Résolution du quatrième congrès national du SEP (Sri Lanka)

La stratégie et le programme du SEP dans la lutte contre le gouvernement du JVP et le capitalisme

Nous publions ici la première partie de la résolution principale du quatrième congrès du Socialist Equality Party (SEP, Parti de l’égalité socialiste) du Sri Lanka, tenu du 11 au 13 août 2026 à Colombo. La résolution a été adoptée à l’unanimité par le congrès.

1. Ce quatrième congrès du Socialist Equality Party (SEP, Parti de l’égalité socialiste) du Sri Lanka se tient dans un contexte d’intensification de la crise politique et économique du capitalisme mondial, marqué par l’extension de la guerre mondiale à laquelle poussent les puissances impérialistes et par les mesures de la classe dirigeante pour imposer l’austérité et des formes de pouvoir dictatoriales. La résurgence de la lutte des classes à l’échelle mondiale est un facteur majeur d’aggravation de la crise politique du pouvoir bourgeois.

2. La guerre criminelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, déclenchée le 28 février, a marqué un tournant dans cette guerre mondiale impérialiste. Elle s’ajoute à la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine, à la guerre génocidaire d’Israël à Gaza, soutenue par l’impérialisme, et à l’escalade des préparatifs de guerre américains contre la Chine. La guerre mondiale en train de se dérouler entraînera la planète entière dans la catastrophe si elle n’est pas stoppée par la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière internationale.

Des participants à la réunion contre la guerre à Colombo écoutent avec attention le rapport politique, le 7 avril 2026.

3. La crise à laquelle est confronté l’impérialisme américain s’est encore intensifiée en raison de l’échec sans précédent de sa guerre contre l’Iran, qui n’a atteint aucun de ses objectifs qui étaient le renversement du gouvernement iranien et la destruction de sa puissance militaire et de son programme nucléaire. Cette crise ne contraindra toutefois pas Washington à réduire son effort de guerre.

4. L’arrivée au pouvoir de l’administration Trump en 2025 a profondément aggravé la crise mondiale, géopolitique et économique, du capitalisme; elle traduit une réponse désespérée et téméraire de l’impérialisme américain à l’érosion de sa domination mondiale. L’administration Trump a commencé l’année 2026 par une invasion militaire du Venezuela, violant ouvertement le droit international et enlevant son président, Nicolás Maduro, ainsi que son épouse. Deux mois plus tard, les États-Unis, avec Israël, lançaient une guerre criminelle d’anéantissement et d’extermination contre l’Iran, menaçant d’embraser tout le Moyen-Orient et, de fait, le monde entier.

Dans une déclaration du 2 mars 2026, le Comité national du SEP (États-Unis) soulignait: « La guerre contre l’Iran est, en ce sens, une guerre pour l’hégémonie mondiale, dirigée non seulement contre Téhéran, mais aussi contre Pékin, Moscou et les capitales européennes dont la dépendance énergétique du Moyen-Orient donne à Washington un instrument de coercition. L’administration Trump a menacé non seulement l’Iran mais aussi ses alliés nominaux en imposant des droits de douane sur les produits européens, en menaçant le Groenland, en prenant le contrôle du pétrole vénézuélien et en indiquant clairement que, dans cette nouvelle ère de compétition entre grandes puissances, les États-Unis entendent utiliser leur suprématie militaire pour maintenir leur domination sur toutes les régions stratégiquement importantes de la planète. »

5. La guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran souligne l’urgence de la campagne menée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) pour construire un mouvement international de la classe ouvrière contre la guerre impérialiste, fondé sur une politique socialiste. Comme David North l’écrivait sur le WSWS le 3 mars 2026 :

La classe ouvrière et la jeunesse doivent tirer de la guerre les leçons nécessaires. Il ne suffit pas d’être horrifié. L’horreur, livrée à elle-même, s’épuise en frustration impuissante ou en épisodes isolés de résistance individuelle. Ce qu’il faut, c’est le développement d’un mouvement socialiste ouvrier de masse, guidé par un programme socialiste internationaliste, imprégné d’une authentique moralité révolutionnaire et opposé en tous points à la dépravation de la classe dirigeante.

