Une critique du livre de H. Keith Melton et Nigel West, L'Assassinat de Léon Trotsky : espionnage, scandale et crime du siècle (New York : Hanover Square Press, 2026), 480 pp.
L'assassinat de Léon Trotsky: espionnage, scandale et crime du siècle, par H. Keith Melton et Nigel West, est le deuxième livre publié cette année sur le crime monstrueux perpétré par la police secrète stalinienne, la GPU, en août 1940. Contrairement au précédent ouvrage de Josh Ireland, qui est un travail baclé anti-Trotsky typique,[1] Melton et West expriment un respect pour le génie politique de Trotsky et pour sa place dans l'histoire, qui est absent de pratiquement tous les autres livres produits au cours des trois dernières décennies sur le grand révolutionnaire marxiste par des journalistes et des universitaires bourgeois.
Dans l'introduction de l'ouvrage, les auteurs reconnaissent l'immense rôle historique de Trotsky. Ils écrivent :
Lieutenant le plus brillant de Vladimir I. Lénine et architecte de l’Armée rouge, Trotsky fut indispensable au triomphe bolchevique de 1917. Son leadership durant la guerre civile russe (1918-1921) et sa théorie de la révolution permanente firent de lui l’une des figures les plus formidables de la Révolution. Pourtant, cette même indépendance, cette même intelligence et cette même vision internationaliste qui l’élevèrent, assurèrent aussi sa perte.[2]
Les auteurs soulignent que le conflit entre Trotsky et Staline « n’était pas seulement personnel, mais aussi idéologique: l’insistance de Trotsky sur la révolution internationale s’opposait de façon inconciliable à la doctrine stalinienne du “socialisme dans un seul pays” »[3] Melton et West notent en outre qu’« à la fin des années 1920, Trotsky demeurait la dernière incarnation vivante de la révolution de Lénine et l’alternative la plus visible au régime stalinien »[4]. L’introduction conclut en observant que « Staline ne cherchait pas seulement à faire taire un homme, mais à anéantir un mouvement, une lignée et un héritage ». [5]
Il convient de féliciter les auteurs pour cette évaluation honnête, d'autant plus que leurs intérêts professionnels et leurs engagements excluent toute possibilité de sympathie pour la politique révolutionnaire de Trotsky.
Malgré cette introduction prometteuse, toute appréciation du nouveau livre de H. Keith Melton et Nigel West sur l'assassinat de Léon Trotsky doit se concentrer sur la contradiction qui traverse tout l’ouvrage. Celui-ci s'appuie largement sur les principales conclusions de «La sécurité et la Quatrième Internationale», l'enquête débutée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en mai 1975, et les reprend à son compte. Concernant les principales questions soulevées ces cinquante dernières années quant à l'infiltration de la Quatrième Internationale par la GPU – le rôle joué par Joseph Hansen, Sylvia Callen, Robert Sheldon Harte, Sylvia Ageloff, Lilia Estrin et Mark Zborowski – Melton et West se fondent sur les preuves et les conclusions de cette enquête. Leur propre interprétation des faits anéantit un demi-siècle d'efforts déployés par les opposants du mouvement trotskyste pour discréditer ‘La sécurité et la Quatrième Internationale’.
Cet aspect positif est toutefois fortement amoindri par le fait que les auteurs n'identifient explicitement ni n'expliquent l'enquête dans le récit, et encore moins ne reconnaissent à quel point ils en sont dépendants. Ses publications apparaissent à maintes reprises dans les notes et dans la bibliographie, alors que l'enquête même est exclue du récit et que ses principaux enquêteurs sont relégués aux notes de fin ou tout simplement omis.
Melton et West construisent plutôt un récit de façade superficiel pour expliquer les origines de leur ouvrage et créent un contre-récit qui dissocie l'assassinat de Trotsky le 20 août 1940 et l'enquête qui s'en est suivie de ses implications politiques cruciales et contemporaines. Les conclusions de l'enquête ‘La Sécurité et la Quatrième Internationale’ sont intégrées à l'historiographie officielle de l'espionnage, tandis que l'histoire politique de comment, par qui et contre qui ces résultats furent obtenus est passée sous silence. Le complot d’avant 1940 qui a mené à l'assassinat est relaté en détail. Ce qui a suivi l'assassinat – la dissimulation durant des décennies au sein du Socialist Workers Party (SWP), l'infiltration continue de la Quatrième Internationale par la GPU et le FBI, et la lutte du Comité international pour démasquer celles-ci – est entièrement supprimé. La suite de cet article examine le contre-récit des auteurs, ce qu'il dissimule et ce que, malgré lui, leur livre confirme.
Les auteurs
Keith Melton a travaillé pendant plus de 35 ans comme consultant auprès des services de renseignement américains et donne des conférences à la CIA, au FBI et à la NSA, où il a été historien des techniques de renseignement au Centre de formation inter-agences . Il a été membre fondateur du conseil d'administration du Musée international de l'espionnage, qui expose aujourd'hui le piolet ayant servi à assassiner Trotsky – un objet qu'il a acquis.
Nigel West est le pseudonyme de Rupert Allason, député conservateur de Torbay de 1987 à 1997. Il a été rédacteur en chef Europe de la World Intelligence Review et siège au comité de rédaction de l'International Journal of Intelligence and Counterintelligence. Il a donné des conférences au Centre for Counterintelligence and Security Studies et au siège de la CIA, a reçu le premier prix littéraire de l'Association des anciens agents de renseignement en 2003 et a été élu à son comité honorifique en 2011.
Ce ne sont pas des hommes naïfs. West est un homme politique expérimenté qui a occupé un poste électif en Grande-Bretagne pendant dix ans. Melton, de son propre aveu, se consacre à l'étude de l'assassinat de Trotsky depuis plus d'un demi-siècle. Tous deux comprennent, de par leur expérience professionnelle, le fonctionnement des services de renseignement, la nature d'une source et l'importance de la provenance. Les omissions examinées ci-dessous ne sont pas imputables à une méconnaissance du sujet traité par leurs auteurs.
Une enquête utilisée mais jamais nommée
L’expression « Sécurité et la Quatrième Internationale » apparaît six fois dans l’ouvrage, chaque mention étant reléguée aux notes de fin. La première note de bas de page du chapitre 2 cite « La sécurité et la Quatrième Internationale: comment la GPU a assassiné Trotsky [Londres: Labor Publications, 1976] » ; [6] la note 68 du même chapitre attribue cet ouvrage au Comité international de la Quatrième Internationale; [7] d’autres notes de chapitre citent cette même enquête et identifient les articles d’Eric London sur Sylvia Ageloff comme faisant partie de la série « La Sécurité et la Quatrième Internationale » sur le World Socialist Web Site. [8] La bibliographie mentionne également Commment la GPU a assassiné Trotsky, Défense du trotskysme, The Gelfand Case (L’affaire Gelfand), Volume 1, The Sylvia Franklin Dossier, Agents: l’infiltration par le FBI/GPU du mouvement trotskyste d' Eric London, la série en quatre parties Ageloff du WSWS et «Un hommage à Harold Robins: responsable de la sécurité de Trotsky» de David North. [9] Au total, 42 notes de fin réparties sur 12 chapitres et l'introduction s'appuient sur les publications du CIQI, le dossier de l'Affaire Gelfand et les travaux de North et London; [10] L'article « Comment la GPU a assassiné Trotsky » est cité à lui seul dans 12 notes de fin et figure dans la bibliographie. [11]
Pourtant, l'enquête qui a permis de produire et rassembler ce matériel n'est jamais identifiée, décrite ni expliquée dans le récit. Un lecteur qui ignore tout de ‘La sécurité et la Quatrième Internationale’ terminera le livre sans avoir appris qu’elle existe. L'affaire Gelfand n'est pas abordée dans le récit. Le Dossier sur Sylvia Franklin n'apparaît que dans la bibliographie. Le lecteur n'est nulle part informé qu'à partir de mai 1975, le Comité international a entrepris une enquête systématique sur l'infiltration de la Quatrième Internationale par la GPU; qu'il a identifié la secrétaire de James P. Cannon, « Sylvia Caldwell », comme étant l'agent de la GPU Sylvia Callen (son nom de jeune fille) et qu’il a publié des documents du gouvernement américain sur les contacts de Joseph Hansen avec la GPU et le FBI; ni que la procédure judiciaire engagée par Alan Gelfand a contraint à la publication des transcriptions des audiences du grand jury de 1954 et 1958 concernant Callen, dont ses aveux d'espionnage faits en 1958 – témoignage que le livre résume plus loin sans expliquer comment il a été rendu public. [12]
Le Comité international n'apparaît qu'une seule fois dans le récit principal, dans le passage suivant:
En 1975, le Comité international de la Quatrième Internationale révéla que Hansen avait été en contact avec le FBI par l'intermédiaire du consul américain à Mexico et qu'il a prétendument « joué le jeu » de la GPU lors de sa tentative de recrutement. Robins et d'autres en conclurent que Hansen était un agent de la GPU, bien que certains historiens affirment qu'il resta fidèle à Trotsky jusqu'à la fin. [13]
Le passage est immédiatement nuancé par les termes « prétendument » et « certains historiens affirment », sans que soient précisés les documents sur lesquels reposait la révélation de 1975 ni comment ils avaient été obtenus. Pourtant, la section «Index des personnages» de l’ouvrage affirme sans réserve que Hansen « a fourni des informations à la GPU en 1938 et au FBI en 1940 ». [14] L’ouvrage de référence cité en introduction présente donc comme un fait établi un élément central de ce que le CIQI a documenté, alors même que le récit prend ses distances avec cette vérité.
