La contestation de la purge des listes électorales par le gouvernement Modi se poursuit malgré la répression de masse

La police attaque la manifestation du 2 octobre contre la purge des listes électorales à Delhi, la capitale indienne [Photo: Deepak Singh/Facebook)]

Malgré une répression d’État massive, le gouvernement indien du parti d’extrême droite BJP, dirigé par Narendra Modi, n’est pas parvenu à étouffer la vague de manifestations, menées par la jeunesse, contre la purge de millions d’électeurs pauvres des campagnes et de la classe ouvrière sur les listes électorales.

Vendredi dernier, des milliers de personnes ont bravé le vaste dispositif sécuritaire mis en place par les autorités et ont manifesté au cœur de New Delhi, la capitale indienne, en réponse à l’appel du Cockroach Janata Party (CJP) – un mouvement de protestation «génération Z» de la jeunesse, récemment formé – pour déployer le drapeau national, « Lehra Do Tiranga » (« Faites flotter le tricolore »), dans le cadre de sa campagne pour obtenir la démission du commissaire en chef aux élections, Gyanesh Kumar.

Le gouvernements central et celui de Delhi, dirigés par le BJP, ont mobilisé des milliers de policiers sur les deux sites de la manifestation, Jantar Mantar et le parc de Connaught Place, ou à proximité, tout en gardant en réserve, selon la presse, des dizaines de milliers de policiers de Delhi et de paramilitaires. Au moins 150 personnes ont été arrêtées lors des manifestations. Plus tôt dans la journée, les deux principaux dirigeants du mouvement – Abhijeet Dipke, fondateur du CJP, et Neha Bora, présidente de l’Association des étudiants de toute l’Inde (AISA) – avaient été placés en « détention préventive ».

Dipke et Bora ont, dans les faits, subi une « disparition forcée ». Pendant bien plus de 12 heures, ils n’ont pu avoir aucun contact avec leurs avocats, leurs organisations ou leurs familles, la police refusant de confirmer le lieu de leur détention. On a finalement appris que Bora était détenue seule dans un bureau de la Force d’intervention antinarcotiques à Manglapuri, à quelque 20 kilomètres du centre de Delhi.

Le gouvernement du BJP a déployé des efforts extraordinaires pour criminaliser le mouvement de protestation en plein essor. Il a mobilisé la puissance de l’État pour réprimer l’opposition politique à une échelle inconnue depuis qu’Indira Gandhi a déployé l’armée pour écraser la grève nationale des chemins de fer en 1974 puis, un an plus tard, imposé l’état d’urgence.

Ce que redoutent avant tout Modi et son BJP, parti suprémaciste hindou, c’est que le mouvement de protestation serve de catalyseur à une explosion de l’opposition de la classe ouvrière face à la pauvreté endémique, à des inégalités sociales d’une ampleur inégalée depuis l’apogée du Raj britannique, et à l’intensification de l’exploitation des travailleurs, de l’autoritarisme et de la réaction communautariste. En avril, des dizaines de milliers de travailleurs descendus dans les rues de Manesar et de Noida, banlieues industrielles en périphérie de Delhi, pour protester contre les salaires de misère et les horaires à rallonge se sont heurtés à une brutale répression policière.

Pour tenter d’empêcher la manifestation « nationale » à laquelle le CJP, l’AISA, dirigée par des maoïstes, et les partis parlementaires staliniens avaient appelé à Jantar Mantar, à Delhi, le samedi précédent, 10 octobre, le gouvernement a mobilisé des dizaines de milliers de membres des forces de sécurité, fermé une grande partie du réseau de métro, annulé 45 trains, filtré les personnes entrant dans la région de la capitale en voiture et en autocar, et procédé à des milliers d’arrestations.

Comme le WSWS l’a déjà documenté, les manifestations ont été déclenchées par une enquête de l’Indian Express révélant comment la Révision intensive spéciale (SIR) des listes électorales menée par la Commission électorale a rayé des dizaines de millions de noms – en écrasante majorité des pauvres, des travailleurs migrants, des dalits et des musulmans – des listes d’électeurs : une gigantesque campagne de privation du droit de vote visant directement les couches de la population hostiles au BJP.

