Des enseignants en grève, des médecins hospitaliers et des travailleurs du secteur public ont défilé mercredi aux côtés de dizaines de milliers d’élèves et d’étudiants dans plus de 50 villes de Grèce. Ces manifestations s’inscrivent dans une montée de la lutte des classes à l’échelle de l’Europe.
La fédération des enseignants du primaire, la DOE, a appelé à une grève de 24 heures, tandis que celle des enseignants du secondaire, l’OLME, a organisé un arrêt de travail de trois heures, de 11 h à 14 h. La fédération syndicale du secteur public, l’ADEDY, a appelé à un arrêt de travail de 11 h jusqu’à la fin de la journée, et les médecins hospitaliers de la fédération OENGE ont mené une grève à l’échelle nationale. Les travailleurs de l’ensemble du secteur culturel grec ont fait grève pendant 24 heures. Cinq cents retraités se sont rassemblés place Kotzia, à Athènes, avant de marcher vers le ministère de la Santé.
Environ 20 000 personnes, pour la plupart des jeunes, ont participé à la principale manifestation d’Athènes. Des milliers d’autres ont défilé à Thessalonique et à Patras. Des rassemblements ont également eu lieu à Larissa, Volos, Ioannina et Nauplie, ainsi que sur les îles de Crète, de Rhodes et de Cos. Réunies ensuite au Centre du travail de Thessalonique, des associations étudiantes ont décidé de se joindre à la journée internationale d’action du 30 octobre contre la guerre et le génocide, qui doit se dérouler dans 60 ports à travers le monde.
Dans un communiqué publié jeudi, l’ADEDY a déclaré que « des dizaines de milliers d’enseignants » avaient fait grève, que « des centaines d’écoles » avaient fermé et qu’il s’agissait de « l’une des plus grandes grèves du secteur de l’éducation de ces dernières années ».
Les enseignants exigent que les 15 000 postes vacants soient pourvus, des contrats permanents pour les enseignants remplaçants, des classes moins nombreuses, des bâtiments scolaires sûrs, une augmentation de salaire de 20 pour cent et le rétablissement des salaires des 13e et 14e mois, dits « de vacances », aujourd’hui supprimés. Ils exigent que les dépenses d’éducation passent de 3,3 à 5 pour cent du PIB. Selon la DOE, le pouvoir d’achat des enseignants a chuté de près de 60 pour cent, et près de la moitié d’entre eux vivent avec un salaire mensuel de 1 000 euros ou moins.
Les travailleurs du secteur culturel exigent que les dépenses publiques consacrées à la culture soient portées à 1 pour cent du budget national, ainsi que des salaires plus élevés, des emplois permanents pour les travailleurs sous contrat et la fin de l’externalisation. Ils s’opposent également au transfert de responsabilités culturelles publiques à des entreprises privées et exigent la restitution de cinq grands musées d’État au Service archéologique.
Les médecins hospitaliers ont réclamé des augmentations de salaire et des embauches permanentes, et les retraités le rétablissement des pensions des 13e et 14e mois.
S’adressant à l’Associated Press, l’enseignant Ioannis Rompas a déclaré : « Aujourd’hui, nous faisons grève parce que cette situation ne peut pas durer, pour nos familles, avec les prix élevés, avec toutes ces difficultés pour arriver à la fin du mois, avec la situation dans les écoles qui se détériore de façon exponentielle d’année en année. »
Comme en France, en Belgique et en Espagne, le mouvement est dominé par les jeunes, poussés à bout par les coupes dans les dépenses d’éducation et par la hausse intolérable du coût de la vie. Mardi soir, des étudiants ont dressé des tentes place Syntagma, à Athènes, ainsi qu’à Thessalonique et à Patras, sous la bannière : « Grèce et France, soulèvement partout : mêmes problèmes, même ennemi. »
Une banderole à Athènes proclamait : « De la Grèce à la France, donnez de l’argent à l’éducation. » En solidarité avec les jeunes et les étudiants qui luttent contre le régime Macron, d’autres manifestants brandissaient des pancartes en français où l’on pouvait lire : « Étudier ou survivre ; la beauté est dans la rue » et « Le monde est à nous ».