Le même schéma se retrouve dans le traitement réservé à Callen. L'épilogue indique: « Le rôle de Sylvia comme agent de la GPU et son témoignage de 1958 restèrent inconnus du public jusqu'au milieu des années 1970. » [15] Inconnus jusqu'à ce que se produise quoi et révélés par qui? La construction passive suggère la révélation tout en omettant les personnes et l'enquête qui l'ont permise.
Que l'omission de La sécurité et la Quatrième Internationale ne soit pas due à l'ignorance a depuis été confirmé par Melton lui-même. Lors de l'événement organisé par le Musée international de l'espionnage à Washington le 6 août 2026, Eric London a interrogé Melton sur son recours à La sécurité et la Quatrième Internationale. Melton a répondu: « Nombre de leurs affirmations étaient tout à fait justes. » Il a ajouté : «En tant que chercheur, c'est une des ressources indispensables […] Je l'utilise et je pensais que c’était une excellente source.»
Ce que le livre confirme
Quelle que soit l'ambiguïté de ton que les auteurs s'autorisent sur tel ou tel point, leur ouvrage ne remet nulle part en cause la légitimité des allégations et des conclusions du CIQI. Sur 456 pages et près de mille notes de fin, rédigées par deux historiens de l'espionnage ayant accès à des sources moscovites et ayant toutes les raisons de rétablir les faits, les conclusions de La sécurité et la Quatrième Internationale ne sont jamais contestées, et encore moins réfutées. Elles sont intégrées, bien que sans mention, à la présentation du complot donnée par les auteurs. Ce fait est désormais établi, par des auteurs qui ne partagent aucune des opinions politiques du CIQI, et c'est ce constat qui doit servir de point de départ à toute appréciation de l’ouvrage.
Il convient de replacer cela dans le contexte de l'accueil réservé à ces conclusions lors de leur publication initiale. Hansen a dénoncé les conclusions préliminaires de l'enquête comme un «geyser de boue». [16] En septembre 1976, Intercontinental Press, la revue des pablistes (le groupement international dirigé par Michel Pablo et Ernest Mandel, duquel le Comité international s'était séparé en 1953), dirigée par Hansen, a publié un « Verdict » condamnant La sécurité et la Quatrième Internationale comme un « coup monté éhonté ». Elle affirmait que le Comité international n'avait pas produit «la moindre preuve, le moindre document, ni le moindre témoignage » pour étayer ses accusations. [17]
La plainte déposée par Alan Gelfand en juillet 1979, alléguant une infiltration et une prise de contrôle du SWP par l'État, était fondée sur des documents obtenus par l'intermédiaire de La sécurité et la Quatrième Internationale. Le 12 juillet 1982, la juge Mariana Pfaelzer a rejeté la dernière requête du SWP en vue du classement de l'affaire Gelfand par jugement sommaire. La juge a estimé que Gelfand avait surmonté l'obstacle juridique et soulevé des questions de fait susceptibles d'être examinées par un tribunal. [18]
Melton et West confirment les conclusions de l'enquête concernant chacun des individus identifiés. Mais dans tous les cas, même lorsqu'ils admettent que ces individus étaient des agents, ou auraient très bien pu l'être, ils refusent d'en examiner les implications. Chaque conclusion est présentée comme un fait isolé concernant l'année 1940, sans aucune incidence sur les conséquences ultérieures. Ces deux aspects de cette démarche – ce que l'ouvrage admet et ce qu'il élude – méritent d'être analysés à travers le cas de chacun des cinq personnages, outre Zborowski, sur lesquels l'enquête s'est concentrée .
Robert Sheldon Harte. L'ouvrage affirme que Harte, le garde disparu lors de la première tentative d'assassinat de Trotsky en mai 1940, fut « recruté par la GPU » et « ouvrit la porte à Iosif Grigulevich et aux assassins ». [19] Cette conclusion fut une des plus âprement contestées de l'enquête du CIQI. Lorsque le Comité international souleva la question de Harte en 1975, Joseph Hansen répondit que « l' odeur des vieilles calomnies de la GPU contre Harte, nous le constatons, persiste encore au Workers Revolutionary Party ». [20] Le SWP avait érigé Harte en martyr. Melton et West confirment aujourd'hui que l'homme que le SWP a défendu pendant des décennies contre les « calomnies » du CIQI a laissé entrer les assassins. Ce que Hansen qualifiait de « vieilles calomnies de la GPU » en 1975 est désormais considéré comme une conclusion établie par deux historiens du renseignement. Ils ne disent rien sur ceux qui l'ont défendu, sur combien de temps, ni contre qui ils l’ont fait.
Sylvia Callen ( alias Sylvia Franklin, Sylvia Caldwell, Sylvia Doxsee). La confirmation du livre est sans conteste la plus catégorique concernant cet individu, et ses implications sont nulle part plus accablantes. Melton et West présentent la secrétaire de Cannon – l’agent de la GPU SATYR – comme une figure essentielle de l’assassinat même. Le meurtre, écrivent-ils, fut conçu à Moscou et exécuté à Coyoacán, mais il s’appuyait sur un réseau invisible tissé à New York, dont l’élément décisif fut «l’agent discret qui ouvrit les portes: Sylvia Callen ». Son infiltration dans le quartier général national du SWP fournit aux services de renseignement soviétiques les informations nécessaires « pour s’assurer que, le moment venu, le tueur ne raterait pas sa cible ». [21] Ses rapports parvenaient à Leonid Eitingon, commandant de la GPU à Mexico, qui dirigea les deux tentatives d’assassinat. Sans eux, reconnaissent les auteurs, les agents de la GPU auraient eu une « visibilité réduite à l’intérieur de la villa du Vieux ». « Dans la guerre que Staline menait contre Trotsky », concluent-ils, « Sylvia Callen n’était pas une simple note de bas de page ». Si Harte a physiquement ouvert la porte lors du raid de mai, « c’est Callen qui – au sens figuré – lui a mis la clé dans la main et a aidé à ouvrir grand la porte. » [22]
Cette reconnaissance justifie l'attention minutieuse que le CIQI et l'affaire Gelfand ont portée au rôle de Callen, attention dénoncée pendant des décennies comme une obsession et une campagne de diffamation. Si son espionnage a grandement contribué à la planification de l'assassinat, il était évident qu’enquêter sur son rôle était pertinent pour l'enquête sur le crime. Elle révèle également le caractère criminel de sa défense acharnée par le SWP et les dirigeants pablistes internationaux qui savaient qu'elle était un agent secret. Ces dirigeants défendaient une participante à l'opération de la GPU et qui, selon Melton et West eux-mêmes, avait contribué à rendre possible l'assassinat de Trotsky.
