La visite de Marco Rubio à Athènes intègre plus profondément la Grèce dans la stratégie de guerre de l’impérialisme américain

Le gouvernement conservateur du parti Nouvelle Démocratie (ND) à Athènes intègre la Grèce toujours plus profondément dans la marche à la guerre de Washington, de la Méditerranée orientale à l’Iran et à l’Ukraine.

La position géopolitique cruciale de la Grèce est mise à la disposition de l’armée américaine et de l’OTAN, des dizaines de milliards d’euros sont engagés dans le réarmement et la politique énergétique du pays est alignée sur les intérêts stratégiques de l’impérialisme américain – au prix d’un énorme coût social pour les travailleurs et les jeunes.

Le secrétaire d’État américain Marco Rubio s’est rendu à Athènes les 6 et 7 octobre et s’est entretenu avec le ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis et le Premier ministre Kyriakos Mitsotakis. Les discussions ont porté avant tout sur le renforcement des liens entre la Grèce et la stratégie de guerre de Washington dans la région, en vue de dominer ses ressources énergétiques et ses routes commerciales.

Le secrétaire d’État Marco Rubio s’exprime à un pupitre avec derrière lui l’Acropole, à Athènes, le 7 octobre 2026 [Photo : département d’État des États-Unis [Photo: U.S. Department of State (photographer not named in caption)]

Une déclaration commune publiée par Gerapetritis et Rubio à l’issue de leur rencontre du 7 octobre annonçait un accord d’armement de 4 milliards de dollars, notamment pour des munitions et la modernisation des avions de chasse F-16 et F-35 de la Grèce.

La déclaration annonçait aussi l’initiative du « Corridor gazier vertical », qui vise à faire de la Grèce une plaque tournante régionale pour le gaz américain. Les groupes énergétiques américains ExxonMobil et Chevron devraient tirer profit de l’exploration d’hydrocarbures en mer Ionienne et au sud de la Crète.

La visite de Rubio a été ternie par des révélations antérieures sur la conduite de l’ambassadrice des États-Unis en Grèce, Kimberly Guilfoyle, qui faisait du lobbying auprès de divers gouvernements pour le compte du groupe Aktor, l’une des principales entreprises grecques impliquées dans les accords du « Corridor gazier vertical ». Elle a offert à un riche donateur américain un accès au président Donald Trump s’il réglait une facture de carte de crédit de 100 000 dollars.

Lors d’un échange avec le ministre grec de l’Énergie, à propos de l’effondrement du gouvernement en Roumanie, Guilfoyle a déclaré d’un ton belliqueux: « Nous pouvons faire ça à n’importe quel pays comme nous voulons. Nous pouvons le faire ici. » Après avoir d’abord tergiversé pour savoir si la position de Guilfoyle était intenable, l’administration Trump l’a contrainte à la démission le 13 octobre. Sur les calculs qui ont présidé à ce départ, un agent politique républicain anonyme a déclaré à Politico que « la folie et la corruption étaient trop flagrantes et la Grèce trop importante ».

La base militaire américaine de la baie de Souda, en Crète, sert depuis des décennies de plateforme logistique et de transit essentielle à l’impérialisme américain. Elle est aujourd’hui utilisée dans la guerre contre l’Iran, tandis que la base américaine d’Alexandroupoli, dans le nord-est de la Grèce – à la fois base militaire et installation gazière –, joue un rôle similaire dans la guerre de l’OTAN contre la Russie en Ukraine.

Le porte-avions USS Gerald R. Ford arrive au complexe d’appontements de Marathi de l’OTAN dans la baie de Souda en Crète, le 23 février 2026 [Photo: U.S. Navy photo by Petty Officer 3rd Class Hannah Donahue]

Au cours des 12 prochaines années, la Grèce prévoit de consacrer 25 milliards d’euros à la plus vaste modernisation de ses forces armées de son histoire. Le fleuron de ce programme est le Bouclier d’Achille, d’un coût de 3,5 milliards de dollars – un dôme de défense anti-aérienne et anti-drones –, qui sera développé en partenariat avec Israël. Lors d’une conférence de presse, Rubio a félicité la Grèce d’être en passe de consacrer 5 pour cent de son PIB à son armée et aux infrastructures connexes d’ici 2035.

Alors que des milliards d’euros sont engloutis dans la guerre et dans des accords énergétiques, la classe ouvrière grecque peine encore à se relever de l’austérité mise en œuvre par les gouvernements successifs au cours de la dernière décennie, sur injonction de l’Union européenne (UE) et du Fonds monétaire international (FMI).

En 2024, les dépenses publiques de santé s’élevaient à un peu plus de 12 milliards d’euros, plus de vingt pour cent de moins qu’en 2009; le revenu moyen d’un salarié à temps plein était de 18 000 euros, moins de la moitié de la moyenne de l’UE; le salaire minimum n’est que de 920 euros par mois, une somme dérisoire.

Selon les chiffres d’Eurostat publiés le mois dernier, 87,1 pour cent des habitants de la Grèce avaient du mal à boucler leurs fins de mois – le taux le plus élevé de l’UE et plus du double de la moyenne européenne, qui est de 42,5 pour cent.

Le point d’orgue de la visite de Rubio a été son discours sur la Pnyx dans la soirée du 7 octobre – le lieu où siégeait l’assemblée souveraine des citoyens dans l’Athènes antique. Rien n’était démocratique dans ce discours. L’accès se faisait uniquement sur invitation et se limitait à une poignée de responsables politiques, de diplomates étrangers et de représentants du monde des affaires; des tireurs d’élite avaient été postés en position surélevée autour du site. Une interdiction pour 24 heures de tout rassemblement en plein air était en vigueur dans le centre d’Athènes, 3 000 policiers étaient déployés et des drones de surveillance survolaient la zone.