L’« accord de paix » de 60 jours avec Téhéran, conclu alors que Washington est dans l’impasse, ne signifie pas la fin de la guerre. L’impérialisme américain prépare aussi de nouvelles guerres pour rétablir sa position. Le SEP du Sri Lanka, avec ses partis frères du CIQI, développe cette campagne en faveur d’un mouvement international contre la guerre parmi les travailleurs, les jeunes et les opprimés du Sri Lanka et d’Asie méridionale.

6. La croissance continue et incontrôlable des contradictions fondamentales du capitalisme – entre l’économie mondialisée et le système des États-nations, et entre la production socialisée et la propriété privée des moyens de production – contraint l’impérialisme à recourir à la guerre de classe à l’intérieur et à une guerre de pillage intensifiée à l’extérieur.

7. Dans une déclaration du comité de rédaction du WSWS publiée le 7 juin 2026, on pouvait lire: « Les contradictions qui poussent l’impérialisme à la guerre poussent également la classe ouvrière dans la lutte. L’essor de la lutte des classes a pour origine la même crise que celle qui engendre la guerre. De cette crise émerge la seule force sociale capable d’y mettre fin. Guerre et révolution sociale sont les deux faces d’un même processus historique. »

Les mesures de la classe dirigeante en direction de la guerre, de l’austérité et de la dictature suscitent une opposition croissante de la classe ouvrière. Aux États-Unis, la classe ouvrière resurgit après des décennies de passivité imposée: grèves massives des travailleurs de la santé, débrayages généralisés d’enseignants et d’étudiants de troisième cycle ; manifestations de masse de plus de 100 000 personnes à Minneapolis contre la répression brutale de l’immigration par l’administration Trump et l’occupation de la ville ; et éruption spontanée d’un mouvement pour la grève générale en réponse aux meurtres commis par l’État et à l’occupation. De la même manière, des luttes de travailleurs ont éclaté en Europe et en Asie du Sud, notamment en Inde, au Sri Lanka et au Bangladesh. Ces luttes de classe en développement constituent la base objective d’un mouvement international unifié de la classe ouvrière contre la guerre, l’austérité et la dictature, que le CIQI et ses sections, dont le SEP du Sri Lanka, luttent pour construire.

8. Situé à un point stratégique de l’océan Indien, le Sri Lanka a déjà été happé par le maelström de la crise géopolitique et économique mondiale; sa crise n’est pas simplement nationale, mais l’expression concentrée de l’effondrement systémique mondial. Ce n’est que dans ce contexte de crise capitaliste mondiale – l’effondrement du système des États-nations, la guerre mondiale qui se déploie et la résurgence de la lutte des classes à l’échelle internationale – que l’on peut comprendre les implications révolutionnaires de la crise sri-lankaise et les tâches stratégiques pour lesquelles il faut se battre.

9. L’arrivée au pouvoir du gouvernement du Pouvoir national du peuple (NPP) dirigé par le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP), avec à sa tête le président Anura Kumara Dissanayake, est une manifestation saisissante de cette crise mondiale à l’échelle d’un petit pays semi-colonial endetté. Le JVP/NPP a été élu fin 2024 en exploitant la colère populaire envers les partis traditionnels de l’élite dirigeante, dont le Parti national uni (UNP) de l’ancien président Ranil Wickremesinghe, le Sri Lanka Podujana Peramuna (SLPP) des Rajapakse, le Samagi Jana Balawegaya (SJB) – une scission de l’UNP –, le Parti de la liberté du Sri Lanka (SLFP) et divers partis tamouls et musulmans.

10. Dans un contexte de crise économique et politique persistante après le soulèvement de masse de 2022 – qui avait contraint le président de l’époque, Gotabhaya Rajapakse, à fuir le pays et à démissionner alors que son gouvernement s’effondrait – une partie importante de l’élite dirigeante, avec le soutien des grandes puissances, a choisi le JVP/NPP, qui n’avait jamais exercé le pouvoir, pour défendre le capitalisme au Sri Lanka alors que les partis traditionnels s’étaient effondrés. Le JVP/NPP a été porté au pouvoir avec pour mission précise d’appliquer sans pitié les mesures d’austérité dictées par le Fonds monétaire international (FMI) et de réprimer l’opposition des travailleurs.