En 1947, après que Cannon eut appris que la GPU avait un agent au sein du bureau national du SWP, ce dernier convoqua une commission de contrôle qui conclut qu'il n'y avait « aucun fondement pour une suspicion » à son égard. [23] Elle quitta le parti peu après. Lorsque Louis Budenz la dénonça publiquement en 1950, les dirigeants du parti continuèrent de la défendre, comme ils le feraient encore pendant des décennies. En 1975, Hansen écrivit dans Intercontinental Press que « Sylvia Caldwell (c'était son nom de parti) travaillait avec acharnement à la tâche plutôt difficile de diriger le bureau du Socialist Workers Party », et que les camarades qui travaillaient avec elle « étaient aussi indignés qu'elle par les calomnies odieuses propagées par Budenz ». George Novack dénonça également les « allégations irréfléchies et indiscriminées » portées contre elle. [24]
L’enquête de La Sécurité et la Quatrième Internationale a établi de manière concluante – malgré les dénégations, les calomnies et les menaces du SWP – que Callen-Caldwell était un agent de la GPU. En mai 1977, North et Alex Mitchell l’ont localisée à Wheaton, dans l’Illinois, où ils l’ont photographiée et confrontée. Vivant alors sous le nom de Doxsee, elle a simulé l’amnésie et l’hystérie. [25]
Les transcriptions des délibérations du grand jury de 1954 et 1958, dans lesquelles Callen, remariée et identifiée comme Sylvia Doxsee, a avoué son espionnage – citées par Melton et West comme de simples documents d'archives – sont accessibles au public pour une seule raison: l'Affaire Gelfand. Le procès intenté par Gelfand a contraint à leur divulgation, et ce malgré la vive opposition du SWP, dont les avocats ont demandé au tribunal, pendant le procès, de s'y opposer. En mars 1983, à l'issue du procès, la juge Pfaelzer a rendu publiques les transcriptions malgré ces objections. Moins d'une heure avant leur publication, Jack Barnes, secrétaire national du SWP, a témoigné en audience publique que Callen-Caldwell-Doxsee était « une membre loyale, travailleuse et exemplaire [du] mouvement » et « l'une de [ses] héroïnes ». [26]
L'enquête a également révélé pourquoi le SWP s'était obstinément accroché, pendant 35 ans, à l'affirmation que la secrétaire de Cannon avait été victime d'un complot. Un document obtenu par Gelfand lors de la procédure de communication des pièces indiquait que Budenz, qui avait dénoncé Caldwell au FBI, avait également identifié Joseph Hansen comme un agent stalinien. Dans une lettre privée adressée à Hansen en juin 1976, son associé de longue date, Vaughn T. O'Brien, évoquait une rencontre avec Pearl Kluger, qui avait dirigé en 1937 le bureau du Comité pour la défense de Léon Trotsky. Kluger, qui connaissait Budenz depuis le milieu des années 1930, avertit O'Brien sans ambages: « Budenz affirme que votre ami Joe Hansen travaillait pour la GPU. » [27]
Ces informations ont révélé les raisons de l'obstination de Hansen et du SWP à insister, malgré les preuves de plus en plus accablantes, sur le rôle « exemplaire » de Sylvia Callen-Caldwell. Si le SWP avait accepté comme vraies les allégations de Budenz contre Caldwell, cela aurait démasqué Hansen. Et le fait que Budenz n'ait jamais publiquement nommé Hansen laissait présager une conclusion encore plus sombre: le FBI avait empêché qu'il soit démasqué car Hansen agissait comme informateur de haut niveau au sein de la direction du SWP.
Cinq semaines après la conclusion du procès Gelfand, dans l'édition du 15 avril 1983 de The Militant, les dirigeants du SWP informèrent leurs membres pour la première fois de ce qu'ils savaient depuis des années: Budenz avait dénoncé « plusieurs membres du SWP comme agents soviétiques. Parmi eux figurait Joseph Hansen, figure centrale du SWP jusqu'à sa mort en 1979… » [28] Malgré cet aveu stupéfiant, la dissimulation persista. En mai 1983, Barnes déclara au comité national du SWP que les transcriptions du grand jury dans lesquelles Caldwell avait avoué son espionnage avaient été falsifiées: « Il s'agit du coup monté parfait : une transcription officielle, dans laquelle la femme, sous serment, déclare elle-même avoir commis les actes dont on l'accusait. » [29] Melton et West résument toute cette histoire à la constatation que « l'incrédulité persistait au sein du SWP » et au diagnostic de « naïveté institutionnelle ». [30] Ces mots décrivent une dissimulation implacable comme s’il s’agissait d’un état d’esprit innocent.
Lilia Estrin (Lola Dallin). Le récit du livre met en lumière un schéma récurrent dans lequel Estrin s'est portée garante ou a secondée Mark Zborowski, l'agent le plus important de la GPU au sein du mouvement trotskyste, à des moments cruciaux. Elle a défendu « Étienne » (le nom de parti utilisé par Zborowski) contre les soupçons soulevés concernant l'entourage de Trotsky, a été impliquée dans la décision fatale qui a conduit à l'admission de Sedov à la clinique Mirabeau où il a été assassiné et a accompagné Zborowski lors de la présentation de Sylvia Ageloff et Ramón Mercader (sous le pseudonyme de « Jacques Mornard ») aux délégués de la conférence fondatrice en septembre 1938.
Elle organisa ensuite la fuite de Zborowski hors de la France de Vichy en 1941 et son immigration aux États-Unis, puis le protégea jusqu'en 1955, date à laquelle Alexander Orlov le démasqua. Orlov, un haut gradé de la GPU qui avait fait défection en 1938, avait averti Trotsky en décembre de cette même année, dans une lettre anonyme, qu'« Étienne » était un agent de la GPU – lettre que Trotsky montra à Estrin même. L'ouvrage conclut que, « quelles qu'aient été ses intentions », ses actions étaient conformes aux plans de Zborowski et aux intérêts de la GPU, alors que l’« Index des personnages » la qualifie d'« agent possible de la GPU ». [31] Il souligne ensuite que les documents VENONA « demeurent intrinsèquement ambigus et ne permettent ni de prouver la complicité de Lilia Estrin en tant qu'agent de la GPU, ni d'établir son innocence ». [32] Les preuves rassemblées par le livre même mènent à une conclusion claire: sur 15 ans, sur deux continents, à travers les meurtres de Wolf, Reiss, Sedov et Klement, chacune des interventions d’Estrin a servi la GPU, et elle a agi en tant qu’agent dans tout sauf la désignation formelle, qu’elle ait ou non signé un reçu.
Sylvia Ageloff. Dès ses premiers chapitres, l'ouvrage reprend le mythe de la « pauvre petite Sylvia » – le récit qui la dépeint comme une assistante sociale vulnérable, dupée par Mercader (alias Jacques Mornard) – et lui consacre même un chapitre intitulé « La dupe: l'amour comme arme ». [33] Un chapitre ultérieur, « Jouet du destin », nuance fortement ce portrait, arguant que l'histoire de son innocence a perduré car elle permettait de masquer le rôle d'Ageloff comme complice indispensable de l'assassin. Cette analyse s'appuie ouvertement sur l'enquête en quatre parties d'Eric London, publiée en 2021 [34], qui est largement citée, fournit l'épigraphe du chapitre et en constitue la thèse principale, et est référencée dans 15 notes de fin réparties sur sept chapitres. [35] Melton et West qualifient London d’« historien » mais n’expliquent pas dans le récit que la série a été publiée sur le World Socialist Web Site dans le cadre de l’enquête continue sur la Sécurité et la Quatrième Internationale.
Ils écrivent que London « n’a introduit aucune nouvelle archive » et que leur chapitre « parvient à la même conclusion par une analyse indépendante ». [36] Les auteurs ne cherchent pas à concilier les traitements contradictoires d’ Ageloff dans les deux parties de leur ouvrage. Cette contradiction ne peut pas non plus s’expliquer par une découverte tardive des travaux de London: les premiers chapitres, dont « La Dupe », citent déjà ses articles. Le livre se contente de juxtaposer les deux récits, sans les concilier ni expliquer l’enquête à l’origine des nouvelles découvertes. Une fois encore, on a supprimé ce qui est impliqué: le livre ne s’interroge jamais sur qui a entretenu le mythe de l’ innocence d’Ageloff pendant 80 ans, ni ne relève que Hansen, en 1975, la décrivait encore comme « une membre de confiance du mouvement trotskyste qui ignorait tout de la véritable identité de [Mercader] ». [37]
Dans les cas d'Estrin et d'Ageloff, le récit de Melton et West confronte le lecteur à deux possibilités. Soit il s'agissait de femmes d'une stupidité abyssale, errant aveuglément au cœur des complots et des meurtres – se portant garantes pour des assassins, escortant un meurtrier jusqu'à sa victime, se trouvant au centre de chaque catastrophe – sans rien comprendre; soit elles étaient des agents. Les auteurs refusent de trancher, étendant à ces deux femmes un agnosticisme que leurs propres preuves ont dissipé. Mais une seule des alternatives est crédible. Ageloff était psychologue de formation; Estrin a œuvré pendant des années au sein de l'organisation européenne de la Quatrième Internationale, bénéficiant de la confiance de Sedov et de Trotsky lui-même. Aucune des deux n'était une idiote. Melton et West évitent de répondre directement à la question posée par leur livre. La question a trouvé sa réponse au vu de leurs propres preuves.
Joseph Hansen. La révélation de son rôle d'agent double de la GPU et du FBI par l'enquête « La sécurité et la Quatrième Internationale » est passée sous silence et les implications de cette révélation sont éludées. Melton et West ne contestent pas celle-ci. L’«Index des personnages» indique que Hansen « a fourni des informations à la GPU en 1938 et au FBI en 1940 ». [38] Or, l'ouvrage n'examine ni la nature de ces relations, ni l'évolution de la relation avec le FBI, ni ce que signifie le fait que l'homme qui les entretenait ait accédé à la direction du SWP et de l’organisation internationale pabliste du Secrétariat unifié.
