouvernement. Les politiciens libéraux ont facilité son ascension. Les milieux industriels ont versé des sommes énormes à son mouvement, l’argent passant directement des hommes d’affaires aux brigades fascistes. L’Église catholique a joué un rôle déterminant.

Les socialistes réformistes italiens, vers lesquels la classe ouvrière se tournait pour trouver une direction, ont refusé d’appeler les masses opprimées d’Italie à se défendre, et encore moins à prendre le pouvoir et à écraser le fascisme. Dans M : L’Enfant du siècle, on les voit siéger au Parlement, le visage défait, une rose rouge épinglée au revers, tandis que les ouvriers sont passés à tabac et leurs maisons incendiées. Le dirigeant socialiste Matteotti, bientôt assassiné, prononce des discours enflammés qui s’achèvent par de grands cris sur la défense du Parlement – l’institution même qui est en train de livrer l’État à Mussolini. Après s’être épuisé en exhortations, Matteotti se rassied, satisfait d’avoir dit ce qu’il voulait dire.

M : L’Enfant du siècle

Le réalisateur veut que nous nous identifiions au courage moral de Matteotti. Mais le spectateur sent que, si le volume de voix du parlementaire socialiste avait été accompagné de la moindre forme de théorie et d’action révolutionnaires, l’histoire aurait été différente.

M : L’Enfant du siècle est particulièrement efficace pour mettre à nu le cynisme politique de Mussolini et la bassesse de ses appels. Il manœuvre. Il tire les ficelles. Il exploite. Il est vaniteux, prédateur sexuel, physiquement peu impressionnant et dénué de principes. Ceux dont il s’entoure sont rusés, mais pas intelligents. Leur faillite morale se lit jusque dans leur apparence. Ils se délectent de la mort et des excréments.

La maîtresse de Mussolini, interprétée par Barbara Chichiarelli, est grotesque. Cette riche mécène juive, les paupières couvertes d’un maquillage presque noir et les lèvres peintes d’un rouge sang, ne cesse de vanter la grandeur du futur dictateur et pleure son indifférence à son égard.

Mais ce que la série fait mal, elle le fait plutôt mal.

L’accent mis par M : L’Enfant du siècle sur la ruse opportuniste et la pathologie psychologique de Mussolini donne à penser que le fascisme fut, dans une large mesure, le produit de l’esprit malade de cet homme. La violence fasciste serait le prolongement de son magnétisme personnel. Le montage volontairement cinétique de Wright, ses images saturées d’effets stroboscopiques et la bande-son industrielle de Tom Rowlands – en rupture brutale avec l’époque dépeinte – déforment le drame et accentuent cet effet.

Cette focalisation sur la personnalité de Mussolini tend à susciter une sympathie perverse pour le boucher. Par des monologues qui brisent le quatrième mur, dans lesquels Mussolini s’adresse directement au public, le réalisateur nous place à l’intérieur des calculs du dictateur. On nous invite à admirer son cynisme, à nous émerveiller de sa capacité à échapper aux pièges politiques, à être fasciné par son penchant pour le sexe violent, et même à compatir à son dégoût devant la conduite de ses hommes de main fascistes. Il n’aimait pas leur façon de se tenir à table.

De nombreuses scènes s’attardent sur de tels thèmes. Par moments, l’approche est si caricaturale et si myope qu’on est tenté d’arrêter de regarder.

En décrivant ses objectifs artistiques, le réalisateur Joe Wright a déclaré à propos de Mussolini : « Je veux que le public soit séduit. » Le dictateur, a-t-il dit, doit être vu comme un « être humain profondément imparfait », et le fascisme comme « une politisation de la masculinité toxique » qui « existe partout ».

La séduction, selon Wright, explique l’ascension de Mussolini.