11. Formé à la fin des années 1960 comme organisation radicale petite-bourgeoise reposant sur un mélange éclectique de guérilla maoïste-castriste et de populisme cinghalais, le JVP a évolué, en six décennies, en un parti résolument pro-impérialiste de l’establishment politique bourgeois, qui applique aujourd’hui les diktats d’austérité du FMI et les exigences stratégiques de l’impérialisme américain. L’évolution du JVP n’est pas une aberration, mais l’aboutissement inévitable de sa nature de classe et de sa politique petites-bourgeoises. Fidèle à la théorie maoïste-stalinienne de la révolution en deux stades, le JVP s’est opposé à la théorie de la révolution permanente, dirigeant son hostilité contre la classe ouvrière et en particulier contre les travailleurs tamouls des plantations.

12. La théorie de la révolution permanente a été formulée pour la première fois par Léon Trotsky en 1905 et a guidé le prolétariat russe vers la victoire de la révolution d’Octobre 1917. Elle postule que, dans les pays au développement capitaliste tardif comme le Sri Lanka, la bourgeoisie nationale est organiquement incapable d’accomplir les tâches démocratiques fondamentales: la réforme agraire, l’unification nationale et les droits démocratiques. Seule la classe ouvrière, à la tête de la paysannerie des campagnes et des autres masses opprimées, peut accomplir ces tâches démocratiques tout en engageant simultanément des mesures socialistes. La révolution doit être « permanente » dans sa progression ininterrompue des tâches démocratiques aux tâches socialistes et dans son extension internationale. Cela s’oppose en tous points à la théorie menchevique des deux stades, adoptée plus tard par le stalinisme, qui subordonne la classe ouvrière à la bourgeoisie sous prétexte d’achever l’étape « démocratique nationale », renvoyant les mesures socialistes à un avenir lointain qui n’arrivera jamais.

13. La transformation du JVP, de mouvement radical petit-bourgeois en instrument direct de l’austérité du FMI et de l’impérialisme américain, confirme avec éclat six décennies de lutte politique et théorique menée par la Ligue communiste révolutionnaire (RCL) et son successeur, le SEP, pour l’indépendance politique de la classe ouvrière. Elle confirme que toutes les tendances nationalistes petites-bourgeoises, quelle que soit la radicalité de leur rhétorique, deviennent inévitablement des soutiens du pouvoir capitaliste et de l’impérialisme en raison de leur hostilité au programme du socialisme international. Les leçons stratégiques et programmatiques de la lutte de la RCL/SEP sont d’une importance décisive pour les travailleurs et les jeunes d’aujourd’hui, afin de construire un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, ralliant les paysans et les autres masses opprimées, contre le gouvernement JVP/NPP, le pouvoir bourgeois et l’impérialisme mondial, et de forger le parti révolutionnaire nécessaire pour mener cette lutte à la victoire.

La trahison du trotskysme et les origines du JVP

Le dirigeant du LSSP NM Perera s’adresse à une manifestation de masse sur Galle Face Green, à Colombo, lors du hartal de 1953.

14. Le JVP a été fondé en mai 1965 par Rohana Wijeweera et un petit groupe de jeunes, au lendemain de l’historique trahison du trotskysme par le Parti Lanka Sama Samaja (LSSP). En 1964, le LSSP était entré dans un gouvernement de coalition avec le SLFP capitaliste de Sirimavo Bandaranaike, au moment même où se développait une vaste vague de grèves ouvrières contre les mesures d’austérité de son gouvernement. Le LSSP avait déjà amorcé un dérive politique sur la voie du nationalisme parlementaire, s’adaptant à l’État capitaliste établi en 1948 et associé à la prétendue indépendance, dans le cadre du règlement impérialiste de l’après-guerre.

Le pablisme, courant révisionniste associé à Michel Pablo apparu au sein de la Quatrième Internationale trotskyste au début des années 1950, a apporté son soutien politique et ses encouragements à la dégénérescence nationaliste du LSSP ayant culminé dans la trahison de 1964 en prônant la subordination au nationalisme bourgeois et l’abandon de la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière.