Les documents découverts par le Comité international ont établi que 10 jours après l'assassinat de Trotsky, Hansen avait entamé une série de réunions secrètes, à l’insu du SWP, avec des responsables consulaires américains à Mexico, et qu'il leur avait parlé de sa relation de 1938 avec un agent de la GPU qui s'était identifié uniquement comme « John ». Avant de retourner à New York, Hansen avait demandé à être mis en contact avec quelqu'un « à qui des informations confidentielles pourraient être communiquées en toute impunité ». [39]
Du milieu des années 1950 jusqu'à sa mort en 1979, Hansen fut le principal dirigeant du SWP et une figure majeure du mouvement pabliste. Depuis cette position, il orchestra la dissimulation et la virulente campagne de diffamation dirigée contre le Comité international et Gerry Healy. La seule phrase concernant les révélations de 1975 et formulée de manière ambiguë avec son évocation de « certains historiens » anonymes « affirmant qu'il est resté fidèle à Trotsky jusqu'au bout », constitue toute l’attention portée à ces faits historiques. Selon les propres dires du livre, Hansen était un contact non décelé du FBI au sein du secrétariat de Trotsky. Après avoir consigné ce fait, les auteurs l'abandonnent, car le suivre conduirait directement à des conclusions que leur ouvrage est conçu pour éviter
Une histoire superficielle des origines
Dans une préface intitulée « Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant, pourquoi ces auteurs », Melton et West affirment: « Ce livre est le fruit de plus de cinquante ans d’enquête sur l’un des assassinats politiques les plus marquants du XXe siècle: le meurtre de Léon Trotsky. » [40] Cette caractérisation mérite d’être soulignée, car elle sort de l’ordinaire. L’opinion dominante de la littérature anti-marxiste contemporaine est que Trotsky n’était plus en 1940 qu’un exilé politiquement isolé et que son meurtre, aussi tragique fût-il, n’eut que peu de conséquences. L’insistance sur la portée historique et politique de cet assassinat est, depuis cinquante ans, la position du Comité international. Dans un article publié le 16 octobre 2015, le World Socialist Web Site écrivait :
« L’assassinat de Léon Trotsky figure parmi les crimes du XXe siècle qui eurent les conséquences politiques les plus graves, ses implications étant d’une portée énorme pour la classe ouvrière internationale et le mouvement socialiste mondial. » [41]
Dans l’introduction de son analyse détaillée et novatrice, « Sylvia Ageloff et l’assassinat de Léon Trotsky », publiée sur le WSWS le 5 février 2021, Eric London déclarait: «L’assassinat de Léon Trotsky est l’assassinat politique le plus important du XXe siècle. » [42]
Le fait que Melton et West débutent leur ouvrage en reprenant cette appréciation, quasiment mot pour mot, est le premier signe d'une influence qui imprègne tout le livre et qui n'est nulle part admise. Il ne s'agit pas d'une formule empruntée au hasard, mais d'un jugement politique. Or, la préface ne dit rien de l'enquête à l'origine de ce jugement. Elle propose en revanche un récit des origines du livre qui est d'une frappante banalité.
Leur intérêt a débuté selon eux, « au début des années 1970 », lorsque Melton a lu pour la première fois Meurtre au Mexique de Leandro Sánchez Salazar, le colonel ayant dirigé l’enquête de la police mexicaine sur l’assassinat. Les réponses aux questions sur la planification de l’assassinat avaient « nécessité des années de recherche »: les auteurs s’étaient rendus à Moscou où ils avaient « examiné des dossiers de renseignement déclassifiés, interviewé des officiers du renseignement soviétiques à la retraite et eu accès à des archives familiales inédites » qui avaient « profondément modifié [leur] compréhension historique de cet assassinat. » [43]
Il est possible que Melton ait découvert le livre de Sánchez Salazar au début des années 1970. Peut-être cet ouvrage a-t-il éveillé son intérêt pour l'assassinat. Mais les dates que les auteurs invoquent pour le début de leur intérêt passionné coïncident également avec le lancement, en mai 1975, de l'enquête « Sécurité et la Quatrième Internationale » – événement qui a transformé l'étude de l'assassinat de Trotsky et a fait d'une affaire classée une affaire non résolue.
Avant 1975, le récit courant se concentrait essentiellement sur Mercader et Ageloff, bien que des preuves d'un complot bien plus vaste de la GPU aient déjà existé dans les archives publiques. Les enquêtes du Sénat américain dans les années 1950 et les poursuites contre Jack Soble et Mark Zborowski avaient permis de consigner dans les transcriptions officielles des témoignages sous serment concernant les opérations de la GPU au sein du mouvement trotskyste. Le SWP et ses alliés politiques parmi les tendances pablistes ont quasiment ignoré ces enquêtes et poursuites. Le procès et la condamnation de Mark Zborowski devant un tribunal de New York pour parjure lié à son rôle d'agent de la GPU n'ont pas été rapportés dans The Militant. C'est le CIQI qui, le premier, a examiné systématiquement les archives officielles et en a fait le point de départ d'une enquête plus approfondie, tant historique que contemporaine, sur l'infiltration d’État du mouvement trotskyste,.
La question de comment la GPU a infiltré la Quatrième Internationale et le SWP, de qui étaient ses agents au sein du mouvement, et de comment la sécurité de la maison de Trotsky a été compromise de l'intérieur, furent ainsi inscrites à l'ordre du jour politique, historique et contemporain, – et ce sont ces questions qui structurent l'ouvrage de Melton et West. Le texte dans son ensemble retrace fidèlement l'enquête du CIQI.
Melton, le plus âgé des deux auteurs, affirme s'être consacré à ce sujet dès les premières années de l'enquête du CIQI. Il en a certainement eu connaissance et l'a suivie à chaque étape de son développement: les premiers articles de 1975, la publication de Comment la GPU a assassiné Trotsky, les révélations concernant Sylvia Callen en 1977, le procès Gelfand de 1979-1983 et la poursuite de l'enquête sur le World Socialist Web Site, dont son propre ouvrage fait mention.
Même si l'on admet que le livre de Sánchez Salazar a suscité son intérêt pour l'assassinat de Trotsky, cet intérêt même l'aurait amené à avoir connaissance de l'enquête lancée par le Comité international en mai 1975. Il ne s'agit pas là d'une spéculation. Les notes de fin et la bibliographie citent abondamment, comme nous l'avons déjà souligné, les publications de ‘La sécurité et de la Quatrième Internationale’.
L'enquête du CIQI ne résultait ni d'une fascination pour les antiquités ni de la découverte fortuite d'un livre. Elle était immédiatement liée à une crise relative à la sécurité au sein de la Workers League en 1974, impliquant Tim Wohlforth, alors secrétaire national, et sa compagne Nancy Fields, une provocatrice dont les liens familiaux avec un haut responsable de la CIA n'avaient pas été révélés au parti. La décision de la Workers League de suspendre Fields le temps d'une enquête sur ses antécédents familiaux fut qualifiée de « paranoïa » par Joseph Hansen, dirigeant de longue date du Socialist Workers Party aux États-Unis. [44] Cette réaction était remarquable, car Hansen avait été témoin de l'assassinat de Trotsky en 1940 et connaissait parfaitement le prix terrible payé par la Quatrième Internationale pour sa négligence dans les questions de sécurité.
L’objectif initial de l’enquête était d’éduquer les cadres du mouvement trotskyste en étudiant les défaillances dans la sécurité qui avaient rendu possible l’assassinat de 1940 et en en tirant les leçons politiques appropriées
Les enquêteurs non mentionnés
Les auteurs affirment que la découverte du livre de Sánchez Salazar avait « déclenché une quête qui allait s’étendre sur des décennies, menant les auteurs à travers les continents, au cœur des archives et jusque dans les foyers de ceux qui avaient hérité des secrets de la guerre la plus soigneusement dissimulée de Staline. » [45] Il est remarquable pourtant que ni Melton ni West, au cours de leur enquête mondiale qui dura des décennies, ne tentèrent de contacter le Comité international de la Quatrième Internationale, qui menait une enquête publique exhaustive et sans précédent sur l’assassinat.
