Le 18 octobre, au lendemain d’une journée de manifestations où plus de 800 000 élèves, étudiants et travailleurs ont défilé dans toute la France contre le délabrement des écoles, les coupes budgétaires et la hausse du coût de la vie, le président du Salvador Nayib Bukele a publié sur X un message rédigé en français, exhortant la classe dirigeante française à suivre son exemple.
« J’ai entendu dire que la France était finie, qu’il était trop tard pour la sauver », a écrit Bukele. « Mais la France est toujours aussi belle, enviable même. » Son gouvernement à lui, ajoutait-il, avait « surmonté en un an un problème cent fois plus grave, sans avoir les moyens dont dispose la France. La France pourrait y arriver en une semaine. »
Bukele n’a pas nommé le « problème ». Le seul accomplissement que revendique son gouvernement est la suppression de la violence des gangs au moyen d’un état d’exception permanent, en vigueur depuis mars 2022, qui suspend les droits constitutionnels, déploie l’armée à l’intérieur du pays et a envoyé plus de 90 000 personnes dans des prisons tristement célèbres pour la torture. Des organisations de défense des droits humains ont recensé entre 458 et 570 morts en détention.
Appliquée à la France, cette formule revient à traiter des centaines de milliers de lycéens, d’enseignants et d’autres travailleurs comme les membres de gangs.
Le message de Bukele est tombé le jour même où Donald Trump a déclaré sur Truth Social : « La France brûle ! » et a exhorté : « Fermez vos frontières et reprenez le contrôle, avant qu’il ne soit trop tard ! » Deux jours plus tard, il a qualifié les événements en France de « révolution » qui ne pouvait être contrée que par des expulsions massives.
Le mouvement qui a débuté en France à la mi-septembre dans un lycée de Créteil, en banlieue parisienne, s’inscrit dans une montée internationale des travailleurs et de la jeunesse. À travers l’Europe, des manifestations de masse contre l’austérité, les inégalités et la guerre ont éclaté en Espagne, au Portugal, en Allemagne, en Italie, en Belgique, en Grèce et en Albanie. En Amérique latine, des grèves nationales et des manifestations de masse se sont dressées contre les gouvernements de la Colombie, du Mexique, du Brésil, de la Bolivie, de l’Argentine, du Chili et du Costa Rica rien qu’au cours des deux dernières semaines.
C’est la même crise capitaliste mondiale, qu’on fait retomber sur le dos de la classe ouvrière, qui provoque des explosions sociales partout.
Tous les secteurs de l’establishment politique à travers l’Amérique latine se sont préparés à ce moment en adoptant le modèle Bukele, c’est-à-dire en banalisant les états d’urgence, en criminalisant l’opposition, en déployant l’armée, en construisant des méga-prisons et en renforçant l’appareil répressif.
Au Costa Rica, le 20 octobre, le parti fascisant au pouvoir PPSO (Parti du peuple souverain) a déposé une plainte pénale pour sédition et incitation publique contre l’ancien député Ariel Robles parce qu’il avait appelé une manifestation étudiante à camper devant l’Assemblée législative « comme cela se passe en France et en Espagne ».
La marche étudiante du Costa Rica faisait suite à l’imposition par le PPSO de coupes de quelque 17,6 millions de dollars dans le budget 2027 des universités publiques. L’Assemblée législative, avec les voix du Parti de libération nationale, parti traditionnel, a condamné par 42 voix contre 6 les « appels à la violence » de Robles. La plainte même reconnaît que Robles a publié son message la veille des affrontements en France qu’il est accusé d’avoir incité les étudiants à imiter. Ce que l’on criminalise, c’est la comparaison en soi. Une semaine plus tôt, la présidente Laura Fernández avait inauguré une méga-prison capable d’accueilir 5 100 détenus et remercié le Salvador pour son assistance technique.
Au Chili, le ministre des Finances Jorge Quiroz a averti le 21 octobre : « lorsque les dépenses sont hors de contrôle, l’ordre social est hors de contrôle lui aussi » ajoutant : les États-providence sans limites « finissent comme la France ». Le président fascisant José Antonio Kast a qualifié les manifestations du 18 octobre contre ses propres coupes sociales d’«estallido delictual» (« explosion de délinquance ») et a ordonné l’expulsion des détenus étrangers.
En Argentine, le président Javier Milei a réagit le 18 octobre aux manifestations de Paris en republiant son discours de Davos de 2024, dans lequel il avertissait que l’Occident était entraîné vers le « socialisme » et déclarait: « Reconnaîtront-ils qu’une fois de plus j’avais raison et qu’ils se trompaient lourdement?»
En Colombie, le président Abelardo de la Espriella a brandi la menace d’une « tolérance zéro » envers les blocages précédant la grève nationale du 14 octobre contre ses mesures d’austérité. Quelques heures avant les manifestations, il a signé un décret autorisant la police à intervenir sans tenter au préalable le dialogue, présentant cela comme une mesure contre le « terrorisme urbain ». La police antiémeute a accueilli les manifestants pacifiques avec des gaz lacrymogènes, des tirs de plombs, des véhicules blindés et des arrestations dans au moins six villes.
