Avant les manifestations des jeunes en Allemagne, le gouvernement et la police préparent la répression

Grève scolaire contre le service militaire obligatoire à Francfort-sur-le-Main, le 25 septembre 2026

La campagne d’intimidation du gouvernement, de la police et des médias tourne déjà, avant même que des dizaines de milliers d’élèves, d’étudiants et de jeunes travailleurs ne descendent dans la rue samedi dans toute l’Allemagne. Les manifestations contre les coupes sociales, les écoles délabrées, la hausse du coût de la vie et la réintroduction de la conscription sont dénoncées par avance comme potentiellement violentes et extrémistes.

Cette campagne constitue un sérieux avertissement. La classe dirigeante se prépare à déchaîner une violence policière massive contre les jeunes en Allemagne, comme cela se produit actuellement en France. Là, bien plus de 10 000 manifestants ont déjà été arrêtés, et de nombreux jeunes ont été grièvement blessés, certains littéralement mutilés par les armes de la police.

Derrière cette réaction agressive se cache la crainte que les manifestations de masse en France, en Italie, en Espagne, au Portugal, en Albanie et dans d’autres pays ne gagnent l’Allemagne et ne fusionnent avec la résistance de la classe ouvrière.

Cette crainte est fondée. En Allemagne aussi, la colère contre le gouvernement Merz-Klingbeil grandit. Alors que des centaines de milliards d’euros sont engloutis dans le réarmement et la guerre, les écoles et les universités se dégradent, les loyers et le coût de la vie augmentent et les acquis sociaux sont détruits. La réintroduction de la conscription vise à préparer la jeune génération à servir de chair à canon dans une guerre directe contre la Russie, que sont en train de provoquer les puissances de l’OTAN.

Des dizaines de milliers de jeunes sont déjà descendus dans la rue contre la conscription lors de plusieurs grèves scolaires nationales. Plus récemment, le 25 septembre, 45 000 élèves dans une centaine de villes y ont participé, selon les organisateurs.

Le mouvement s’étend à présent. L’initiative « genz-regelt » (La génération Z s’en charge) avait initialement prévu des manifestations à Berlin, Hambourg, Cologne, Francfort-sur-le-Main et Munich. En quelques jours, des manifestations organisées de manière indépendante s’y sont ajoutées dans 18 autres villes. Plus de 135 000 personnes ont annoncé leur participation sur genz-regelt.de. Reste à voir quelle sera la participation réelle, mais l’énorme écho rencontré montre le potentiel d’un mouvement de masse qui dépasse de loin les projets initiaux des organisateurs.

Le gouvernement et la police attisent les craintes de violences

La réaction du gouvernement est révélatrice. Au lieu de répondre aux revendications des jeunes, il mobilise l’appareil sécuritaire et attise l’hystérie à propos d’émeutes prétendument imminentes.

Alexander Throm, porte-parole pour la politique intérieure du groupe parlementaire de l’Union chrétienne-démocrate/Union chrétienne-sociale (CDU/CSU), a averti dans la Rheinische Post qu’il fallait prendre au sérieux le danger que les manifestations soient «détournées par des forces extrémistes de gauche, des secteurs du milieu migrant et des criminels ». Il a déclaré au Handelsblatt que des scènes comme en France devaient être «évitées à tout prix », affirmant qu’une « alliance sinistre » était en train de se former, en particulier à Berlin.

Sebastian Fiedler, porte-parole du Parti social-démocrate (SPD) pour la politique intérieure, a déclaré que les manifestations violentes n’avaient aucune légitimité. Il a salué les préparatifs précoces « extrêmement professionnels » des forces de sécurité et appelé à surveiller qui «faisait chauffer» la situation en ligne.

La Junge Union de Berlin, l’organisation de jeunesse de la CDU dans la capitale, a même demandé à la Bundeswehr (l’armée allemande) d’« assister administrativement » dans une publication sur les réseaux sociaux, exigeant: « Les manifestations “d’élèves” prévues doivent être empêchées. »

Selon le ministère allemand de l’Intérieur, les autorités fédérales et celles des Länder sont en contact étroit, notamment par l’intermédiaire du Centre commun de lutte contre l’extrémisme et le terrorisme. Le renseignement intérieur renforce sa surveillance des réseaux sociaux, tandis que les forces de l’ordre se coordonnent avec la France et l’Italie. On envisage même de refouler des personnes aux frontières et de déployer la Police fédérale en renfort des polices des Länder.

