Serbie : la défaite électorale de Vučić ouvre une nouvelle ère de lutte des classes

Manifestation à Belgrade pendant une grève générale, le 24 janvier 2025 [Photo by SergioOren / wikimedia / CC BY 4.0]

Rarement l’écart entre les espoirs et la réalité a été aussi grand que dimanche soir à Belgrade. Après la défaite électorale du dirigeant de longue date Aleksandar Vučić, des dizaines de milliers de personnes ont célébré avec un immense enthousiasme le résultat du scrutin dans toute la Serbie. Dans la capitale, des foules en liesse ont par endroits paralysé la circulation.

Deux ans après l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, qui avait déclenché une vague de manifestations de masse contre la corruption et le despotisme, la Liste étudiante – issue du mouvement de protestation – a remporté avec une nette avance les élections législatives de dimanche. Elle a obtenu un peu plus de 53 pour cent des voix, tandis que le Parti progressiste serbe (SNS) de Vučić n’en a recueilli que 39 pour cent. Aucun autre parti n’a réussi à obtenir de sièges au Parlement. La participation a été exceptionnellement élevée, avec près de 70 pour cent.

Mais que se passera-t-il maintenant ? Que fera la Liste étudiante du pouvoir qu’elle vient d’acquérir ? Elle n’y apporte qu’une réponse rudimentaire, qui se résume pour l’essentiel à des vœux pieux. Dans un monde marqué par l’escalade des guerres, les inégalités sociales, la montée des partis d’extrême droite et d’âpres luttes de classes, elle rêve – selon son programme électoral – de « construire un État organisé, juste et développé, où le savoir est valorisé et où la loi s’applique à tous de la même manière ».

La Liste étudiante n’a pas encore arrêté la composition de sa future équipe gouvernementale. Ses élus ne sont pas des étudiants, mais des professeurs, des médecins, des scientifiques, des journalistes, des artistes et d’autres personnalités en vue. En tête de la liste électorale figurait le professeur de médecine Ilija Srđanović. Le gouvernement lui-même doit être composé d’« experts ».

Parmi les noms évoqués pour le poste de Premier ministre figure Dejan Šoškić, professeur d’économie et ancien gouverneur de la banque centrale serbe. « La stabilité, la paix et l’action conforme à la loi – voilà ce qui compte le plus aujourd’hui pour former un nouveau gouvernement », a-t-il souligné le soir des élections. Il n’y aurait « ni revanchisme, ni révolution ».

Voilà qui résume le programme de la Liste étudiante. Le mouvement de protestation doit être canalisé dans des cadres institutionnels ordonnés afin d’empêcher tout développement révolutionnaire indépendant. Sur cette base, ces nobles exigences viendront se briser sur les écueils de la réalité. Construire, sur une base capitaliste, une société prospère, juste et démocratique, libérée de la corruption et de l’exploitation est une utopie vouée à l’échec, une chimère.

Même sans Vučić – dont la « mafia » reste solidement enracinée dans chaque pore de l’appareil d’État –, la Serbie restera un pion des puissances impérialistes. Celles-ci avaient fait éclater la Yougoslavie en sept États dans les années 1990 afin de mieux la contrôler et la piller. Avec un salaire mensuel moyen de 1 035 euros, un salaire minimum légal de 550 euros, un taux de chômage des jeunes de 22 pour cent et un taux de pauvreté de 20 pour cent, la Serbie compte parmi les pays les plus pauvres d’Europe.

La période à venir ne sera pas marquée par la réconciliation et l’harmonie, mais par l’explosion de la lutte des classes. Soit la classe ouvrière prend l’initiative, s’unit à travers les Balkans et dans toute l’Europe et déclare la guerre au capitalisme, à la guerre et à l’exploitation, soit la Liste étudiante engendrera une nouvelle « mafia » qui exploitera la classe ouvrière et se proposera comme mandataire de l’Union européenne (UE), des États-Unis ou de la Russie. Le programme électoral de la Liste étudiante n’apporte pas même un début de réponse à ces questions.

Le programme comporte 11 points en trois parties.

La première partie, intitulée « La Serbie ou la mafia », promet de lutter contre la corruption à l’aide des institutions de l’État bourgeois – des tribunaux libérés de toute influence politique, le parquet et la police. Le patrimoine des responsables politiques et des fonctionnaires doit être examiné, les richesses acquises illégalement confisquées et les abus de pouvoir poursuivis. Les contrats de l’État, les appels d’offres et les grands projets doivent être rendus publics et soumis à un contrôle rigoureux, tandis que la radiotélévision publique (RTS) doit faire l’objet d’une profonde restructuration.

La deuxième partie, « Le savoir, c’est le pouvoir », réclame la fin du système consistant à pourvoir les postes du secteur public sur la base de l’appartenance à un parti. Les emplois du secteur public devraient être pourvus exclusivement à l’issue d’une sélection rigoureuse fondée sur le mérite. Les écoles doivent être modernisées et les manuels scolaires rendus gratuits pour tous les élèves du primaire et du secondaire. Les start-up, les innovations, les entrepreneurs locaux et les agriculteurs doivent bénéficier d’un soutien financier substantiel afin que la Serbie ne reste pas un pays à bas salaires pour les grandes entreprises étrangères.

Enfin, la troisième partie, « La Serbie grandit avec nous », préconise une série de réformes sociales et économiques, sans toutefois préciser comment elles doivent être financées. Ainsi, les contrats de travail devraient à l’avenir être limités à 12 mois, au lieu de 24 actuellement, afin de mettre fin au chantage politique exercé sur les salariés.

Les structures monopolistiques du secteur des importations doivent être démantelées afin de garantir des prix équitables entre producteurs et détaillants et de préserver l’approvisionnement agricole. Des programmes publics de logement doivent permettre de proposer des logements abordables aux jeunes familles et aux professionnels exerçant des métiers en manque de personnel. Le prix des médicaments doit être sensiblement réduit et des soins médicaux de base dispensés par des médecins doivent être mis en place dans chaque village du pays, sans exception.

C’est tout. Sur des questions politiques essentielles comme les dépenses militaires, la fiscalité, la politique étrangère, l’adhésion à l’UE et à l’OTAN ou les migrations, la Liste étudiante ne prend aucune position, alors même que ces questions donnent lieu à de violents conflits et que la Serbie se trouve au centre d’intérêts impérialistes antagonistes. Le conflit du Kosovo reste lui aussi non résolu. Les futures lignes de fracture de la Liste étudiante se dessinent déjà autour de ces questions, puisque ses membres n’avaient en commun que le rejet de Vučić.

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