La police belge a procédé samedi à 195 arrestations, alors que des centaines d’élèves et d’étudiants défilaient à Bruxelles et à Liège contre les coupes dans l’éducation. Ces manifestations, qui en sont à leur troisième semaine, se développent parallèlement à une vague de militantisme de la classe ouvrière contre le programme d’austérité du gouvernement de coalition « Arizona » à cinq partis du Premier ministre Bart De Wever.
À Bruxelles, des jeunes se sont rassemblés à 10 h à la gare Centrale, où il y avait déjà une forte présence policière. Non autorisée au départ, la marche a ensuite obtenu l’autorisation de rejoindre la gare du Midi et a fini par réunir environ 600 personnes.
Peu après 13 h, sur l’esplanade de l’Europe, la foule s’est retrouvée face à des cordons de policiers antiémeute, qui ont tiré des gaz lacrymogènes et dirigé des canons à eau sur les manifestants avant de pourchasser des groupes à travers le quartier d’Anderlecht. La police de Bruxelles a annoncé par la suite 150 arrestations, dont 15 mineurs.

À Liège, environ 250 personnes, en majorité des jeunes, rejointes par des parents et quelques travailleurs de l’éducation, ont défilé au départ de la gare de Liège-Guillemins. La police a ensuite employé des canons à eau et des gaz lacrymogènes contre des groupes plus restreints et a procédé à 45 arrestations, dont 12 mineurs.
Le ministre de l’Intérieur Bernard Quintin, du Mouvement réformateur (MR) de droite, a déclaré samedi que ces manifestations constituaient « de la violence pure et simple, organisée et répétée pour déstabiliser notre société », en promettant que « tous les moyens nécessaires » seraient employés contre les « émeutiers ».
Les dernières manifestations contre les coupes dans l’éducation ont commencé le 1er octobre, lorsque plusieurs centaines d’élèves ont bloqué une douzaine d’établissements secondaires à Liège, une semaine après l’éclatement en France de manifestations massives de lycéens. Comme l’a rapporté le World Socialist Web Site, le mouvement s’est étendu en quelques jours à Bruxelles, Charleroi, Mons, Tournai, Verviers, Arlon, Herstal, Huy, Hannut et Virton.
En comptant les dernières arrestations, quelque 500 manifestants ont été interpellés depuis le 1er octobre, dont au moins 200 mineurs.
Les jeunes et les étudiants s’opposent au « décret-programme » adopté le 5 juin 2026 par le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette Fédération est compétente en matière d’enseignement francophone et son gouvernement est composé du MR et du parti démocrate-chrétien Les Engagés, deux des cinq partis de la coalition fédérale de De Wever. Ce décret s’inscrit dans un programme d’austérité plus large, qui vise quelque 500 millions d’euros d’économies d’ici 2029.
Il prévoit que les enseignants du secondaire donnent 22 périodes par semaine au lieu de 20, sans rémunération supplémentaire, ce qui entraînerait la suppression de 1 300 postes à temps plein. Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur (le minerval) doivent passer de 835 à 1 194 euros, 58 pour cent des étudiants – bien plus de 100 000 – devant payer le tarif plein. Parmi les autres attaques figurent la réduction d’un tiers du budget des repas scolaires gratuits, la réduction de plus de moitié du financement des fournitures scolaires et l’élimination de l’abonnement annuel à 12 euros destiné aux jeunes sur le réseau de bus TEC de Wallonie.
Ces mesures s’inscrivent dans une offensive bien plus vaste. Dimanche, De Wever, dirigeant du parti de droite Alliance néo-flamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie, N-VA), a présenté à ses vice-Premiers ministres un nouveau plan budgétaire pluriannuel visant à économiser 10 milliards d’euros.
Ces coupes sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour les étudiants. « Ma mère est malade, alors je ne peux pas me permettre ça [la hausse des droits d’inscription] », a déclaré Chirine, 20 ans, étudiante à l’Université libre de Bruxelles (ULB), au magazine d’information BRUZZ lors de la marche de samedi à Bruxelles. Elle portait une pancarte sur laquelle on pouvait lire : « Les plus grands méchants portent un costume. »
Pauline, 20 ans, également étudiante à l’ULB, a déclaré : « Ils utilisent ce budget pour l’armée [...] Et ça ne s’arrête pas là : l’abonnement TEC pour les jeunes passe aussi de 12 à 384 euros. Les étudiants n’ont pas ces moyens et moi, j’habite en Wallonie. Comment suis-je censée rentrer chez moi le week-end, maintenant ? »
Après la première semaine de manifestations, la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny (MR) a rencontré, le 7 octobre, une délégation de 10 élèves, dont des membres de leur organe de représentation, le Comité des élèves francophones (CEF). Glatigny n’a fait aucune concession, proposant seulement un « espace de dialogue » dans chaque école, a rapporté la RTBF.
Le 13 octobre, elle a réuni un nouveau « comité consultatif ». Celui-ci a bénéficié de la caution des syndicats d’enseignants, des fédérations scolaires, des associations de parents, des directeurs d’école et, sur certains sujets, du CEF.
La ligne dure de Glatigny est la marque de fabrique de la coalition à cinq partis de De Wever, installée en février 2025 et engagée à réduire les pensions de retraite, à plafonner l’indexation automatique des salaires et à tailler dans les dépenses publiques. Outre la N-VA, le MR et Les Engagés, elle comprend les sociaux-démocrates flamands de Vooruit (« En avant ») et les démocrates-chrétiens flamands du CD&V (Christen-Democratisch en Vlaams).
