Perspective

Débâcle électorale à l’UAW: plus de 90 pour cent des membres boycottent le vote, tandis que l’appareil réinstalle Fain

Le président de l’UAW, Shawn Fain, tient une conférence de presse alors que la colère grandit parmi les travailleurs de la section locale 2093 de l’UAW, chez American Axle, à propos des salaires, de la sécurité de l’emploi et des conditions de travail, 31 mai 2026. [Photo: UAW]

L’élection des dirigeants du syndicat de l’automobile UAW (United Auto Workers) en 2026 s’est soldée par une débâcle pour la bureaucratie syndicale. Plus de 90 pour cent des membres ont boycotté le scrutin. Alors qu’il disposait de tout l’appareil du syndicat, Shawn Fain a été « réélu » avec les voix de 6 pour cent des membres.

Deux tendances opposées se sont exprimées dans cette élection. Fain incarnait l’inertie bureaucratique de l’appareil, qui a fait bloc derrière lui. Will Lehman, ouvrier socialiste de Mack Trucks et candidat à la présidence de l’UAW, représentait le développement d’une rébellion de la base et une orientation socialiste et internationaliste croissante dans la classe ouvrière. Dans des conditions où sa campagne s’est trouvée de fait empêchée d’atteindre les membres, le nombre de voix qu’il a recueillies revêt une grande importance.

Le World Socialist Web Site a examiné les feuilles de décompte publiées par le ‘Monitor’ désigné par le tribunal, région par région et section locale par section locale. Une analyse plus détaillée suivra dans les prochains jours, mais voici quelques-uns des faits les plus marquants:

  • Environ 1,1 million de membres, actifs et retraités, avaient le droit de voter. Seuls 98 029 bulletins ont été comptabilisés, soit une participation de 8,9 pour cent, dont 97 043 voix exprimées pour le poste de président. Plus d’un million de membres, soit neuf sur dix, n’ont pas voté.
  • Fain a obtenu 66 166 voix. Cela représente 68 pour cent des voix exprimées pour la présidence, mais seulement 6 pour cent des membres, soit environ un membre sur 17. C’est moins que lors du second tour de 2023. Et ce chiffre inclut encore les voix de milliers de responsables, de salariés du syndicat et de personnes nommées dont la place dépend de l’appareil.
  • En 2022, lors de la première élection directe des dirigeants du syndicat, 104 776 bulletins avaient été déposés, dont 103 495 voix pour la présidence. C’était déjà la participation la plus faible de toutes les élections syndicales nationales de l’histoire américaine. Cette année, après le premier mandat de Fain, quelque 6 700 membres de moins ont voté.
  • En 2022, les deux factions de la direction, celle du président d’alors Ray Curry et celle de Fain, avaient obtenu ensemble 78 530 voix au premier tour. Cette année, Fain et son vice-président Rich Boyer, qui s’est présenté contre lui, en ont obtenu 79 034, soit presque exactement autant. Le vote de l’appareil s’est maintenu, tandis que les membres ont boudé les urnes.
  • Le nombre de bulletins a reculé dans sept des neuf régions du syndicat. Dans la Région 9A, qui couvre New York et la Nouvelle-Angleterre, il a diminué de près de moitié, passant de 4 492 à 2 346. Il a baissé de 17 pour cent dans la Région 8, de 14 pour cent dans la Région 4 et de 11 pour cent dans la Région 1A. La seule hausse substantielle a eu lieu dans la Région 6, dans l’Ouest. Elle provient presque entièrement des travailleurs universitaires de l’université de Californie, dont le vote de la section locale a doublé tout en restant une infime fraction de ses effectifs.
  • Dans les Régions 1 et 1A, c’est-à-dire l’agglomération de Detroit et le centre historique du syndicat, 26 380 voix ont été exprimées sur plus de 300 000 membres actifs et retraités, soit moins de 9 pour cent. Fain en a recueilli environ 16 800, soit moins de 6 pour cent des membres des deux régions. À la section locale 600, qui englobe le complexe Ford Rouge à Dearborn, 2 999 voix ont été exprimées sur 24 006 membres, soit environ 12 pour cent. Fain en a obtenu 2 280, soit moins d’un membre sur dix de la section locale.
  • À la section locale 155 de Warren (Michigan), qui regroupe les travailleurs mal payés de Dana, de Magna et d’autres usines de pièces détachées, 273 voix ont été exprimées sur plus de 5 600 membres, soit moins de 5 pour cent. À la section locale 2093, celle de l’usine American Axle de Three Rivers (Michigan), où le syndicat a mis fin en juin à une grève de près de 1 000 travailleurs, seules 179 voix ont été exprimées.
  • Sur les 420 sections locales qui ont retourné au moins un bulletin, la moitié ont exprimé 63 voix ou moins pour la présidence, et 190 en ont exprimé moins de 50. Les 50 plus grandes sections locales ont totalisé plus de la moitié de l’ensemble des voix exprimées.
  • Parmi les travailleurs universitaires de l’université Columbia, quelque 3 000 membres ont déposé 29 bulletins, soit moins de 1 pour cent. C’est là que le syndicat est intervenu pour bloquer toute action de grève contre la guerre et contre l’attaque visant les droits démocratiques. Plus de 4 000 travailleurs-étudiants de troisième cycle de Harvard s’étaient mis en grève ce printemps. Lors de l’élection syndicale cinq mois plus tard, leur section locale a déposé 53 bulletins, soit environ 1 pour cent des membres, contre 308 en 2022.
  • Ces chiffres surestiment la participation. Les totaux de voix de chaque section locale incluent les retraités, qui constituent la majorité des membres ayant le droit de vote, alors que les effectifs cités ne comptent que les travailleurs en activité. La participation des travailleurs des usines était encore plus faible. Dans le même temps, un profond mécontentement existe parmi les centaines de milliers de retraités qui ont eux aussi le droit de vote.