Le discours de Rubio a ressassé les thèmes fascisants qu’il avait exposés à Munich le 14 février, centrés sur le mythe de la « supériorité » de l’Occident et invoquant le récit de l’histoire fondé sur les « grands hommes ».

Rubio n’a employé le mot « démocratie » que deux fois – pour rendre un hommage de pure forme au système politique de l’Athènes antique –, avant de révéler que ce n’étaient pas les traditions démocratiques de la cité-État athénienne qu’il valorisait. Ce qu’il valorisait, c’étaient des « qualités » qui « allaient bien, bien plus profond » et qui ne pouvaient « être réduites à un système ou à une théorie politique particuliers ».

Parmi ces qualités, la première est, selon lui, le concept grec antique de « thumos » – la part de l’être humain qui éprouve la colère, la fierté, le courage et l’indignation –, sans lequel « les nations perdent la volonté de se battre, la volonté de s’efforcer, la volonté de survivre ».

Passant sous silence le fait que les philosophes de la Grèce antique avaient mis en garde contre toute prééminence du « thumos » sur le « logos », c’est-à-dire la raison, Rubio a dévoilé le programme impérialiste sans fard de l’administration Trump: « Avec le président Trump, les États-Unis ont fait leur choix. Nous choisissons la poursuite sans complexe de la puissance nationale : reprendre le contrôle de nos chaînes d’approvisionnement critiques, réindustrialiser notre économie, rebâtir notre défense, nous battre pour dominer les technologies et les industries de l’avenir. »

La visite de Rubio est intervenue dans un contexte de tensions croissantes entre la Grèce et la Turquie, également membre de l’OTAN, les deux pays s’alignant sur les objectifs de l’impérialisme américain.

La rivalité historique entre les bourgeoisies grecque et turque autour de la mer Égée et de Chypre s’est encore accrue depuis la découverte de réserves de gaz dans la région, les deux pays ayant frôlé la guerre à l’été 2020.

Le projet de câble « Great Sea Interconnector », destiné à relier le réseau électrique de Chypre au reste de l’Europe, est au point mort depuis que la Turquie a objecté que le câble traverserait des eaux au large de la Crète que les deux pays revendiquent. Soucieux de préserver l’intégrité du flanc de l’impérialisme américain en Méditerranée orientale, Rubio a refusé de se laisser entraîner publiquement dans le différend, déclarant que celui-ci se réglait « au mieux par la diplomatie privée, en dehors du cadre des conférences de presse ».

Alexis Tsipras, qui a dirigé de 2015 à 2019 le gouvernement Syriza (Coalition de la gauche radicale) pseudo-de gauche ayant imposé en Grèce une austérité brutale, dirige aujourd’hui l’Alliance grecque de la gauche (ELAS), fondée en mai. Commentant le différend sur le câble, il a pris un ton nationaliste, affirmant que Rubio avait adopté une attitude de « Ponce Pilate » en refusant d’appuyer la revendication de la Grèce.

Tsipras a fustigé la décision de laisser Rubio s’exprimer sur la Pnyx, décision qui, affirmait-il, était incompatible avec « la Grèce en tant que berceau de la démocratie », dans la mesure où les « positions » du mouvement MAGA « étaient par moments totalement à la limite en ce qui concerne la question de la démocratie et de la souveraineté ». Il s’est ensuite vanté d’avoir lui-même décidé, en tant que Premier ministre grec, d’y inviter le président français Emmanuel Macron – surnommé le « président des riches » – ainsi que l’ancien président américain Barack Obama, le discours de ce dernier ayant toutefois été annulé pour des raisons de sécurité.

Tsipras et les couches aisées de la classe moyenne dont il se fait le porte-parole n’ont aucun problème avec un impérialisme qui dissimule ses visées prédatrices en se drapant dans le langage de la démocratie et des droits de l’homme. En pratique, ces belles manières sont jetées aux orties dès que la pseudo-gauche arrive au pouvoir. C’est sous le mandat de Tsipras, et durant la première administration Trump, que le Dialogue stratégique Grèce–États-Unis a été lancé en 2018, jetant les bases du renforcement ultérieur de la présence de l’impérialisme américain en Grèce.

Le verdict de la classe ouvrière grecque, dont l’écrasante majorité s’oppose aux guerres en Ukraine et en Iran ainsi qu’au génocide à Gaza, a été le grand absent de la visite de Rubio. Ces sentiments n’ont aucun exutoire progressiste. La seule manifestation qui a eu lieu a été une marche de 2 000 personnes vers les ambassades des États-Unis et d’Israël le 6 octobre, à l’appel du Front militant de tous les travailleurs (PAME) – la fédération syndicale affiliée au Parti communiste de Grèce (KKE), stalinien – ainsi que de secteurs de la bureaucratie syndicale et de diverses tendances de la pseudo-gauche. La bureaucratie syndicale des deux principales fédérations, l’ADEDY et la Confédération générale des travailleurs grecs (GSEE), a refusé de mobiliser ses adhérents contre la visite de Rubio.

La tâche urgente qui se pose aux travailleurs et aux jeunes grecs est de construire un parti authentiquement révolutionnaire, qui rejette l’orientation nationaliste de la pseudo-gauche et de la bureaucratie syndicale et soit capable d’unir les travailleurs grecs à leurs homologues de Turquie et du monde entier contre la marche à la guerre des puissances impérialistes.

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