La répression d’État dirigée contre la manifestation « Lehra Do Tiranga » du 16 octobre et la détention de Dipke et Bora ont suscité un déluge de déclarations critiques de la part de tout le spectre de l’opposition parlementaire. L’ancienne ministre en chef du Bengale-Occidental, Mamata Banerjee, a déclaré que « ce n’est rien moins qu’un état d’urgence non déclaré », ajoutant qu’il s’agissait des actes « d’un régime fasciste incapable de tolérer une voix qu’il ne peut contrôler ». Le chef du Samajwadi Party, Akhilesh Yadav, le dirigeant du DMK, M.K. Stalin, et l’ancien ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal, ont tous exigé la libération immédiate des deux dirigeants et la démission du commissaire en chef aux élections, Gyanesh Kumar.

L’indignation toute théâtrale de ces dirigeants de l’opposition ne saurait masquer la nature profonde de leur politique. Ils cherchent à enchaîner la rébellion grandissante des étudiants et des jeunes diplômés au chômage à la politique et aux institutions de l’establishment capitaliste indien, dont ils font eux-mêmes partie intégrante.

Neha Bora a finalement été libérée par la police samedi matin. Dipke, qui doit répondre d’accusations plus graves, a été libéré sous caution conditionnelle samedi après-midi par un magistrat administratif spécial non élu. Comme condition de sa libération, Dipke a dû jurer qu’il ne se livrerait à aucune activité susceptible de « troubler la paix ou de créer des problèmes d’ordre public » pendant un an – une interdiction fourre-tout destinée à museler le fondateur et porte-parole le plus connu du CJP.

Le fait que la manifestation de samedi dernier ait été organisée au nom du déploiement du drapeau tricolore indien révèle le cadre politique nationaliste, tourné vers l’establishment, dans lequel les dirigeants du CJP et les dirigeants staliniens cherchent à enfermer ce mouvement de protestation. « Lehra Do Tiranga » est un appel nationaliste qui cède le terrain idéologique au chauvinisme hindou et au patriotisme exacerbé prônés par le BJP même. Face à un gouvernement qui mène une attaque ouverte contre les droits démocratiques, ils s’enveloppent dans les symboles de l’État même qui exerce la répression. La réplique démagogique d’Arvind Kejriwal – « Si nous ne brandissons pas le Tiranga dans notre propre pays, allons-nous le brandir au Pakistan ? » – révèle la faillite d’une opposition soi-disant « laïque » qui concurrence le BJP sur le terrain du nationalisme et du chauvinisme anti-pakistanais.

Avec le plein soutien des dirigeants du CJP, de l’AISA et des divers partis « de gauche » – le Parti communiste d’Inde (marxiste), ou CPM, le Parti communiste d’Inde (CPI) et l’organisation mère de l’AISA, le Parti communiste d’Inde (marxiste-léniniste) Liberation –, l’agitation militante de la jeunesse a été cantonnée aux revendications les plus étroites possibles : le départ d’un seul responsable, Gyanesh Kumar, et l’arrêt du SIR.

Aucune des organisations qui dirigent le mouvement n’appelle à renverser le gouvernement Modi, qui gouverne par la répression policière et des méthodes autocratiques. Toutes s’opposent avec acharnement à toute orientation vers la classe ouvrière, à la mobilisation de sa puissance sociale dans une grève générale et à la jonction de la lutte pour la défense des droits démocratiques avec le combat contre l’oligarchie capitaliste qui se tient derrière le gouvernement Modi.

La revendication de la démission de Kumar est une impasse. Il n’est qu’un homme de main du gouvernement Modi. En vertu de la loi de 2023 sur le commissaire en chef aux élections et les autres commissaires aux élections (Chief Election Commissioner and Other Election Commissioners Act), imposée au pas de charge par le gouvernement du BJP, la désignation des commissaires aux élections a été privée de toute procédure indépendante, même nominale, et confiée à un comité composé du Premier ministre, du ministre de l’Intérieur et du chef de l’opposition. De fait, ce dispositif donne au gouvernement Modi les moyens de remplir la commission électorale de ses courtisans. En outre, l’article 16 de cette loi de 2023 accorde aux commissaires une immunité générale, en stipulant qu’« aucun tribunal ne recevra ni ne poursuivra aucune procédure civile ou pénale contre un commissaire en chef aux élections ou un commissaire aux élections, actuel ou ancien, pour des actes accomplis ou des paroles prononcées dans l’exercice – ou le prétendu exercice – de ses fonctions officielles ».