La conclusion qui découle de ces faits est incontournable. Ils attestent l’isolement d’une bureaucratie qui n’a pas de racines chez les travailleurs qu’elle prétend représenter. Les travailleurs de la base la considèrent avec indifférence et hostilité.

Les partisans de Fain attribueront cela à l’apathie. Cela est un mensonge. L’élection s’est tenue après un été de rébellion dans les usines de pièces détachées. Chez Nexteer, à Saginaw (Michigan), les travailleurs ont rejeté trois accords de principe et voté à 86 pour cent pour la grève. Le syndicat a enterré le vote de grève et fait passer en force un quatrième accord lors d’un vote organisé à l’intérieur de l’usine, dans les locaux de l’entreprise. Les travailleurs de Dana et de Bridgewater ont rejeté à une large majorité les contrats soutenus par l’UAW.

Quand on a demandé aux travailleurs de se prononcer sur des contrats, ils se sont déplacés pour les rejeter. Quand on leur a demandé de voter pour la direction du syndicat qui imposait ces contrats, ils ont boudé les urnes.

Autre facteur: beaucoup de travailleurs ignoraient tout simplement qu’une élection avait lieu, ou n’ont pas reçu leur bulletin. En 2022, Lehman avait fourni à un tribunal fédéral, au ‘Monitor’ et au ministère du Travail des preuves que des masses de travailleurs n’avaient jamais reçu de bulletin et ignoraient qu’une élection se tenait. Rien n’a été fait, et cette année encore, des travailleurs ont signalé des difficultés à obtenir leur bulletin. Lehman lui-même a dû en réclamer un à plusieurs reprises.

Pour l’appareil, l’élection a servi à régler ses divisions internes. Face à une rébellion grandissante, il a fait bloc autour de Fain. Celui-ci a fait entrer sur sa liste ‘United UAW’ des figures de l’ancien Administration Caucus, cette même couche qu’il dénonçait il y a quatre ans pour avoir trahi les membres et s’être opposée à l’élection directe par la base. Les courants de la pseudo-gauche du Parti démocrate, notamment les Democratic Socialists of America (DSA), se sont eux aussi rangés derrière Fain. Ces forces acceptent et saluent l’exclusion des membres, car leur base est la bureaucratie même.

La campagne de Lehman était la seule à contester l’appareil même. Elle appelait à l’abolition de la bureaucratie et au transfert du pouvoir à des comités de la base sur les lieux de travail.