Florian Nath, porte-parole de la police de Berlin, a déclaré que les autorités examineraient s’il s’agissait de « manifestations d’élèves légitimes » ou si d’autres forces exploitaient les manifestations. « Nous ne le permettrons pas », a-t-il menacé. Stephan Weh, président de la section berlinoise du syndicat de police GdP (Gewerkschaft der Polizei), a averti qu’il fallait empêcher des forces radicales d’exploiter les manifestations pour « donner libre cours à des fantasmes de violence » et alimenter le « récit d’une police hostile aux citoyens ».

Ces déclarations en disent long. Ce qui prime, ce n’est pas la défense des droits démocratiques des jeunes, mais celle de l’appareil de violence de l’État. La police s’arroge le pouvoir de décider elle-même si des manifestations sont légitimes. Des médias comme le Handelsblatt, Welt et le Spiegel diffusent des mises en garde contre des « excès de violence » et une prétendue « infiltration ». Pourtant, rien ne permet de penser que les manifestations soient orientées vers la violence. Les organisateurs s’en sont expressément désolidarisés.

Les leçons de la France

Les événements en France montrent jusqu’où l’appareil d’État est prêt à aller. Le mouvement a débuté à la mi-septembre par des blocages de lycées contre le manque d’enseignants, les classes surchargées et les bâtiments délabrés. Le gouvernement a répondu par une violence policière massive.

Selon le ministère français de la Justice, 7 950 personnes avaient été placées en garde à vue au 13 octobre, dont 85 pour cent de mineurs. Des milliers d’autres arrestations ont suivi lors des manifestations des 17 et 24 octobre.

Les conséquences des armes utilisées par la police sont dévastatrices. Le 5 octobre, à Lens, une grenade de la police a arraché la main gauche d’Evan, 15 ans ; il a également perdu plusieurs doigts de la main droite. Près de Saint-Ouen-l’Aumône, un jeune de 14 ans a été grièvement blessé au visage et à la mâchoire par un lanceur de grenades tirant à courte distance. Plusieurs jeunes ont perdu l’usage d’un œil après avoir été touchés par des projectiles de la police. Des organisations de défense des droits humains telles que la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et Human Rights Watch ont condamné les violences policières, et de nombreuses enquêtes ont été ouvertes contre des policiers pour des abus présumés.

Des décès ont également été signalés en lien avec les manifestations. Le 17 octobre, un homme est mort pendant les manifestations à Paris, et un autre a perdu la vie dans la nuit du 19 octobre dans le quartier du Châtelet, où des opérations de police avaient eu lieu.

Pourtant, le mouvement continue de grandir. Plus d’un demi-million de personnes ont manifesté le 17 octobre, et des centaines de milliers à nouveau samedi dernier, malgré les nombreuses interdictions de manifester, les couvre-feux et la mobilisation de 70 000 membres des forces de sécurité. Des travailleurs, des enseignants et des salariés du secteur public rejoignent de plus en plus les protestations. Les manifestations se confondent avec l’opposition aux attaques contre les salaires et les retraites, à l’inflation et aux dépenses de guerre du gouvernement Macron.

Des luttes similaires se déroulent en Espagne contre les loyers inabordables, en Italie contre la hausse du coût de la vie et le militarisme, ainsi qu’au Portugal, en Belgique, en Grèce, en Albanie et en Serbie. Le mouvement se développe à l’échelle internationale parce que, partout, les travailleurs et les jeunes sont contraints de payer la crise capitaliste, le réarmement et la guerre. Partout, ces attaques se heurtent à une résistance croissante.

Le rôle de Die Linke

Ce que la classe dirigeante redoute avant tout, c’est que les manifestations de la jeunesse se transforment en mouvement indépendant de la classe ouvrière, qui remette en cause le système capitaliste et la politique de guerre et de dévastation sociale.

Die Linke (Parti de gauche) cherche elle aussi à empêcher une telle évolution en orientant l’opposition vers les institutions existantes. Sa porte-parole pour la politique intérieure, Clara Bünger, a critiqué la campagne d’intimidation, qualifiant de « scandale » le fait que le ministre de l’Intérieur Dobrindt place les jeunes manifestants sous suspicion générale et les criminalise.