Cela découle directement des conceptions du romancier Scurati. Antifasciste déclaré, Scurati a affirmé dans une interview accordée à Sky l’an dernier : « Il était nécessaire de reconnaître que les fascistes n’étaient pas toujours “eux”, mais que “nous” étions les fascistes, que nous avons été des fascistes. Il fallait regarder en profondeur le fasciste qui est en nous. Quand la peur l’emporte sur l’espoir, la démocratie est en danger. Cela peut se reproduire. »

C’est la philosophie morale du libéralisme sous sa forme concentrée. La division de classe disparaît dans le pronom « nous ». Les capitalistes sont absous, et le fascisme est le produit de quelque chose d’universel et d’inné.

M : L’Enfant du siècle (2024-2025)

Mais les ouvriers assassinés par les brigades fascistes n’étaient pas « les fascistes ». Les organisateurs socialistes dont les locaux furent détruits n’étaient pas « les fascistes ». Les travailleurs des usines et les paysans de la terre n’étaient pas « les fascistes ». Les capitalistes et les élites terriennes qui ont adopté le fascisme n’étaient pas non plus interchangeables avec leurs victimes.

La question centrale – pourquoi la classe dirigeante italienne avait besoin du fascisme, de quoi avait-elle si peur – est largement absente de L’Enfant du siècle.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Italie fut secouée par des grèves de masse, des occupations d’usines et des saisies de terres. À l’été 1919, des émeutes contre la vie chère embrasèrent le pays. Le syndicat socialiste des travailleurs agricoles dépassa le million d’adhérents. En 1920, des conseils d’usine calqués sur les soviets apparurent à Turin et, en août et septembre, plus de 500 000 ouvriers occupèrent leurs usines à Milan, Turin, Gênes et ailleurs. Des drapeaux rouges et noirs furent hissés sur Fiat, Pirelli et Alfa Romeo. Chez Fiat, les ouvriers répondaient au téléphone : « Soviet de Fiat ». À Ancône, des troupes se mutinèrent, déclenchant une révolte dans toute l’Italie centrale.

Évoquant l’Italie durant le Biennio Rosso – les « deux années rouges » –, Léon Trotsky a observé : « La dictature du prolétariat était une réalité. »

Ce mouvement s’inscrivait dans un soulèvement révolutionnaire dont la Révolution russe de 1917 avait été le fer de lance, lorsque les ouvriers et les paysans du plus vaste pays du monde avaient repoussé les capitalistes, les féodaux et les impérialistes et proclamé une république socialiste. Au cours de la décennie suivante, d’immenses conflits de classe éclatèrent à travers l’Europe et l’Asie, tandis que le capitalisme mondial allait de crise en crise. En 1919, l’Internationale communiste fut fondée. En 1921, le Parti communiste italien vit le jour.

Menacées et terrorisées, les classes dirigeantes se tournèrent vers la solution fasciste. Peu de cette guerre de classe se retrouve dans M : L’Enfant du siècle, ou alors seulement par fragments disjoints. La série ne fait pratiquement aucune référence à ce qui se passe hors d’Italie ; le fascisme y apparaît comme une maladie nationale. Le nom de Lénine n’est prononcé qu’une seule fois, en passant. Hitler, qui a pris la marche sur Rome pour modèle de son putsch manqué de la Brasserie en 1923, n’est pas mentionné.

Les ouvriers n’apparaissent à l’écran que comme des victimes impuissantes, le crâne fracassé ou soumis à de violentes humiliations. Le spectateur est amené à croire que la classe ouvrière italienne n’a jamais eu la moindre chance. Les ouvriers se réunissaient bêtement dans leurs meetings socialistes et imprimaient leurs journaux, sans rien anticiper ni rien faire pour ne pas être écrasés par l’histoire. Ils étaient l’objet de l’histoire, jamais son sujet.

Dans une scène de M : L’Enfant du siècle, Mussolini se vante qu’à l’instant où les socialistes ont laissé passer l’occasion de prendre le pouvoir pendant le Biennio Rosso, l’avantage est passé aux mains des fascistes. C’est un constat important. Mais la question n’est pas de savoir pourquoi Mussolini a été assez habile pour saisir une occasion. Elle est de savoir pourquoi la classe ouvrière n’a pas agi auparavant.