Des millions de travailleurs restent pauvres, bien après la crise de la dette de la Grèce et les années 2009-2018, point culminant d’une offensive d’austérité sauvage. Reuters a relevé que le salaire mensuel moyen de 1 500 euros « restait bloqué au niveau de 2009 ».
Les gouvernements successifs de la Nouvelle Démocratie (ND) conservatrice, du PASOK social-démocrate et de Syriza (Coalition de la gauche radicale) ont taillé dans les salaires, le salaire minimum s’établissant désormais à 920 euros par mois. Le Monde a rapporté que les loyers avaient augmenté de plus de 115 pour cent à Athènes et de 93 pour cent à Thessalonique au cours de la dernière décennie. Les prix des carburants ont flambé avec la guerre contre l’Iran.
« Survivre ici est très difficile, les loyers sont vraiment très élevés, les logements sont vraiment très petits. Nos parents n’arrivent pas à joindre les deux bouts pour payer notre loyer, l’électricité, notre vie ici », a déclaré à Reuters l’étudiante Georgia Foukidou, 21 ans.
Les étudiants exigent une allocation logement de 500 euros par mois, des loyers moins élevés, davantage de résidences universitaires, des repas et des transports gratuits, ainsi qu’une hausse du financement des universités. Panagiotis Moschonas, 20 ans, étudiant en ingénierie, a déclaré à l’AP que le gouvernement « affirmait soi-disant aider les étudiants, avec une aide au loyer de 120 euros par mois. Ce n’était même pas de quoi payer la moitié d’un loyer, et en plus elle était versée à la fin de l’année ».
Dimanche, le ministre de la Santé Adonis Georgiadis a attribué les troubles en France à « un mélange de migrants de diverses générations » et à leurs « alliés d’extrême gauche », avertissant : « Que ceux qui, ici, misent sur l’instabilité politique et le chaos regardent bien ça ! » Lundi, le secrétaire de la ND, Konstantinos Kyranakis, a déclaré : « Il est hors de question que nous laissions notre patrie devenir comme les rues de Paris. »
L’État a répondu par un déploiement de force massif. Avant la principale marche à Athènes, la police a annoncé le déploiement de 3 000 agents, dont les unités MAT (Unités de rétablissement de l’ordre) et les unités antiémeutes YMET, appuyées par des équipes motorisées DRASI. Des drones devaient retransmettre des images en direct au quartier général de la police, et des camions à eau « Aiantes » – achetés à Israël – étaient prêts à être déployés.
Les jeunes qui se rendaient au rassemblement ont été arrêtés et fouillés. Naftemporiki a fait état de 25 interpellations « préventives » à Athènes. Au moins 10 personnes ont été interpellées à Thessalonique. Les stations de métro du centre-ville ont été fermées à la demande de la police.
La police antiémeute a attaqué sans discernement les jeunes manifestants, à coups de matraque, avec des gaz lacrymogènes et en tirant des grenades assourdissantes, place Omonia à Athènes. Une vidéo du photojournaliste Romanos Lioutas montre un policier lançant une grenade assourdissante à l’intérieur de la station de métro Omonia, puis faisant un geste d’« au revoir » tandis qu’elle explose, alors que des gens tentaient de se protéger.

Un renfort de 1 400 policiers a été affecté cette année à l’Attique, et 60 nouveaux autobus ont été commandés pour transporter les agents des unités antiémeutes.