David North, qui a joué un rôle central dans l'élaboration de ‘La sécurité et la Quatrième Internationale’ dès le début de l'enquête, n'apparaît que dans trois notes de fin et dans la bibliographie, identifié uniquement comme l'auteur d'une notice nécrologique d'Harold Robins. [46] Alex Mitchell, journaliste et rédacteur en chef très compétent du News Line (organe du Workers Revolutionary Party britannique), qui a joué un rôle crucial dans les premières étapes de l'enquête et avec qui North a étroitement collaboré pour la rédaction des premiers documents publiés entre 1975 et 1977 sous le titre de Security and the Fourth International, est totalement passé sous silence. Le récit détaillé de l'enquête par Mitchell dans ses mémoires de 2011, Come the Revolution (Le révolution à venir), n'est même pas cité dans la bibliographie des auteurs.
Le rôle de North est largement documenté dans les publications citées par les auteurs. North a localisé Mark Zborowski à San Francisco et l'a photographié, ainsi que sa femme, devant leur appartement en août 1975 ; ces photographies figurent dans Comment la GPU a assassiné Trotsky, dans l'édition brillamment conçue par David King. [47] (Les auteurs connaissent le travail de King; leur bibliographie mentionne à la fois son ouvrage Trotsky: A Photographic Biography et The Great Purges de Deutscher et King.)
North se rendit au Mexique en 1976 et 1977 ; il interrogea Eduardo Ceniceros, l’avocat de Mercader, et photographia l’enveloppe d’une lettre de l’assassin à son avocat ; il interrogea également Alfonso Quiroz Cuarón, le criminologue qui, en 1950, avait établi la véritable identité de l’homme se faisant appeler « Jacques Mornard » ou « Frank Jacson » ; et il interrogea le journaliste mexicain Eduardo Téllez Vargas. [48] Ceniceros et Quiroz Cuarón occupent une place importante dans le récit, mais sans aucune mention des entretiens au cours desquels ils ont témoigné lors de l’enquête du CIQI. C’est North qui, en mai 1977, retrouva Sylvia Callen, comme relaté précédemment.
Les auteurs citent la propre prévision glaçante de Trotsky de son propre assassinat, donnée au journaliste Téllez Vargas le 17 août 1940: « Je serai tué soit par l’un d’eux ici, soit par un de mes amis de l’extérieur, par quelqu’un qui a accès à la maison. Car Staline ne peut pas me laisser la vie sauve. » [49] La source indiquée en note de fin est « Léon Trotsky, cité dans Isaac Deutscher, Le Prophète banni: Trotsky, 1929-1940 [New York : Oxford University Press, 1963], p. 503. » [50] Or, aucun entretien de ce type ne figure dans la biographie de Deutscher. L’attribution à la biographie de Deutscher est donc entièrement inventée. La citation est reproduite fidèlement à partir du témoignage de Téllez Vargas lui-même lors de son entretien avec North pour l’enquête Sécurité et la Quatrième Internationale.
L’entretien de North avec Eduardo Téllez Vargas a eu lieu à Mexico le 20 décembre 1976 et a été publié début 1977 dans un ouvrage grand format intitulé « L’assassin de Trotsky en liberté ». Comme indiqué dans le chapitre « La sécurité à Coyoacán », Téllez Vargas avait déclaré à North :
« Il y a eu un moment où Trotsky n'avait plus confiance en personne. Il ne faisait confiance à personne. Il n'a cité aucun nom, mais il m'a dit : « Je serai tué soit par l'un d'eux ici, soit par l'un de mes amis à l'extérieur, par quelqu'un qui a accès à la maison. Parce que Staline ne peut pas me laisser la vie sauve. » [51]
Il n'y a pas d’explication innocente à l'attribution erronée de la déclaration de Téllez Vargas à l'ouvrage de Deutscher, où il n’existe aucune mention de Téllez Vargas ni de sa déclaration. Il s'agit d'une dissimulation délibérée. Citer la source réelle aurait nécessité de mentionner l'enquête. Il en résulte une provenance falsifiée pour l'un des témoignages les plus importants dans le dossier historique et une illustration, modeste mais éloquente, de la méthode de ce livre: on utilise les résultats de l'enquête et on fait disparaître leur origine.
Enfin, il y a l'omission la plus difficile à expliquer. Bien que Melton et West aient parcouru le monde pour s'entretenir avec des responsables du renseignement russe et retrouver des descendants d'individus ayant servi dans la garde de Trotsky à Coyoacán, ils n'ont jamais contacté le Comité international ni David North – pourtant très actif publiquement, facilement joignable et président du comité de rédaction international de la publication citée par les auteurs.
Un entretien avec North, ou même une simple demande de commentaire, aurait rendu la dissimulation impossible à maintenir. L'enquête aurait alors acquis un visage et une histoire, et ses propres conclusions, revendiquées par elle, n'auraient plus pu être ignorées. Le silence envers l'enquêteur principal encore en vie était aussi nécessaire que le silence sur l'enquête même si l'on voulait présenter ses résultats comme le domaine commun anonyme de « ce qui est généralement connu».
L'omission de tout ce qui a suivi l'assassinat
Le récit du complot politique s'achève avec l'assassinat de Trotsky. Les chapitres suivants s'attardent sur l'emprisonnement de Mercader, son identification, ses possibles tentatives d'évasion et sa vie ultérieure, ainsi que sur des éléments biographiques et la provenance de l'arme du crime.
Mais la principale découverte de La sécurité et la Quatrième Internationale est que le complot contre la Quatrième Internationale ne s'est pas arrêté le 20 août 1940. Il existe une continuité ininterrompue depuis l'infiltration des années 1930, en passant par l'assassinat d'août 1940, jusqu'aux décennies suivantes, et la périodisation du livre la rompt. Les agents sont restés en place. Callen a occupé le bureau de Cannon jusqu'en 1947. Zborowski, amené aux États-Unis grâce aux efforts extraordinaires de Lola Dallin et George Novack, y a opéré jusque dans les années 1950. Hansen est devenu le chef du parti et a orchestré la rupture du SWP d’avec le Comité international en 1963. En tant que dirigeant majeur du « Secrétariat unifié » et rédacteur en chef d'Intercontinental Press, il a pu introduire des agents dans les organisations pablistes du monde entier.
L'importance que le gouvernement américain accordait aux services de Hansen au sein du SWP est manifeste dès 1941, dans un épisode que le livre ne mentionne jamais. Cette année-là, la direction du SWP et celle de la section locale 544 du syndicat des Teamsters fut inculpée en vertu de la loi Smith lors du procès de Minneapolis; 18 accusés furent condamnés et emprisonnés, lors des premières poursuites de ce type menées par le gouvernement américain en temps de paix. [52] Joseph Hansen, ancien secrétaire de Trotsky et l'une des figures les plus importantes du parti, ne figurait pas parmi les inculpés. L'ouvrage d'Eric London, Agents, consacre une analyse approfondie et rigoureusement documentée à cette exclusion surprenante et démontre que l'absence de Hansen de l'acte d'accusation était nécessaire car il travaillait déjà comme informateur du FBI au sein du SWP. Melton et West citent Agents à plusieurs reprises dans leur chapitre sur Callen [53] et font l'éloge du travail de London sur Ageloff. Mais ils passent entièrement sous silence ses conclusions sur le procès de Minneapolis.
L'histoire se poursuit. En 1947, le SWP blanchit Callen, une position qu'il maintint même après que Budenz l'eut publiquement identifiée en 1950. Pendant près de trente ans, le parti qui avait été infiltré ne mena aucune enquête sur cette infiltration. Lorsque le Comité international ouvrit l’enquête de Sécurité et la Quatrième Internationale en mai 1975, s'engageant pour la première fois à établir la vérité, « sans rien cacher », selon les termes de la déclaration du Workers Revolutionary Party de 1975. [54] le SWP et ses alliés internationaux lancèrent une contre-attaque organisée. Les membres qui cherchaient des réponses furent menacés.
En janvier 1977, un rassemblement à Londres réunissant environ 1 500 membres d'organisations pablistes dénonça l'enquête, reprenant à leur compte le « Verdict » qui la qualifiait de « coup monté éhonté », et prit la défense de Hansen et Novack. Ce rassemblement était présidé par Tariq Ali, démagogue petit-bourgeois sans scrupules et figure de proue de la branche britannique du mouvement pabliste, qui rompit par la suite tout lien avec le trotsksme. Le Comité international le qualifia à juste titre de « Plateforme de la honte ». Pendant deux heures, les orateurs proférèrent des injures abjectes à l'encontre de Gerry Healy, présent dans l'assistance. Lorsque, à la fin de ces diatribes, Healy se leva pour demander la parole, Tariq Ali la lui refusa et mit au meeting.
L'événement a été rapporté dans la presse grand public. [55] Melton et West affirment que leur enquête s’étend à cette période; ils ne pouvaient pas l'ignorer.