15. Le CIQI a été formé en 1953 par les trotskystes orthodoxes de la Quatrième Internationale, en opposition aux pablistes. Ces derniers avaient répudié les principes fondamentaux du trotskysme, attribuant un rôle progressiste à la bureaucratie stalinienne et aux mouvements nationalistes bourgeois et petits-bourgeois des anciens pays coloniaux, et rejetant la nécessité de construire des partis révolutionnaires fondés sur la classe ouvrière. La lutte du CIQI contre cette tendance révisionniste et pour la défense du trotskysme orthodoxe a joué un rôle essentiel pour démasquer la dégénérescence du LSSP au Sri Lanka.

16. La Grande Trahison du LSSP en 1964 fut la première fois, dans l’histoire de la Quatrième Internationale, qu’un parti se réclamant du trotskysme rejoignait ouvertement un gouvernement capitaliste, détruisant la confiance de larges couches de travailleurs et de jeunes dans le mouvement politique indépendant de la classe ouvrière. Le vide politique qu’elle a créé a ouvert la voie à l’émergence au Sri Lanka de courants petits-bourgeois comme le JVP.

17. La trahison par le LSSP des principes trotskystes de l’internationalisme socialiste et de l’indépendance politique de la classe ouvrière était liée à son adaptation au populisme cinghalais. Dans les années précédant 1964, le LSSP s’était aligné sur le Mahajana Eksath Peramuna (MEP), parti chauvin cinghalais de Philip Gunawardena, au sein du Front uni de gauche. Après avoir rejoint la coalition dirigée par le SLFP, le LSSP a soutenu l’accord Sirima-Shastri, qui expulsait vers l’Inde une partie des travailleurs des plantations de langue tamoule. Dans le second gouvernement de coalition du SLFP, du LSSP et du Parti communiste (PC) stalinien, arrivé au pouvoir en 1970, le dirigeant du LSSP Colvin R. de Silva, ministre des Affaires constitutionnelles, a rédigé une nouvelle constitution qui faisait du bouddhisme la religion d’État et du cinghalais la langue d’État, consacrant ainsi la suprématie cinghalaise et bouddhiste.

18. La trahison du LSSP a eu un impact profond au Sri Lanka et à l’échelle internationale. Diverses tendances maoïstes, principalement en Inde, l’ont exploitée pour dénoncer le trotskysme tout en promouvant un programme de guérilla basé sur la paysannerie et une politique communautariste petite-bourgeoise, qui gagnèrent en influence parmi les jeunes radicalisés au détriment du véritable marxisme.

19. Issu d’une scission du Parti communiste stalinien-maoïste, le JVP a pu s’étendre en recrutant des jeunes ruraux cinghalais au chômage dans le sud de l’île. La formation du JVP a été une réponse petite-bourgeoise de droite à la trahison du LSSP. Il s’en est saisi pour s’opposer à tout ce que la lutte des trotskystes sri-lankais avait de positif, en particulier celle du Parti bolchevique-léniniste de l’Inde (BLPI), formé en 1942 comme section panindienne de la Quatrième Internationale, à l’initiative de dirigeants du LSSP, pour lutter en faveur du programme politique et de la perspective de la révolution permanente pour toute l’Asie du Sud, contre l’impérialisme britannique et ses agents bourgeois nationaux. Le BLPI s’opposa à la fausse indépendance de l’Inde (1947) et du Sri Lanka (1948) ainsi qu’aux staliniens qui collaboraient avec les dirigeants coloniaux. Il a lutté pour construire un mouvement uni de la classe ouvrière dans toute la région, ralliant les masses opprimées, sur la base d’une politique socialiste internationaliste. Le JVP a rejeté le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et a présenté la jeunesse paysanne opprimée comme la force révolutionnaire, substituant sa « lutte armée » à la mobilisation politique consciente et indépendante de la classe ouvrière contre le pouvoir capitaliste.

20. La trahison du LSSP a empêché la construction d’une direction révolutionnaire fondée sur la classe ouvrière, capable de se mettre à la tête des ruraux pauvres du Sud et de la minorité tamoule opprimée, qui subissaient le pouvoir chauvin cinghalais et discriminatoire de la classe capitaliste. Cela a renforcé les partis bourgeois nationalistes tamouls et, plus tard, au milieu des années 1970, a créé les conditions de l’émergence de groupes séparatistes tamouls comme les Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) dans le nord et l’est.

21. À l’opposé de ces formations petites-bourgeoises, un groupe de jeunes brillants qui s’opposaient à la trahison du LSSP entreprit la lutte pour le véritable trotskysme contre le révisionnisme pabliste. En collaboration avec le CIQI, ils fondèrent la RCL en 1968 comme sa section sri-lankaise.

