Il y a un mois, un mouvement de blocus et de fermetures de lycées a débuté en France. Depuis, il a ébranlé le gouvernement français et s’est étendu à travers l’Europe. Un mouvement international se forme : dans chaque pays européen, jeunes et travailleurs avancent les mêmes revendications, et partout les gouvernements y répondent par la violence et la répression.
Ces événements font écho à 1848, année de bouleversements révolutionnaires à travers l’Europe. Il s’agit bien sûr d’une analogie, non d’une comparaison concrète. Le monde de 2026 est très différent de celui de 1848. Mais la propagation rapide des manifestations de la France à travers l’Europe et au-delà, exprime le caractère essentiellement mondial du mouvement actuel. Plus fondamentalement encore, son essence sociale et politique est ouvrière et socialiste, et non démocratique bourgeoise.
Le mois écoulé a fait surgir des sentiments partagés par des millions de personnes en Europe, mais que la politique officielle étouffe. Une profonde opposition existe au détournement de centaines de milliards d’euros de l’éducation ou des retraites vers l’armée et la guerre contre la Russie en Ukraine ; à la spéculation financière qui fait flamber les prix du logement et de l’énergie ; à l’austérité dictée par les marchés financiers ; et à la répression et à la promotion du néofascisme. Ce sont des questions internationales, et les luttes qui s’y rapportent ont recueilli un large soutien par-delà les frontières nationales.
Mercredi, en Grèce, étudiants, enseignants et travailleurs du secteur public ont manifesté dans plus de 50 villes, dont 20 000 personnes à Athènes. Ils manifestaient contre les bas salaires, l’état de l’enseignement public et le coût du logement étudiant, citant en exemple les manifestations en France. Une banderole à Athènes disait « De la Grèce à la France, de l’argent pour l’éducation », et les tentes des manifestants à Athènes, Thessalonique et Patras arboraient le slogan « Grèce et France, révolte partout – mêmes problèmes, même ennemi ». La direction syndicale n’a pas appelé à une nouvelle grève nationale avant le 25 novembre.
En Italie, des étudiants se mobilisent en solidarité avec la France. Le réseau Rete degli studenti a lancé un appel aux grévistes français : « Nous sommes à vos côtés. Désertons leurs guerres. De l’argent pour les écoles, pas pour les armes. » Le 16 octobre, des étudiants ont défilé à travers le pays en scandant : « Si les choses ne changent pas, nous ferons comme en France. » Les syndicats des ports d’Italie, de France, de Grèce, de Turquie, du Maroc et du Pays basque ont appelé à une journée d’action contre la guerre et la militarisation des ports le 30 octobre. La Confédération générale italienne du travail (CGIL) a annoncé une grève nationale d’un jour le 20 novembre.
La mobilisation lycéenne en France a rapidement trouvé son écho en Belgique, avec des manifestations d’étudiants contre le coût de l’éducation à Liège et à Bruxelles. Elles s’inscrivent dans une série plus large de manifestations et de grèves nationales contre la politique d’austérité et de réarmement du gouvernement belge, dont les plus récentes sont une manifestation nationale à Bruxelles le 9 octobre et une grève du secteur public le 12 octobre.
En Espagne, où une mobilisation pour le logement, réunissant des centaines de milliers de personnes dans plus de 50 villes, a éclaté parallèlement au mouvement lycéen français, les manifestants proclament leur solidarité avec la mobilisation en France. Les manifestants qui occupent les places des villes espagnoles déclarent : « Il faut apprendre des Français. » Une grève nationale d’une journée a été convoquée pour le 11 novembre.
En Allemagne, des dizaines de milliers de jeunes dans 130 villes participent à la « Grève scolaire contre la conscription », avec des slogans tels que « Non à la conscription, au service civil et à la guerre » et « Les riches veulent la guerre, les jeunes veulent un avenir ». Des élèves ont bloqué le lycée français de Berlin, et selon la police, des tracts appelaient à ce que « l’étincelle passe de la France à l’Allemagne ». Après une grève scolaire à Munich le 20 octobre, de nouveaux appels à manifester contre la conscription ont été lancés dans plusieurs villes pour la fin octobre.
Au-delà de ces pays, des grèves ou des mobilisations de jeunes sont en cours au Portugal, en Autriche, en Irlande et en Albanie.
Les revendications des jeunes et des travailleurs d’Europe ne peuvent être obtenues sur une base nationale, par des réformes octroyées d’en haut par les Etats capitalistes. La classe dirigeante n’a ni la volonté ni la capacité de faire des concessions. L’oligarchie financière a accumulé une concentration de richesses incompatible avec des formes démocratiques de gouvernement.
La France, l’Italie, l’Espagne, la Belgique et la Grèce portent des dettes publiques supérieures à 100 pour cent du PIB. Pressés par leurs créanciers et confrontés à la spéculation contre leurs dettes, ces Etats ne pourraient financer des concessions sociales qu’en taxant l’oligarchie, ce qu’ils refusent de faire.
Ils déversent par contre des ressources dans la guerre. Ce mois passé, les puissances européennes ont escaladé témérairement la guerre contre la Russie, malgré les avertissements de Moscou du risque de déclencher une guerre nucléaire. Elles ont armé les frappes ukrainiennes sur Moscou, Saint-Pétersbourg et d’autres villes russes, alors que l’OTAN prépare un blocus de Kaliningrad.