Quatre mois après ce rassemblement, North et Mitchell ont confronté en personne Callen-Doxsee à Wheaton, dans l'Illinois. Hansen réagit à ces révélations en avertissant le Comité international de « conséquences mortelles ». [56] En octobre 1977, Tom Henehan, un membre de 26 ans du Comité politique de la Ligue des travailleurs, fut assassiné à New York. [57]
En mars 1978, lorsqu'Alan Gelfand écrivit au comité national du SWP, en examinant les documents et exigeant que Sylvia Franklin soit répudiée comme agent de la GPU et que Hansen fournisse un compte rendu complet de ses relations avec la GPU et le FBI, Larry Seigle, au nom du comité politique, répondit: « Le Parti ne peut et ne tolérera pas des opérations anti-agents dans ses rangs. Toute nouvelle diffusion de calomnies émanant de Healy ne sera pas tolérée. » En décembre 1978, Gelfand déposa un mémoire d'amicus curiae exigeant du procureur général des États-Unis la divulgation des noms de tous les informateurs du gouvernement au sein du SWP, anciens et actuels. Un mois plus tard, le SWP l'exclut. [58] En 1979, Gelfand entama la procédure judiciaire qui permit finalement de rendre public le témoignage de Sylvia Callen devant le grand jury et d’imposer une comparution pour Zborowski.
Les révélations de l'enquête ont également porté sur la direction contemporaine du SWP: la quasi-totalité des dirigeants du parti après Cannon et Dobbs provenaient, dans les années 1960, d'un seul et même petit établissement, le Carleton College du Minnesota. L'ancien doyen de ce collège, Richard C. Gilman, a déclaré au Comité international que les diplômés de Carleton avaient été « infiltrés » au sein du SWP par le biais du ‘Comité pour un traitement équitable de Cuba’, une organisation manipulée par la CIA et le FBI. Parmi ces diplômés de Carleton figurait Jack Barnes, qui devint secrétaire national du SWP. [59]
Rien de tout cela n'apparaît dans le récit de Melton et West: ni le procès de Minneapolis de 1941, ni le blanchissement de Callen par le SWP en 1947, ni la mascarade de la « Plateforme de la honte » de 1977, ni l'assassinat de Henehan, ni le procès de Gelfand, ni l'infiltration de la direction du SWP par des étudiants du Carleton College. La dissimulation qui a suivi 1940 et l'infiltration continue de la Quatrième Internationale par la GPU et le FBI constituent un élément essentiel et politiquement crucial de l'histoire de l'assassinat et de ses conséquences. Cette dissimulation était la poursuite de la conspiration. Raconter l'histoire de l'assassinat de Trotsky sans mentionner la lutte menée par le Comité international contre la défense des agents de la GPU et du FBI au sein du mouvement trotskyste, c'est comme mettre Hamlet sur scène sans le prince.
La promotion de Susan Weissman
Pourquoi les auteurs omettent-ils une enquête dont ils acceptent les conclusions? Voyons ce que cette omission permet d’accomplir. L’ouvrage substitue un contre-récit dans lequel est totalement supprimé le rôle fondateur du mouvement trotskyste dans le fait de démasquer le complot de la GPU contre Trotsky – et, après son assassinat, l’infiltration continue de la Quatrième Internationale par la GPU et le FBI.
Un contre-récit exige une autorité intellectuelle, et le choix des auteurs en révèle la nature. L'ouvrage encense Susan Weissman – « l'universitaire Susan Weissman, dont les recherches sur Mark Zborowski demeurent fondamentales » [60] – et la cite dans 26 notes de fin, plus que toute autre source liée à l'enquête effective menée sur Zborowski.
Weissman était membre du SWP. Son travail sur Zborowski n'a rien de « fondamental » Il consiste surtout à diluer les faits mis au jour par La Sécurité et la Quatrième Internationale par le biais d’omissions et de mensonges.
Elle milite depuis des décennies au sein du mouvement pabliste, est membre de l'organisation Solidarité, fondée en grande partie par d'anciens membres du SWP, et a rejoint le comité de rédaction de sa revue Contre le courant en 1986. Défenseure inébranlable de Hansen et de ses complices, elle poursuit encore aujourd'hui ses efforts pour discréditer l'enquête du CIQI. Elle a soutenu l'exclusion d'Alan Gelfand du SWP. Dans une correspondance privée avec l'ancien trotskyste Albert Glotzer, elle a qualifié La sécurité et la Quatrième Internationale de « foutaises » ; elle s'est plainte du récit de l'historien soviéto-russe Dmitri Volkogonov sur l'assassinat de Trotsky, affirmant qu'« il se [fondait] non seulement sur [l'agent de la GPU] Sudoplatov, mais pire encore sur les Healyistes américains (ou « Northistes ») de l'«Affaire Gelfand » – une formulation où ceux qui ont enquêté sur l'assassinat de Trotsky sont mis en-dessous d'un de ceux qui ont organisé le crime. [61]
Dans ses publications, elle qualifie l'affaire Gelfand de « futile et sans fondement » [62] . Son récit concernant Zborowski est truffé d'erreurs factuelles; l'ouvrage lui-même doit la corriger dans ses notes de fin (« Weissman, p. 607, affirme à tort que “c'est lors de cette réunion que Sylvia Ageloff a rencontré Ramón…” »). [63] David North a répondu à ses articles délibérément trompeurs dans une lettre ouverte de 2015, intitulée « La Sécurité et la Quatrième Internationale, l'affaire Gelfand et la déposition de Mark Zborowski », où il démasque Weissman comme une menteuse. [64] North n'a jamais retiré cette accusation et Weissman n'y a jamais répondu.
Le fait le plus important dans le récit de Weissman concernant Zborowski est ce qu'elle a dissimulé: l'alliance du SWP avec Zborowski et avec le gouvernement des États-Unis pour empêcher l'interrogatoire du principal agent de la GPU au sein de la Quatrième Internationale.
Voici les faits. En février 1982, la juge Pfaelzer accorda à Gelfand 90 jours pour mener l'enquête, et ses avocats assignèrent Zborowski à comparaître. L'occasion se présentait enfin pour le mouvement trotskyste d'interroger sous serment l'homme qui avait joué un rôle central dans les assassinats d'Erwin Wolf, d'Ignace Reiss, de Leon Sedov et de Rudolf Klement – de l'interroger longuement sur l'assassinat, les méthodes de la GPU et l'identité des agents infiltrés au sein du SWP, et de le contraindre à préciser le rôle exact de Lola Dallin, de Joseph Hansen et d'autres. Le Socialist Workers Party demanda immédiatement au tribunal une ordonnance de protection pour empêcher la déposition. Quand on lui a demandé sous serment: «Est-ce votre rôle de protéger les agents de la GPU? », Jack Barnes a répondu : « Mon rôle est de protéger les droits des citoyens américains […] M. Zborowski a les mêmes droits que tout autre citoyen de ce pays ». [65]
Le tribunal rejeta la requête du SWP et la déposition eut lieu le 15 avril 1982. Le gouvernement américain était présent: un avocat représentant le directeur de la CIA William Casey, le directeur du FBI William Webster, et le procureur général William French Smith ont assisté à l’interrogatoire, tandis que l’avocat de Zborowski collaborait étroitement avec ceux du SWP. Zborowski répondit aux questions concernant son identité, puis invoqua le Cinquième Amendement pour ne pas répondre à tous les autres éléments: son entrée aux États-Unis en 1941, organisée par Dallin et Novack; ses activités pour le compte de la police secrète soviétique au sein du SWP; et sa connaissance de l’appareil international de la GPU au sein du mouvement trotskyste à partir de 1930.
Lorsque les avocats de Gelfand ont demandé à obtenir des réponses, le tribunal a statué, en janvier 1983, que tout témoignage identifiant des agents infiltrés au sein du SWP pourrait exposer Zborowski à des poursuites en vertu de la loi de 1982 sur la protection des identités des agents de renseignement, récemment promulguée. On épargna à Zborowski de répondre aux questions posées par les avocats de Gelfand – grâce à l'aide cruciale de ses défenseurs au sein du SWP – grâce à une loi fédérale criminalisant l'identification d'agents gouvernementaux au sein de cette organisation. Ainsi se termina la seule occasion que le mouvement trotskyste aurait jamais eue d'interroger Mark Zborowski. Le tueur de la GPU est mort en 1990, emportant avec lui de nombreux secrets, notamment l'identité de ses collègues agents de la GPU dans le mouvement trotskyste. [66]
Weissman a soutenu cette intervention et continue de la soutenir. Dans lee récit qu’elle a publié, elle balaie l'épisode d'un revers de main, le tournant en dérision: Zborowski, écrit-elle, avait «dupé Gelfand et son avocat», se révélant « passé maître dans l'art de ne rien révéler, d'invoquer le cinquième amendement et de ridiculiser ses interlocuteurs». [67] Chaque élément de ce récit constitue une falsification du dossier. Zborowski n'a dupé personne. Il est resté silencieux et visiblement nerveux dans la salle de déposition. Il a été sauvé par l'action conjointe des avocats du SWP, de son propre avocat et du gouvernement des États-Unis, qui a invoqué une loi votée pendant le déroulement du procès. Et la scène que Weissman s'efforce d'effacer – le SWP aux côtés de la CIA, du FBI et du procureur général des États-Unis pour défendre un assassin de la GPU contre des questions concernant son rôle dans l'assassinat du fils de Trotsky et d'autres dirigeants trotskystes, de même que dans le réseau d'agents plus large au sein du SWP – est l'expression la plus concentrée de tout ce que La sécurité et la Quatrième Internationale avaient mis au jour. Weissman a bâti sa « recherche » frauduleuse concernant Zborowski basée sur une dissimulation de ces faits.
