Hier, lors d’un déplacement à Marseille, Emmanuel Macron a de nouveau brandi la menace d’imposer l’état d’urgence contre la mobilisation de masse des jeunes et des travailleurs contre son gouvernement. Cette menace met en lumière les tâches politiques auxquelles est confrontée la classe ouvrière aujourd’hui. Elle confirme que l’appareil d’État et la classe dirigeante réagissent à cette mobilisation historique en planifiant une dictature d’extrême-droite.
Les jeunes mobilisés pour l’éducation, les « gilets jaunes » mobilisés sur les prix de l’énergie et pour le pouvoir d’achat, et leurs revendications contre l’austérité, le néofascisme, les milliardaires et la guerre reflètent les opinions de dizaines de millions de Français. Alors que les manifestations s’étendent à l’Espagne, l’Italie, la Belgique, la Serbie, l’Albanie, la Grèce et au-delà, leur lutte reflète les sentiments de centaines de millions d’Européens. Les jeunes et les travailleurs en lutte doivent défendre la démocratie contre l’État capitaliste.
Lors du point presse à Marseille, Macron a évoqué les mobilisations des 17 et 24 octobre et insisté qu’il pourrait avoir recours à l’état d’urgence si le mouvement continuait à se développer : « On tient la République et l’ordre public sans l’état d’urgence. Ça ne veut pas dire que si les choses devaient se dégrader c’est un interdit ou un tabou. »
Or, l’état d’urgence, imposé par le PS sous François Hollande après les attentats islamistes en 2015 à Paris, est un dispositif liberticide qui suspend des droits démocratiques fondamentaux. Il permet à l’État de perquisitionner et saisir sans mandat, de supprimer les manifestations et les réunions publiques, de détenir ou assigner à résidence les individus, de dissoudre les associations auxquelles ils participent, de censurer la presse, et de créer des tribunaux militaires.
Ses dispositions sur les couvre-feux et les interdictions de manifester, prolongées par le PS et Macron dans la législation courante lorsqu’ils ont mis fin sur le papier à l’état d’urgence en 2017, servent déjà à réprimer les manifestations actuellement en cours.
Alors que la néofasciste Marine Le Pen est en tête dans tous les sondages pour les élections présidentielles, le contenu politique d’un nouveau recours à l’état d’urgence est clair. En 1940, c’est le parlement français qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain, la dissolution de la République, et l’instauration d’un régime collaborationniste. En 2026, de larges sections de la bourgeoisie tentent d’installer l’extrême-droite au pouvoir, et le président sortant envisage de fournir à un éventuel gouvernement RN entrant en fonction des pouvoirs dictatoriaux.
En effet, alors que le RN n’est pas au pouvoir, et que Le Pen reste impopulaire auprès des Français, avec seulement 34 pour cent d’opinions positives, la classe dirigeante tente déjà de faire adopter une large panoplie de mesures dictatoriales tirées du programme du RN.
Le 7 juillet, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture un texte visant à installer une « présomption de légitime défense » chaque fois qu’un policier utiliserait son arme. Après les manifestations et les émeutes en 2023 face à l’assassinat de Nahel de sang-froid par la police, le texte crée une « présomption d’usage légitime de l’arme ». L’Assemblée a classé la pétition contre le texte, qui avait recueilli plus de 720 000 signatures, afin d’éviter un débat public. Amnesty International a dénoncé le texte, faisant observer qu’il s’agit d’un « permis de tuer ».
Alors que ce texte attend à présent d’être débattu au Sénat, dominé par la droite, au courant de l’automne, le gouvernement avance aussi un projet de loi « casseur-payeur » déposé au Sénat. Il autoriserait l’État à forcer toute personne présente sur un lieu de manifestation où il y aurait eu des dégradations à verser jusqu’à 10 000 euros. L’État pourrait percevoir cette somme en confisquant directement les allocations familiales, aides pour le logement et autres aides sociales des personnes condamnées.
Le texte permet aussi de suspendre les comptes sur les réseaux sociaux de personnes condamnées, d’utiliser des drones pour identifier les suspects, d’expulser les étrangers présents sur les lieux d’une manifestation. Il relève la peine pour le délit de groupement en vue de commettre des violences d’un an de prison et 15 000 euros d’amende à trois ans et 45 000 euros. En clair, ce texte fait peser des risques financiers énormes sur toute personne qui manifesterait et constitue une menace sérieuse au droit de manifester.