Dans le même temps, elle a déclaré que Die Linke soutenait tous ceux « qui manifestent pacifiquement » et a souligné: « Les dangers concrets doivent bien sûr être pris au sérieux. » Elle a surtout exigé que le gouvernement allemand prenne « enfin au sérieux » les préoccupations des jeunes.

Telle est l’essence de la politique de ce parti : il transforme les manifestations en appels adressés au gouvernement même contre lequel elles sont dirigées, en entretenant l’illusion qu’on peut le contraindre, en faisant pression, à adopter une politique socialement plus progressiste. Cela est une imposture politique. Le gouvernement Merz-Klingbeil connaît les besoins des jeunes et y répond, comme le gouvernement Macron en France, par les menaces et la violence. Comme le « président des riches » français, il aligne délibérément sa politique sur les intérêts des banques, des trusts et des marchés financiers, de même que sur les préparatifs de guerre.

Die Linke fait partie de cette offensive droitière. À Berlin, sous la direction de sa tête de liste Elif Eralp, elle a négocié avec le SPD et les Verts un accord exploratoire en vue de former un gouvernement placé sous sa direction. Le SPD et les Verts ont déjà accepté d’entamer des négociations de coalition. Le 31 octobre, jour des manifestations des jeunes dans tout le pays, un congrès de Die Linke se prononcera sur la question.

L’accord associe des promesses sociales à la consolidation budgétaire jusqu’en 2031, assortie de plafonds de dépenses. Pour ce qui est d’armer et d’étendre l’appareil d’État en revanche, aucune économie de prévue; on envisage au contraire des dépenses supplémentaires. La police de Berlin, qui matraque régulièrement les manifestants protestant contre le génocide à Gaza, doit être renforcée davantage et rendue plus efficace grâce à un «plan de modernisation et d’investissement». Parallèlement, la « lutte contre l’extrémisme » doit devenir une priorité pour le Landeskriminalamt (Office de police judicaire du Land).

Ainsi, alors que les jeunes protestent contre les coupes sociales et le renforcement de l’appareil d’État, Die Linke prépare un gouvernement qui imposera la discipline budgétaire et étendra l’appareil de sécurité.

Dans le même temps, le rôle de Die Linke consiste à canaliser la résistance et la conduire vers les manœuvres parlementaires et les appels adressés aux partis établis mêmes dont les manifestations rejettent la politique. Elle cherche ainsi à empêcher les jeunes de s’organiser de manière indépendante et d’unir leur lutte à un mouvement socialiste de la classe ouvrière.

Pour un mouvement socialiste international contre la guerre et les attaques sociales

La question décisive est donc de savoir comment les manifestations des jeunes peuvent se transformer en mouvement conscient et indépendant de la classe ouvrière. Les revendications portant sur des écoles décentes, des logements abordables, des emplois sûrs, des salaires plus élevés et la fin de la conscription s’opposent frontalement aux intérêts de l’oligarchie financière et aux plans de guerre des divers gouvernements.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste) et son organisation de jeunesse, l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE), luttent pour que les jeunes et les travailleurs s’unissent indépendamment des partis capitalistes et des bureaucraties syndicales.

Cela exige la construction de comités d’action de la base, organisés démocratiquement dans les écoles, les universités, les lieux de travail et les quartiers, unis par-delà les frontières nationales au sein de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC). Ils doivent passer outre aux calendriers imposés par les bureaucraties syndicales et aux frontières nationales, unifier les luttes et préparer une grève générale à l’échelle de l’Europe contre la guerre, la dictature et la dévastation sociale.

La classe ouvrière a le pouvoir de le faire: sans son travail, la production s’arrête. Ce pouvoir doit être mobilisé sur la base d’un programme socialiste international. Les milliards dépensés pour la guerre et l’armement doivent être consacrés à l’éducation, à la santé, au logement et aux besoins sociaux de la population. Cela exige l’expropriation des banques, des trusts et des ultrariches, de même que la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière.

Les prochaines manifestations des jeunes font partie d’un mouvement international qui ne fait que commencer. L’avenir de celui-ci dépend de ce que cette résistance grandissante s’associe à une perspective socialiste et devienne, à l’échelle mondiale, une lutte consciente de la classe ouvrière contre le capitalisme.

Loading