Voilà l’auteure dont les recherches sont qualifiées de « fondamentales » par Melton et West. Leurs éloges sont tout à fait injustifiés. Ils savent pertinemment que l’on ne peut se fier aux jugements de Weissman concernant les agents, car leurs propres écrits les contredisent: ils constatent son insistance sur l’innocence d’Estrin et concluent, sur la base des preuves, qu’Estrin a soutenu à chaque étape l’agent le plus important de la GPU. Ils rejettent les justifications de Weissman et la louent malgré tout. Son importance pour leur ouvrage réside ailleurs. Elle a longtemps appartenu à l’organisation ayant orchestré la dissimulation, s’est opposée toute sa vie à l’enquête, est la seule auteure ayant écrit sur Zborowski dont on peut être sûr qu’elle ne mentionnera jamais La sécurité et la Quatrième Internationale, ne relatera jamais ce qui s’est exactement passé lors de sa déposition et ne décrira jamais l’alliance entre le SWP et le gouvernement américain qui a étouffée celle-ci.
Tous les documents juridiques relatifs aux efforts d'Alan Gelfand pour assigner Zborowski, ainsi que la transcription de la déposition de l'agent de la GPU du 15 avril 1982, sont publiés dans le dossier en deux volumes de l'Affaire Gelfand. Bien que le premier volume figure dans la bibliographie Melton-West et soit cité deux fois dans les notes de fin [68] ni les documents ni la déposition ne sont cités.
Blâmer la victime
Le refus de l’ouvrage de se pencher sur La sécurité et de la Quatrième Internationale le conduit en définitive à une conclusion intenable. Dans un chapitre intitulé « Le révolutionnaire qui a oublié de se défendre », les auteurs affirment que Trotsky « a fatalement sous-estimé l’adversaire qu'il aurait dû comprendre le mieux » [69] et ouvrent le chapitre par une épigraphe, attribuée à l'analyste de la CIA Rita T. Kronenbitter, déclarant que Trotsky était mort « pour n’avoir pas cru à la trahison ». [70] Le chapitre considère l'article de Kronenbitter paru en 1972 dans la revue interne de la CIA , Studies in Intelligence, intitulé «Léon Trotsky, dupe du NKVD » [71] , comme « l'une des analyses les plus pertinentes » de l'échec de Trotsky. [72]
C'est faux, et Melton et West plus que quiconque sont à même de le savoir. Aucun spécialiste sérieux du renseignement ne tient la cible d'un assassinat pour responsable de sa propre sécurité; cette responsabilité incombe aux services chargés de sa protection. Cela est également contredit par les faits historiques. Trotsky, qui a bâti l'Armée rouge et l'a dirigée pendant la guerre civile, était un expert en matière de sécurité, et les dernières années de sa vie ont été consacrées à la lutte pour démasquer la police secrète stalinienne et armer le mouvement ouvrier contre elle.
Le 2 novembre 1937, suite aux assassinats d'Ignace Reiss et d'Erwin Wolf et à la campagne d'extermination menée par la GPU en Espagne, Trotsky publia une lettre ouverte intitulée: « Il est grand temps de lancer une offensive mondiale contre le stalinisme. » [73] Les complots de Moscou, écrivait-il, avaient été conçus « comme point de départ d'une offensive écrasante contre les opposants de la clique moscovite sur la scène internationale ». Il exigeait « un régime de méfiance absolue envers quiconque était lié, directement ou indirectement, à l'appareil stalinien » et appelait les organisations ouvrières à « rassembler sans relâche des documents, des témoignages et des publications » sur les crimes de la GPU et à publier des conclusions rigoureusement étayées. Dans un autre article, paru en septembre 1937 après l'assassinat de Reiss, Trotsky insistait également sur le fait que « la seule défense sérieuse contre les assassins à la solde de Staline est une publicité totale. » [74] Pour Trotsky, la révélation de ces faits à la classe ouvrière était la réponse à l'infiltration et à l'assassinat.
Après le raid à la mitrailleuse du 24 mai 1940, Trotsky consacra l'essentiel de son temps restant à dénoncer le complot. Dans « Staline cherche ma mort », achevé le 8 juin, il identifia la GPU comme l'organisateur de l'attaque et prédit une nouvelle tentative : « L'échec accidentel de l'attaque, si soigneusement et si habilement préparée, est un coup dur pour Staline. La GPU doit se réhabiliter auprès de Staline. Staline doit démontrer son pouvoir. Une nouvelle tentative est inévitable. » [75] C'est ce même homme qui, comme relaté plus haut, confia à Téllez Vargas le 17 août – trois jours avant son assassinat – que le coup viendrait de quelqu'un ayant accès à la maison, car Staline ne pouvait le laisser en vie.
Ce sont ces faits établis que Melton et West demandent au lecteur de concilier avec l’image d’un Trotsky qui avait «oublié de riposter » et souffrait de « n’avoir pas cru à la trahison ». L’homme qui écrivait qu’une nouvelle tentative d’assassinat était inévitable n’a pas manqué de croire à une trahison. Il a été trahi par l’organisation chargée de sa protection. Ce que Trotsky ne pouvait faire, c’était choisir les hommes que son parti envoyait pour le protéger. Cette tâche incombait à la direction du SWP et l’appareil que celui-ci avait dépêché au Mexique avait été compromis.
Ce que le livre ajoute
L'ouvrage présente certains atouts. Les documents recueillis à Moscou et les sources hispanophones éclairent les détails opérationnels du complot; la planification antérieure à 1940 est relatée avec efficacité. Ce que le livre ne fait pas, c’est modifier la structure du complot, que La Sécurité et la Quatrième Internationale avaient déjà mise au jour cinquante ans auparavant. Même la reconstitution de la villa de Coyoacán – l'emplacement du panneau d'alarme, la disposition des lits lors du raid du 24 mai – n'apporte que peu d'éléments nouveaux par rapport à la description fournie par North dans « L'assassin de Trotsky en liberté ». Le sort du piolet ayant servi à assassiner Trotsky – sujet de la postface et pièce maîtresse du musée cofondé par Melton – est un aspect périphérique du complot. Le parcours de cette arme, entre les commissariats, les collections privées et les salles de vente aux enchères, relève de l'histoire du collectionnisme, et non de celle du crime.
Plus sérieux est l'accent mis par les auteurs sur la possibilité que Trotsky aurait pu survivre à l'attentat, ce qui relève de la spéculation. Mais la question de savoir si une blessure du type de celle subie par Trotsky en 1940 serait traitable en 2026 n'a aucune importance historique. Cela ne change rien à la planification, à l'exécution et aux conséquences de l'assassinat.
Conclusion
Dans la mesure où il s'appuie sur des faits, le livre de Melton et West confirme l'investigation de «La Sécurité et la Quatrième Internationale » et constitue, malgré lui, une dénonciation accablante de la campagne menée pendant des décennies pour discréditer cette enquête. Leur ouvrage confirme les principales conclusions établies par le mouvement trotskyste il y a un demi-siècle: l'infiltration de la GPU au plus haut niveau du SWP; les relations secrètes entretenues par Hansen avec la GPU et le FBI; le fait que Harte a ouvert le portail ; la transmission par Callen des secrets du mouvement à la police stalinienne pendant une décennie; le fait qu’Ageloff fut l’indispensable soutien de l'assassin; que chaque intervention d’Estrin avait soutenu le principal agent de la GPU en Europe. Et par la manière dont ces conclusions sont confirmées – l'effacement des enquêteurs, la falsification de la citation, la glorification de ceux qui défendent la dissimulation, l'occultation de tout ce qui s’est produit après 1940 – l'ouvrage témoigne de ce qui est toujours en jeu.