La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, « de gauche » de nom seulement, a déclaré le 19 octobre que les subventions aux carburants restaient nécessaires pour éviter une nouvelle hausse du coût de la vie, ajoutant: « regardez ce qui se passe dans plusieurs pays du monde », en référence aux manifestations en France. Déjà, des manifestations et des occupations de lycées autour de la sécurité, du harcèlement sexuel et de la corruption avaient interrompu les cours en présentiel dans les lycées 1 et 8 de l’UNAM (Université nationale autonome du Mexique) à Mexico, et des étudiants mènent à Guadalajara des manifestations pour le droit à de l’eau potable, durement réprimées. À cela s’ajoute une rébellion croissante contre l’austérité parmi les travailleurs de la santé du système social et de santé public mexicain IMSS, eux aussi confrontés à la répression policière.
Au Brésil, ni le président Luiz Inácio Lula da Silva ni son adversaire fasciste Flávio Bolsonaro n’ont publiquement évoqué les manifestations en France à l’approche du second tour du 25 octobre. Mais les deux campagnes tiennent pour acquis un nouveau renforcement de l’appareil répressif, accompagné d’un « ajustement budgétaire ».
Nul doute que les élites dirigeantes d’Amérique latine sont hantées par le souvenir de la manière dont le soulèvement étudiant et la grève générale de mai-juin 1968 en France ont contribué à déclencher le soulèvement étudiant de juillet à Mexico, et ont précédé le Cordobazo de 1969 en Argentine et des soulèvements ouvriers en Bolivie, au Pérou et dans d’autres pays.
Le message de Bukele et des autres dirigeants de la région s’adressaient avant tout à leurs classes dirigeantes respectives et aux investisseurs étrangers, pour les assurer que les mesures prises au nom de la lutte contre la criminalité par chaque fraction de l’establishment politique visent en définitive un soulèvement des travailleurs et de la jeunesse. Comme dans les années 1970, la réponse de l’impérialisme et de la bourgeoisie consiste à se tourner vers des régimes fascistes et des États policiers.
Milei l’a dit sans détour lors d’un déplacement à Washington le 14 octobre, en appelant les dirigeants latino-américains à suivre Trump et à construire « un véritable bouclier contre le socialisme » pour défendre « la vie, la liberté et la propriété ». Ce slogan fait écho au Bouclier des Amériques, l’alliance que Trump a lancée en mars avec des alliés de la région, sur le modèle de l’opération Condor, la coalition de dictatures militaires des années 1970. Lancé officiellement pour combattre le « narcoterrorisme », le Bouclier a désormais pour cible clairement définie les luttes de masse de la classe ouvrière et de la jeunesse contre les inégalités sociales et l’exploitation capitaliste.
Le message de Bukele arrive toutefois alors que son propre modèle montre ses limites. Dans le cadre d’un programme de prêt de 1,4 milliard de dollars avec le Fonds monétaire international (FMI), son gouvernement a licencié depuis 2024 environ 15 000 travailleurs du secteur public. Entre le 15 et le 17 octobre, Bukele a annoncé que 10 629 prisonniers, qu’il qualifie désormais de « collaborateurs occasionnels » des gangs, pourraient être libérés par anticipation, et le 20 octobre son ministre de la Sécurité a présenté un budget 2027 qui retranche plus de 25 millions de dollars à la Police nationale civile et gèle les dépenses consacrées aux prisons surpeuplées.
C’est le vieux problème des « canons ou du beurre » où les gouvernements latino-américains peinent à financer l’un comme l’autre. Un rapport sur l’économie de la région publié le 20 octobre par la Banque d’Espagne, résumé par El País, constate que la « sécurité » a supplanté la croissance et le développement au cœur des projets gouvernementaux dans les quatre dernières années, alors même que ces gouvernements baissaient les impôts des plus riches. Ils le font avec une marge de manœuvre toujours plus étroite.
La dette publique atteint des sommets historiques, les déficits dépassent 5 pour cent du PIB au Mexique et en Colombie et atteignent 9,4 pour cent au Brésil, les seuls paiements d’intérêts absorbant d’énormes parts du PIB. Chaque nouvelle unité de police et chaque nouvelle prison doivent être financées aux dépens des dépenses sociales.
Dans une région si dépendante du capital étranger et du marché mondial, chaque nouveau choc mondial sera répercuté sur les travailleurs par des coupes sociales et de l’inflation. Face à l’intensification de la crise du capitalisme mondial, les élites dirigeantes des deux côtés de l’Atlantique n’ont rien à offrir aux travailleurs et à la jeunesse sinon la dictature, le fascisme, la guerre et des attaques incessantes contre le niveau de vie.
La classe ouvrière, qui est aujourd’hui plus nombreuse, plus interconnectée à l’échelle internationale et objectivement plus puissante que jamais, doit construire un mouvement mondial, en toute indépendance politique à l’égard de chaque fraction de la classe dirigeante et des bureaucraties syndicales, pour renverser le système de profit capitaliste et établir le socialisme mondial.