Le Parti du Congrès, parti de l’opposition officielle, est resté à l’écart de la manifestation du 10 octobre lancée par le CJP et la « gauche », ne voulant pas s’associer de trop près à un mouvement mené par des jeunes qui défiait les autorités de l’État. Il a préféré organiser sa propre manifestation lundi dernier, une marche jusqu’à la Cour suprême, que le BJP a laissé se dérouler.

Toutefois, la semaine écoulée a vu s’intensifier les efforts, soutenus par Dipke et les autres dirigeants du CJP ainsi que par les partis staliniens, pour atteler plus étroitement le mouvement de protestation au bloc électoral d’opposition INDIA, dirigé par le Parti du Congrès. Neha Bora, de l’AISA maoïste, y joue un rôle particulièrement en vue.

Rahul Gandhi, dirigeant du Parti du Congrès, escortant la présidente de l’AISA Neha Bora (à l’avant, à gauche) ainsi que sa sœur, la députée du Congrès Priyanka Gandhi, lors de la marche de lundi vers la Cour suprême. [Photo: Facebook viral video]

Bora a été mise au premier plan lors de la manifestation du Congrès et du bloc INDIA de lundi dernier : Rahul Gandhi, le chef dynastique du parti du Congrès, l’a escortée à travers la foule et lui a tendu le micro lors d’une réunion du bloc INDIA, où elle a déclaré : « Nous sommes unis. »

Le bloc INDIA ne cherche pas à vaincre l’offensive du BJP contre les droits démocratiques, mais à remplacer Modi, lors des prochaines élections prévues en 2029, par un gouvernement capitaliste de droite résolu à poursuivre la politique « pro-investisseurs » du BJP et le partenariat stratégique et militaire de l’Inde avec l’impérialisme américain. Les partis staliniens – le CPM, le CPI et le CPI-ML Liberation – participent tous activement à ce bloc.

L’hostilité du Parti du Congrès au développement d’un mouvement venu d’en bas pour chasser le gouvernement Modi du pouvoir s’est étalée au grand jour au Karnataka, où le gouvernement de l’État, dirigé par le Congrès, a interdit les manifestations du 16 octobre – preuve que l’« opposition » est parfaitement prête à employer le même appareil répressif contre le mouvement de protestation quand ses intérêts l’exigent. La Cour suprême s’est elle aussi révélée être – une fois de plus – une simple chambre d’enregistrement de l’autoritarisme du gouvernement. Elle a validé le processus du SIR même et, lorsque l’ampleur des radiations est devenue incontestable, elle s’est contentée de confier la dernière phase de la Révision à des magistrats, en laissant la purge intacte. Le président de la Cour suprême, Surya Kant – qui avait qualifié les jeunes chômeurs de « parasites » et de « cafards » –, a fait comprendre que la préoccupation de la Cour ne sont pas les droits démocratiques mais les « difficultés excessives » que les manifestations causent aux usagers des transports et aux entreprises.

Cette préoccupation est partagée par les organisations patronales de Delhi, qui réclament aux organisateurs des manifestations une indemnisation pour les perturbations qu’elles ont causées.

La suppression des droits démocratiques en Inde n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans une offensive mondiale des classes dirigeantes capitalistes contre la classe ouvrière. Aux États-Unis, l’administration Trump cherche à truquer les élections de mi-mandat de 2026 et fait ouvertement l’éloge de la purge électorale indienne et du SIR comme d’un modèle. En France et dans toute l’Europe, les gouvernements recourent à la répression policière contre les travailleurs et les jeunes qui protestent contre l’austérité, la guerre et les attaques contre les droits démocratiques. Le génocide en cours à Gaza et la marche à la guerre mondiale sont les expressions les plus extrêmes de la même crise de la domination capitaliste.

La lutte contre la purge des listes électorales et la défense des droits démocratiques ne peuvent être dissociées de la lutte contre l’ensemble de l’ordre capitaliste. Seule la construction d’un mouvement politique de masse de la classe ouvrière en Inde – un mouvement qui s’unisse à ses frères et sœurs de classe de toute l’Asie du Sud dans le combat pour les États socialistes unis d’Asie du Sud, comme étape intermédiaire vers le socialisme mondial – peut trouver une issue à la pauvreté, à la guerre et à la dictature. L’ennemi n’est pas tel ministre, tel commissaire aux élections, ni même simplement Modi et son BJP. L’ennemi, c’est le système capitaliste mondial même.

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