Ce qui était et ce qui reste la question, c'est l'indépendance politique et physique du mouvement ouvrier vis-à-vis de l'État capitaliste. Les questions soulevées par « La Sécurité et la Quatrième Internationale » conservent toute leur actualité, car les pratiques qu'il a mises au jour – l'infiltration du SWP par les agences du stalinisme et de l'impérialisme – ne se sont pas arrêtées en 1940, ni en 1979, ni même en 1983, lorsqu'un tribunal fédéral, avec le soutien des avocats du SWP, a décidé que le principal agent de la GPU ne pouvait être contraint d'identifier les agents du gouvernement infiltrés dans le parti. Près de cinquante ans après que les pablistes se soient réunis à Londres dans leur ‘Plateforme de la honte’ pour discréditer l'enquête du CIQI, ses conclusions sont reconnues comme des faits avérés, même par des historiens proches de l'État qui ne partagent aucune de ses opinions politiques. L'un d'eux concède à présent publiquement que l'enquête était « indispensable » et « absolument juste ». L'ouvrage de Melton et West doit être lu en même temps que l'enquête qu'il confirme.
(Article paru en anglais le 4 octobre 2026)
[1] Josh Ireland, La mort de Trotsky : la véritable histoire du complot visant à tuer le plus grand ennemi de Staline (New York : Dutton, 2026).
[2] Melton et West, p. 1.
[3] Melton et West, p. 2.
[4] Melton et West, p. 3.
[5] Melton et West, p. 8.
[6] Melton et West, notes de fin, chapitre 2, n. 1. L'éditeur est mal identifié : comme l'indique la propre bibliographie du livre (entrée 39), Comment la GPU a assassiné Trotsky a été publié par New Park Publications.
[7] Melton et West, notes de fin, chapitre 2, n. 68.
[8] Melton et West, notes de fin, chapitre 6, n. 58; chapitre 12, n. 11; chapitre 20, n. 33; chapitre 33, n. 1.
[9] Melton et West, Bibliographie sélective, entrées 23 ( À la défense du trotskysme ), 39, 48, 49, 58, 86 et 87.
[10] Melton et West, notes de fin, Introduction, n. 6 ; chapitre 2, n . 1, 7, 23, 28, 42, 55, 56, 68 ; chapitre 3, n . 12, 13, 15 ; chapitre 4, n . 1, 2, 3, 5, 6, 8, 9 ; chapitre 6, n. 58 ; chapitre 12, n . 11, 16, 27 ; chapitre 16, n . 21, 22, 23 ; chapitre 18, n. 24 ; chapitre 20, n . 31, 33 ; chapitre 22, n . 2, 4 ; chapitre 24, n . 14, 17 ; chapitre 29, n . 6, 8, 9, 10, 11 ; chapitre 33, nn . 1, 2, 9, 30.
[11] Melton et West, notes de fin, Introduction, n. 6 ; chapitre 2, n . 1, 7, 28, 42, 55, 56 (« Ibid. »), 68 ; chapitre 4, n . 3, 5 ; chapitre 12, n . 16, 27 ; Bibliographie sélective, entrée 39. Chapitre 4, n . 3 et 5 attribuent l’ouvrage à « Londres ».
[12] Melton et West, p. 404.
[13] Melton et West, pp. 181–82.
[14] Melton et West, « Distribution des personnages », sv Joseph Hansen, xxi.
[15] Melton et West, p. 404.
[16] https://www.wsws.org/en/articles/2019/12/31/scfi-d31.html
[17] https://www.marxists.org/history/etol/document/swp-us/misc-1/verdict.htm; https://www.wsws.org/en/articles/2023/09/21/qixz-s21.html
[18] https://www.wsws.org/en/articles/2025/12/10/jopu-d10.html; https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[19] Melton et West, « Distribution des personnages », sv Robert Sheldon Harte ; voir aussi p. 192.
[20] https://www.wsws.org/en/articles/2023/09/21/qixz-s21.html
[21] Melton et West, pp. 42–43.
[22] Melton et West, p. 48.
[23] https://www.wsws.org/en/articles/2018/08/14/sec1-a14.html
[24] https://www.wsws.org/en/special/library/da1b7d2a-85d0-4791-b920-cf2a6516c331.html
[25] https://www.wsws.org/en/articles/2018/08/14/sec1-a14.html; https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/01/2558-n01.html
[26] https://www.wsws.org/en/articles/2018/08/14/sec1-a14.html; https://www.wsws.org/en/articles/2025/12/23/zirb-d23.html
[27] https://www.wsws.org/en/special/library/fi-14-2/05.html
[28] https://www.wsws.org/en/special/library/fi-14-2/05.html
[29] The Militant, 5 août 1983, p. 13
[30] Melton et West, pp. 47–48.
[31] Melton et West, p. 404 ; « Index des personnages», sv Lilia Ginzberg Estrin.
[32] Melton et West, p. 102.
[33] Melton et West, chapitre 6, « La séduction et la trahison de Sylvia Ageloff » ; chapitre 29, pp. 293 et suivantes.
[34] https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/06/sylv-f06.html; https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/06/sylv-f07.html; https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/08/sylv-f08.html; https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/09/sylv-f09.html
[35] Melton et West, chapitre 33, pp. 318 et suiv. La série de London est citée dans les notes de fin du chapitre 6 (n. 58), du chapitre 12 (n. 11), du chapitre 20 (n. 33), du chapitre 22 ( n . 2, 4), du chapitre 24 ( n . 14, 17), du chapitre 29 ( n . 6, 8-11) et du chapitre 33 ( n . 1, 2, 9).
[36] Melton et West, p. 319 ; London est qualifié d’« historien » aux pp. 319 et 321.
[37] https://www.wsws.org/en/articles/2023/09/21/qixz-s21.html
[38] Melton et West, « Index des personnages», sv Joseph Hansen.
[39] https://www.wsws.org/en/special/library/how-the-gpu-murdered-trotsky/00.html; https://www.wsws.org/en/articles/2025/12/27/kawt-d27.html
[40] Melton et West, « Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant, pourquoi ces auteurs », ix.
[41] https://www.wsws.org/en/articles/2015/10/16/meet-s16.html
[42] https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/06/sylv-f06.html
[43] Melton et West, « Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant, pourquoi ces auteurs. »
[44] https://www.wsws.org/en/articles/2025/05/23/lxnt-m23.html
[45] Melton et West, « Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant, pourquoi ces auteurs. »
[46] Melton et West, notes de fin, chapitre 16, nn . 21, 22 (« Ibid. »), 23 ; Bibliographie sélective, entrée 58.
[47] https://www.wsws.org/en/articles/2019/12/31/scfi-d31.html
[48] https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/01/2558-n01.html; https://www.wsws.org/en/articles/2021/02/09/sylv-f09.html
[49] Melton et West, p. 243. Les mêmes mots sont également utilisés comme épigraphe du chapitre 22, p. 237.
[50] Melton et West, notes de fin, chapitre 22, n. 21.
[51] L'assassin de Trotsky en liberté (New York : Labor Publications, 1977), p. 16
[52] https://www.wsws.org/en/articles/2016/12/08/secu-d08.html
[53] Melton et West, notes de fin, chapitre 4, nn . 1, 2, 6, 8, 9 ; voir aussi chapitre 3, nn . 12, 15.
[54] https://www.wsws.org/en/articles/2025/05/23/lxnt-m23.html
[55] https://www.wsws.org/en/articles/2023/09/21/qixz-s21.html; https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/01/2558-n01.html
[56] https://www.wsws.org/en/special/library/da1b7d2a-85d0-4791-b920-cf2a6516c331.html
[57] https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/06/quol-n06.html; https://www.wsws.org/en/articles/2022/10/17/hene-o17.html
[58] https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/25/bsbh-n25.html
[59] https://www.wsws.org/en/articles/2025/11/11/lodg-n11.html
[60] Melton et West, p. 30
[61] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[62] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[63] Melton et West, notes de fin, chapitre 7, n. 58.
[64] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[65] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[66] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html; https://www.wsws.org/en/articles/2025/12/10/jopu-d10.html
[67] https://www.wsws.org/en/articles/2015/11/10/weis-n10.html
[68] Melton et West, Bibliographie sélective, entrée 86 ; notes de fin, chapitre 20, n. 31 ; chapitre 33, n. 30.
[69] Melton et West, p. 379.
[70] Melton et West, p. 379 (épigraphe, citant Kronenbitter).
[71] Rita T. Kronenbitter, « Léon Trotsky, dupe du NKVD », Studies in Intelligence 16, n° 1 (1972), https://www.cia.gov/resources/csi/studies-in-intelligence/archives/vol-16-no-1/
[72] Melton et West, p. 380.
[73] https://www.marxists.org/archive/trotsky/1937/11/hightime.htm
[74] https://www.marxists.org/archive/trotsky/1937/09/reiss.htm
[75] https://www.marxists.org/archive/trotsky/1940/05/stalin.htm