Avant la manifestation de masse, le Premier ministre de la ND, Kyriakos Mitsotakis, a déclaré : « La Grèce ne reviendra jamais à l’époque des grands troubles sociaux, à l’époque des populistes. » Affirmant que son gouvernement disposait de « la capacité budgétaire pour soutenir les ménages grecs », il a ajouté : « Nous ne sommes pas des magiciens capables de résoudre tous les problèmes. »
La « capacité budgétaire » dont il se vante est engloutie par la guerre. La Grèce met en œuvre un programme de réarmement de 25 milliards d’euros sur 12 ans – un coût colossal d’environ 240 euros par adulte et par an sur ces 12 années. Les données actualisées de l’OTAN publiées en juillet situent les dépenses militaires de base de la Grèce à 3,65 pour cent du PIB cette année, ce qui en fait l’un des cinq seuls membres à dépenser plus de 3,5 pour cent. Son objectif est de 5 pour cent d’ici à 2030.
Dans Efimerida ton Syntakton (Journal des rédacteurs) de jeudi, sous le titre « Des décennies d’austérité au nom de… la guerre : le coût énorme des dépenses militaires et de l’aide à l’Ukraine », l’auteur Panos Kosmas avertit que le nouveau programme d’acquisitions « colossal », qui court jusqu’en 2032, et l’aide à l’Ukraine rendent le coût des dépenses militaires « historiquement élevé » et auront « des conséquences tout aussi graves sur les dépenses sociales ».
Pour rester à la hauteur de la Turquie, écrit-il, la Grèce « devrait désormais consacrer un pourcentage élevé de son PIB à l’équipement militaire », un scénario qui « conduit à des mesures d’austérité très dures dans les dépenses sociales ».
Efsyn a relevé que le cadre budgétaire 2026-2029 du gouvernement, soumis à la Commission européenne en novembre 2025, prévoit des coupes nominales de 9,02 pour cent pour le ministère de l’Éducation, de 4,72 pour cent pour la Santé, de 12,1 pour cent pour les Infrastructures et les Transports et de 12,5 pour cent pour l’Environnement et l’Énergie.
Kosmas écrit qu’une « part importante » est « sans aucun doute due à la réaffectation des dépenses dans le nouveau budget européen au profit de la guerre et des politiques anti-immigration ».
Selon la proposition initiale de la Commission européenne pour le budget de l’UE 2028-2034, la Grèce recevrait près de 12 milliards d’euros de moins, soit une baisse de 19,45 pour cent. Kosmas estime que la part de la Grèce dans les 160 milliards d’euros d’emprunt commun de l’Union européenne pour l’Ukraine dépassera 2 milliards d’euros, hors intérêts.
La bureaucratie syndicale n’offre aucune issue à la classe ouvrière. L’ADEDY n’a autorisé un arrêt de travail que « pour faciliter la participation des travailleurs qui souhaitent se rendre aux rassemblements ». Ses revendications – hausses de salaires, rétablissement des 13e et 14e mois, embauches permanentes, « éducation et santé publiques et gratuites » – sont de celles que l’élite dirigeante grecque rejette depuis des années, et celle-ci n’a aucunement l’intention de changer cet état de fait.
La direction syndicale n’a appelé qu’à une seule véritable grève nationale cette année, le 28 février, et n’en organisera pas d’autre avant le 25 novembre. La Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), qui regroupe le secteur privé, n’a pas fait grève, et son site Internet ne fait aucune mention des manifestations de cette semaine.
À partir de 2010, la GSEE et l’ADEDY ont appelé à des dizaines de grèves générales d’une journée, destinées à permettre aux travailleurs de se défouler, tout en négociant avec les gouvernements successifs de la ND et du PASOK qui imposaient l’austérité. En 2015, elles ont soutenu le gouvernement Syriza d’Alexis Tsipras, qui a foulé aux pieds le résultat du référendum contre l’austérité et imposé une austérité plus brutale encore.
Aujourd’hui, Syriza – dont les intentions de vote se sont effondrées à 2 pour cent dans les derniers sondages – ose qualifier les manifestations d’« oxygène pour la démocratie », alors que cette formation porte une responsabilité directe dans les conditions auxquelles sont confrontés les travailleurs et les jeunes.