Leur projet « ReArm Europe » prévoit 800 milliards € de dépenses militaires supplémentaires, et l’Allemagne finance un vaste programme de réarmement. Les pays européens ne peuvent réunir des sommes de cette ampleur qu’en sabrant dans les dépenses sociales.
Tous les gouvernements d’Europe répondent donc de la même manière au mouvement. Une classe dirigeante qui ne veut ni toucher à sa propre richesse ni renoncer à ses buts de guerre ne peut imposer ces politiques que par la dictature. Elle répond à l’opposition de masse par des mesures d’État policier et par la promotion de forces néofascistes.
Cela pose à la classe ouvrière la tâche de combattre la cause profonde de ces problèmes : le système capitaliste lui-même.
La crise en France montre que les travailleurs et les jeunes ne peuvent mener cette lutte dans un cadre électoral ou de négociation syndicale avec l’État capitaliste. Alors que la bureaucratie syndicale et des politiciens « populistes » comme Mélenchon entretiennent l’illusion que le gouvernement va reculer, Macron fonce vers la dictature. Son gouvernement a répondu au mouvement de protestation par des arrestations de masse et par une violence policière qui a laissé des dizaines d’élèves et d’étudiants mutilés.
Le 17 octobre, des masses de jeunes ont défilé aux côtés des « gilets jaunes » mobilisés contre la hausse du coût de l’énergie et de la vie provoquée par les guerres et les blocus visant la Russie et l’Iran. Ils ont débordé la police dans plusieurs villes, et le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a évoqué une « perte de contrôle ». Depuis, les autorités ont imposé des couvre-feux dans plusieurs villes, et le nombre d’arrestations depuis le début du mouvement dépasse les 10 000.
Pour le 24 octobre, le gouvernement déploie l’armée. Les soldats de l’opération Sentinelle reprendront les missions de garde, libérant policiers et gendarmes pour affronter les manifestants aux côtés des unités d’assaut du GIGN, du RAID et de la BRI, de blindés, d’hélicoptères et de canons à eau. Selon Nuñez, les forces de l’ordre seront plus mobiles et agressives, et Macron a appelé à l’interdiction des manifestation non syndicales.
Le gouvernement a évoqué l’éventuelle imposition de l’état d’urgence, qui suspendrait les droits démocratiques. Le RN néofasciste, qui est en tête des sondages pour la présidentielle de l’an prochain, réclame 140 milliards d’euros de coupes budgétaires d’ici 2032; son président, Jordan Bardella, a dénoncé les manifestants comme des « professionnels du chaos ». Bruno Retailleau, membre dirigeant de LR, a évoqué l’idée d’interdire LFI, dont le candidat, Mélenchon, a obtenu près de 8 millions de voix en 2022.
La bureaucratie de la CGT, quant à elle, a repoussé toute grève jusqu’à la journée d’action du 5 novembre, laissant jeunes et « gilets jaunes » isolés. La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, affirme que Macron reculera si les travailleurs font massivement grève ce jour-là : « Quand les travailleurs et les travailleuses s’arrêtent, le pays s’arrête, l’économie est bloquée et nos revendications seront entendues ».
Selon Mélenchon, les protestations pourraient s’achever et Macron céder aux revendications des jeunes : « Notre jeunesse a besoin qu’il y ait une bonne fin à cette séquence. Ses revendications doivent être entendues. » Il avance que le gouvernement pourrait s’inspirer des Accords de Grenelle négociés entre l’État et la CGT dirigée par le PCF stalinien pour justifier l’arrêt et la trahison de la grève générale française de Mai 68, tout en préservant le régime capitaliste.
Mais Macron prépare la dictature, non le compromis. Binet et Mélenchon propagent des illusions nationalistes et font le silence sur la lutte contre la guerre, l’expropriation de l’oligarchie capitaliste, et l’éruption de la lutte des classes à travers l’Europe. Ils coupent travailleurs et jeunes en France de leurs frères et sœurs de classe du reste de l’Europe et n’offrent pas de perspective pour combattre les plans de la classe dirigeante.
Le Parti de l’égalité socialiste (PES) en France et ses partis frères du Comité international de la IVe Internationale (CIQI) en Europe appellent à la construction de comités d’action dans les écoles, les universités, les lieux de travail et les quartiers.
Élus et contrôlés par les travailleurs et les jeunes en lutte, et indépendants des bureaucraties syndicales et des partis capitalistes, ces comités peuvent se battre pour l’extension la plus large possible des grèves, affranchis des calendriers fixés par les bureaucraties.
Une tâche centrale des comités d’action est d’unifier les luttes qui éclatent actuellement à travers l’Europe. Face à l’État policier de Macron, les meilleurs alliés des travailleurs et des jeunes de France sont les travailleurs et les jeunes en lutte dans toute l’Europe. Leur lutte simultanée pose la nécessité d’une grève générale européenne, qui ne peut être préparée qu’en brisant le cadre national des bureaucraties syndicales. Le CIQI lutte pour relier les comités à l’échelle internationale par le biais de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC).
De tels comités peuvent devenir le centre d’un mouvement visant à arrêter la guerre impérialiste, enrayer la montée du néofascisme et résoudre la crise de la dette en expropriant l’oligarchie capitaliste. Les revendications des jeunes pour des écoles décentes, le logement, et la fin de la conscription et de la guerre ne peuvent être satisfaites tant que cette oligarchie contrôle l’économie et l’État. Le PES et ses partis frères luttent donc pour la prise du pouvoir par la classe ouvrière et le remplacement de l’Union européenne par les États unis socialistes d’Europe.