Dans l’ensemble du syndicat, Lehman a recueilli 1 936 voix, soit 2 pour cent des voix exprimées pour la présidence, contre 4 777 en 2022. Il a obtenu des voix dans 293 sections locales, dans toutes les régions du syndicat. Mais le fait le plus important concernant son vote est l’écart entre son total et ses résultats là où les travailleurs le connaissaient, lui et son programme.

Lehman travaille chez Mack Trucks, à Macungie (Pennsylvanie). À la section locale 677 de l’UAW, qui représente l’usine, il a remporté 67 des 301 voix, soit 22 pour cent, arrivant en deuxième position derrière Fain. Sa part a progressé par rapport aux 18,6 pour cent de 2022, tandis que celle de Fain est passée de 37 à 32 pour cent.

Le recul du vote de Lehman reflète la baisse de la participation, qui a profité à l’appareil, ainsi que les conditions dans lesquelles sa campagne a été menée. Une série de règles, adoptées au congrès de 2022, ont été appliquées pour la première fois cette année. Au motif spécieux que le World Socialist Web Site devait être traité comme un employeur, son soutien à Lehman a été jugé comme une contribution interdite. Il a été interdit au WSWS de lui apporter son soutien public. Son Autoworker Bulletin, que des dizaines de milliers de travailleurs avaient suivi pendant la campagne de 2022 et qui constituait le moyen le plus important de les atteindre, n’a pas pu être utilisé pour promouvoir la campagne.

Il était également interdit aux non-membres d’apporter à un candidat « une quelconque chose de valeur », alors que l’appareil disposait des ressources considérables de l’appareil même. Ces restrictions visaient directement la campagne de Lehman. Elles ont aussi gravement limité sa capacité à utiliser les envois de courriels coûteux organisés par l’intermédiaire du Monitor, y compris pour informer les travailleurs qu’une élection avait lieu.

Malgré cela, Lehman a obtenu un soutien notable là où sa campagne a pu toucher directement les travailleurs. C’est le cas de travailleurs des Trois Grands de Detroit [GM, Ford, Stellantis], de Deere, de Caterpillar et de Nexteer dans le Michigan, l’Ohio, l’Indiana, le Kentucky et d’autres États. Parmi les travailleurs universitaires de l’université de Washington, il est arrivé deuxième. À l’université de Californie, il a recueilli 285 voix de travailleurs universitaires, et à la section locale 1115 il s’est classé à égalité en deuxième position parmi les scientifiques de l’État de Californie. Dans une unité de la section locale 6000, qui couvre les employés de l’État du Michigan, il a obtenu 7 pour cent. À l’usine de groupes motopropulseurs de Mack Trucks à Hagerstown (Maryland), il a dépassé 6 pour cent.

Ceux qui ont voté pour Lehman l’ont identifié comme un adversaire socialiste de l’appareil et ont exprimé un vote en pleine conscience de classe. Lehman a utilisé sa campagne pour populariser la lutte pour le pouvoir de la base, l’unité internationale de la classe ouvrière et le socialisme.

L’abstention massive est l’indication la plus claire du soutien potentiel à une alternative. Les centaines de milliers de travailleurs qui n’ont pas voté veulent un moyen de se battre. Ils ont tiré, à leur manière, la conclusion que l’UAW n’est un syndicat que de nom.

Au fil des décennies, l’UAW a été transformé en instrument des directions d’entreprises et bras corporatiste de l’État. Sa fonction est de faire la police dans les rangs des travailleurs, d’imposer les contrats exigés par les trusts et d’étouffer toute opposition.

L’élection confirme la position défendue par Lehman et par le WSWS: le développement de la lutte des classes exige la formation de nouvelles organisations. L’opposition des travailleurs ne se développera pas par la réforme de cet appareil, mais par son abolition. Cela exige de nouvelles organisations, contrôlées par les travailleurs eux-mêmes: des comités de la base dans chaque usine et sur chaque lieu de travail, reliés par-delà les usines, les divers secteurs et les frontières nationales, au sein de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC).

La conclusion qui découle nécessairement de l’élection à l’UAW est l’impératif de développer de tels comités, d’organiser la lutte des travailleurs de l’automobile et des autres membres de l’UAW, ainsi que celle des travailleurs de tous les secteurs, syndiqués ou non, aux États-Unis et à l’échelle internationale.

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