En même temps, Macron a appelé encore une fois à muscler les dispositifs policiers visant les manifestants. Il a avoué que « l’ordre a été tenu » lors des mobilisations du 24 octobre.
Mais selon lui, « à Marseille comme ailleurs », le 17 octobre, « il n’y avait pas assez de forces de sécurité … On n’avait pas du tout anticipé ce qu’il s’est passé ». Il a déclaré : « N’avait pas été anticipé le fait qu’on aurait autant de forces d’ultra-gauche qui se mobiliseraient très tôt le matin, de manière très atypique. On n’avait pas anticipé qu’on aurait, au-delà de cette mobilisation de l’ultra-gauche aussi de la délinquance qui viendrait dessus. Les forces de police n’étaient pas dûment proportionnées. »
Cette explication n’explique rien, et ne fera qu’intensifier les questions que se posent les travailleurs et de jeunes sur le rôle des forces de l’ordre le 17 octobre. Qu’est-ce qui explique la différence flagrante entre les violences visant les commerces le 17 octobre et la situation bien plus calme le 24 ?
Il y a eu environ 3 700 arrestations en France liées aux manifestations depuis le 17 octobre, selon les bilans du ministère de l’Intérieur. Ce nombre est énorme. Toutefois, il est impossible de l’utiliser pour expliquer le manque de casse le 24 octobre. En effet, si la police avait ainsi arrêté toutes les personnes qui voulaient manifester afin de casser, ceci signifierait que quelques milliers de personnes aurait débordé le vaste dispositif sécuritaire de dizaines de milliers de policiers le 17 octobre.
Dans sa vaste majorité, le mouvement des jeunes et des travailleurs, en France comme à travers l’Europe, est revendicatif et pacifique. La tentative d’interdire les manifestations et de traiter les manifestants de casseurs vient d’un gouvernement aux abois, dont les politiques de guerre et de dictature sont rejetées par les travailleurs. C’est dans ces conditions que nombre de travailleurs se posent des questions sur une éventuelle instrumentalisation des casseurs par les forces de l’ordre le 17 octobre.
Une profonde opposition à l’ordre social et politique existant mobilise à présent des millions de personnes à l’échelle européenne. La bourgeoisie ne pourra pas étouffer cette montée de la lutte des classes simplement par recours à la répression et à des lois liberticides. Mais il faut aussi tirer des leçons politiques cruciales de l’expérience de l’état d’urgence en France.
La classe ouvrière et les jeunes ne peuvent pas laisser aux partis parlementaires ou aux bureaucraties syndicales la tâche de défendre la démocratie contre l’oligarchie capitaliste et le néofascisme. Ces organisations sont orientées avant tout aux négociations à l’intérieur de l’appareil d’État capitaliste. Elles ne s’opposent pas donc de manière principielle, de classe, à un projet de dictature.
Comme le démontre le vote à l’Assemblée sur le permis de tuer pour les forces de l’ordre, une majorité y est acquise à des positions du RN sur la répression policière. D’ailleurs, la minorité LFI à l’Assemblée ne constitue pas une défense politique solide des droits démocratiques contre l’Etat policier et le RN. En effet, en novembre 2015, le groupe parlementaire de Mélenchon a voté l’état d’urgence voulu par le PS.
La défense des droits démocratiques nécessite une mobilisation la plus large possible de la classe ouvrière en lutte. Déjà, la question d’un retour à Mai 68, quand la répression policière des étudiants a provoqué la plus grande grève générale de l’histoire de France, se pose largement parmi les travailleurs et les jeunes. Il s’agit à présent d’organiser et de mobiliser la classe ouvrière afin de préparer une nouvelle grève générale, à l’échelle française mais surtout européenne.
Pour cela, les travailleurs et les jeunes doivent s’organiser en comités d’action, indépendants des appareils syndicaux, afin de déborder l’attentisme syndical et de discuter plus largement dans la classe ouvrière les tâches politiques qui découlent de cette situation.
Avant tout, il faut comprendre que la défense des droits démocratiques nécessitera une lutte de la classe ouvrière pour ôter le pouvoir à l’oligarchie capitaliste. La défense de la démocratie passe par la lutte pour le pouvoir ouvrier et le remplacement de l’Union européenne par les États-Unis socialistes d’Europe.