Le fascisme ne s’est pas développé parce que les masses italiennes étaient des dupes passives, mais parce que leur direction les a trahies, en pensant que, si elle parvenait à retenir la classe ouvrière, la bourgeoisie italienne retiendrait les fascistes.

La direction maximaliste du Parti socialiste italien, conduite par Giacinto Serrati, était formellement attachée au « programme maximum » d’abolition du capitalisme, mais son langage révolutionnaire ne fut jamais accompagné d’une stratégie de prise du pouvoir. Lorsque le moment décisif arriva, en septembre 1920, les maximalistes s’en remirent à la direction réformiste de la Confédération générale du travail, qui mit fin aux occupations d’usines en négociant avec le gouvernement italien des concessions limitées en échange de l’évacuation des usines.

Comme l’a expliqué Trotsky dans Comment vaincre le fascisme : « La social-démocratie [italienne] prit peur et fit marche arrière. Après des efforts audacieux et héroïques, le prolétariat se retrouva devant le vide. »

Il poursuit :

Les sociaux-démocrates espéraient qu’une attitude soumise de la part des ouvriers dresserait « l’opinion publique » bourgeoise contre les fascistes. De plus, les réformistes comptaient même sur l’aide de Victor Emmanuel. Jusqu’au dernier moment, ils dissuadèrent de toutes leurs forces les ouvriers de lutter contre les bandes de Mussolini. Mais cela ne fut d’aucun secours. À la suite de la haute bourgeoisie, la couronne se rangea du côté fasciste. S’étant convaincus au dernier moment qu’il était impossible d’arrêter le fascisme par la docilité, les sociaux-démocrates appelèrent les ouvriers à la grève générale. Mais cet appel fut un fiasco.

Les brigades fascistes accomplirent alors la besogne de la contre-révolution. Plus de 3 000 socialistes et syndicalistes furent tués en 1921 et 1922. Les squadristi eurent recours à la terreur, aux passages à tabac de masse, aux enlèvements, à la torture, à l’huile de ricin administrée de force, aux incendies criminels et aux assassinats.

Mais même après cette terrible défaite, la classe ouvrière italienne ne fut pas rayée de la scène historique. L’opposition à Mussolini fut réprimée avec violence, mais elle ne fut pas éteinte. Lorsque l’Italie entra dans la Seconde Guerre mondiale, la guerre civile entre la classe ouvrière et l’État capitaliste éclata de nouveau. Mussolini finit ses jours pendu par les pieds à un poteau d’une station-service bombardée, en bordure d’une place de Milan, après avoir été abattu la veille par des antifascistes et son corps profané.

Si M : L’Enfant du siècle nous montre le sort de Mussolini dans sa séquence d’ouverture, c’est l’ascension de Mussolini, et non sa chute, que le public voit, puisque la série s’arrête en 1925.

La série relègue la classe ouvrière hors champ parce que sa présence détruirait la prémisse selon laquelle le fascisme vit en chacun de nous. La lutte des classes, et non Mussolini, deviendrait le protagoniste, et la « masculinité toxique » s’effondrerait comme explication.

Dans les années 1920, la classe ouvrière a fait en Italie sa première expérience du fascisme. Elle disposait alors de peu de repères historiques pour comprendre jusqu’où la classe dirigeante était prête à descendre pour préserver son pouvoir. Comme Trotsky l’a noté dans son essai de 1932, qui avertissait la classe ouvrière allemande de ce qui l’attendait : « Les réformistes [italiens] avaient si longtemps mouillé la poudre, craignant qu’elle ne s’enflamme, que, lorsqu’ils approchèrent enfin d’une main tremblante une allumette enflammée, la poudre ne prit pas feu. » Les masses italiennes, et même ces dirigeants, ont payé un prix terrible.

Mais un siècle s’est écoulé, et les leçons de l’histoire doivent être assimilées. Cela exige de voir le fascisme non comme le produit du charisme d’un seul homme ou d’un « fasciste en nous », mais comme une arme de la classe capitaliste, que la classe ouvrière ne peut désarmer qu’en prenant elle-même le pouvoir.

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