Elle se heurte depuis plus d’un an à une résistance qui a notamment pris la forme de grèves générales nationales les 31 mars, 29 avril et 14 octobre 2025, puis de trois jours d’escalade de grèves du 24 au 26 novembre, culminant le dernier jour avec une nouvelle grève générale. Cette année, des manifestations nationales accompagnées de grèves ont mobilisé jusqu’à 100 000 personnes dans la rue en mars et jusqu’à 70 000 en mai. Le 9 octobre, entre 30 000 et 50 000 personnes ont défilé à Bruxelles, avec notamment un bloc de la jeunesse, avant une grève du secteur public le 12 octobre. Les bureaucraties syndicales ont cantonné chaque action à une protestation limitée.
Une répression d’État bien plus dure se prépare, Glatigny et le président du MR Georges-Louis Bouchez s’en prenant aux élèves et aux étudiants, qu’ils présentent comme les dupes d’« extrémistes d’extrême gauche ». Dans un message publié le 10 octobre sur X, le ministre de la Défense et du Commerce extérieur Theo Francken (N-VA) a déclaré : « Hier, les camarades rouges du syndicat socialiste [Fédération générale du travail de Belgique (FGTB/ABVV)] sont une fois de plus descendus dans la rue pour protester contre le gouvernement. Résultat : la moitié de Bruxelles a été détruite. Les troupes de choc antifa noires menées par Hedebouw, Joske D’haese et compagnie ont fait leur travail. »
Raoul Hedebouw dirige le Parti du travail de Belgique (PTB-PVDA), issu du maoïsme et du stalinisme ; Jos D’Haese est son chef de file au Parlement flamand. Le 11 octobre, Hedebouw a accusé Francken de « criminaliser un parti d’opposition ». Le PTB-PVDA détient 15 des 150 sièges de la Chambre des représentants fédérale.
Francken a écrit dans ce même message : « Je plaide depuis longtemps pour la création d’une force armée qui les réprimera comme le faisait autrefois la gendarmerie [...] Entre-temps, le ministère de la Défense a commandé le FN303, une arme conçue pour faire face aux émeutiers. Il est temps de monter enfin d’un cran dans l’usage de la force et de reprendre le contrôle. » Il a conclu : « Le temps des ménagements et des excuses est bien révolu. »
Le FN303, un lanceur de projectiles « à létalité réduite » fabriqué par FN Herstal, près de Liège, a été utilisé par les forces d’occupation en Afghanistan et en Irak, ainsi que par les forces de police de nombreux pays. Son fabricant prévient que ce lanceur peut causer des blessures mortelles et qu’il ne faut jamais viser la tête ni le cou. À Boston, en 2004, un projectile de FN303 tiré par la police a tué une jeune femme de 21 ans, Victoria Snelgrove.
Dimanche, Francken a déclaré à RTL-Tvi qu’il fallait une « gendarmerie 2.0 », une réserve formée par l’armée pour être employée à mater les troubles sociaux, et qu’il avait le soutien de De Wever. Il a affirmé : « Quand il y a un conflit géopolitique, pas des émeutes mais un conflit avec la Russie par exemple, ce sont des militaires qui relèvent de mon autorité [...] Nous faisons cela depuis 40 ans. Cela a très bien fonctionné. »
Il a ajouté : « Il faut plus de loi et d’ordre », en insistant sur le fait qu’une force soutenue par l’armée devait désormais être employée à l’intérieur du pays. Selon lui, le gouvernement avait besoin d’« une réserve hautement opérationnelle, d’unités mobiles dotées d’une formation militaire. Et c’est parce que, quand les choses dégénèrent à ce point, quand la violence est à ce point extrême et extrémiste, il faut réagir ; il faut maintenir l’ordre public, il faut protéger les citoyens ».
Francken, ancien conseiller du ministre N-VA Geert Bourgeois, a bâti sa carrière en s’en prenant aux migrants en tant que secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration de 2014 à 2018. Il a présidé à partir de 2019 la délégation belge à l’Assemblée parlementaire de l’OTAN et est devenu ministre de la Défense en février 2025. En juin 2026, il a appelé à la création de camps d’entraînement militaire pour les « jeunes délinquants ».
Lundi, sur Radio 1, Francken a attribué les troubles à une « culture de la rue », amalgamant la « violence des gangs très grave et la violence liée à la drogue » avec « la migration de masse sur de nombreuses décennies ».
Sur la douzaine de manifestants environ qu’il a interrogés lors de la manifestation de samedi à Bruxelles, BRUZZ a rapporté qu’« aucun n’a prétendu que la manifestation était “détournée” par des émeutiers ». Simon, 18 ans, étudiant, a déclaré : « Il y a beaucoup de violences policières [...] Cette manifestation n’est pas contre la police, mais la police essaie de nous empêcher de manifester, alors que c’est un droit fondamental. »
Ibrahim, 20 ans, étudiant en ingénierie, a déclaré : « Au début, nous sommes descendus dans la rue pour notre droit à l’éducation. Maintenant, nous manifestons même pour le droit de manifester. Nous sommes des étudiants, nous réclamons nos droits, et nous serons de plus en plus nombreux. »