Keerthi Balasuriya

22. S’appuyant sur la lutte du CIQI contre le radicalisme petit-bourgeois, le camarade Keerthi Balasuriya, secrétaire général fondateur de la RCL, prit l’initiative de combattre la politique réactionnaire du JVP. Son ouvrage pionnier de 1970, The Politics and Class Nature of the JVP, représentait une intervention décisive dans cette lutte politique et constituait un élément essentiel du combat pour construire un parti révolutionnaire de la classe ouvrière sur la base de la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

23. L’analyse de Keerthi a démasqué la prétention frauduleuse du JVP à être un parti « marxiste-léniniste ». Il avertissait de manière prophétique que le rejet par le JVP du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière, ainsi que sa conception nationaliste et petite-bourgeoise, le conduiraient inévitablement dans le camp de la bourgeoisie – un pronostic confirmé au cours des décennies suivantes, jusqu’à sa prise de pouvoir gouvernemental fin 2024.

Le dirigeant trotskyste affirmait avec clairvoyance: « Toute direction qui ne repose pas sur la conclusion [que les tâches de la révolution démocratique ne peuvent être réalisées que par la révolution socialiste prolétarienne] finit par subordonner la classe ouvrière à la bourgeoisie et par la conduire à des défaites catastrophiques. Il est inévitable que le JVP, qui rejette cette conclusion, finisse lui aussi comme un appendice de la classe capitaliste. »

24. Dans ses « Cinq conférences », qui falsifiaient le marxisme, le JVP dénonçait les luttes indépendantes des travailleurs comme des « tactiques capitalistes » et dépeignait les travailleurs des plantations de langue tamoule comme des étrangers privilégiés et des représentants de l’« expansionnisme indien ».

Anticipant les conséquences de cette orientation réactionnaire, Keerthi avertissait que, dans une période de crise, alors que l’impérialisme britannique et la bourgeoisie sri-lankaise dévastaient les conditions de vie des travailleurs des plantations, « l’hostilité petite-bourgeoise à ces mêmes travailleurs deviendrait une arme entre les mains du capitalisme monopoliste. Ce racisme est de ceux qui mènent au fascisme. Le JVP est en train de créer au Sri Lanka un mouvement dirigé contre la classe ouvrière, qui pourrait fort bien être utilisé à l’avenir par un mouvement fasciste. » Un avertissement qui allait être confirmé en l’espace de vingt ans.

25. Le soulèvement de guérilla du JVP en avril 1971, qui mobilisait la jeunesse rurale cinghalaise en contournant la classe ouvrière, n’a fait que démontrer la faillite de ses enseignements radicaux petits-bourgeois, que les trotskystes de la RCL avaient dénoncés à l’avance. L’insurrection dirigée par le JVP a été écrasée par le gouvernement de coalition dirigé par le SLFP avec l’aide militaire de l’Inde; elle a fait des milliers de morts parmi les jeunes, et les dirigeants du JVP, dont Wijeweera et des milliers de membres et partisans, ont été emprisonnés.

26. La RCL s’est opposée à la chasse aux sorcières menée contre le JVP et à la répression sanglante de 1971, et a mené une campagne énergique dans la classe ouvrière pour la libération des prisonniers politiques. Cette campagne s’inscrivait dans sa lutte pour rallier les masses rurales derrière la classe ouvrière. Sa revendication est devenue par la suite un mot d’ordre majeur de la grève générale de 1976 contre le gouvernement de coalition dirigé par le SLFP, montrant l’impact politique de la campagne de la RCL.

27. Le gouvernement UNP dirigé par le président J.R. Jayawardene, arrivé au pouvoir en 1977, a été contraint de libérer ces prisonniers politiques. Jayawardene a permis au JVP de fonctionner ouvertement et légalement tandis qu’il orientait le Sri Lanka vers une politique économique de « marché ouvert », intégrant le pays dans le système capitaliste mondialisé en réponse à une grave crise économique. Jayawardene calculait qu’il pourrait utiliser le JVP comme un outil important pour réprimer l’opposition de la classe ouvrière à la politique économique de son gouvernement, étant donné l’hostilité du JVP envers la classe ouvrière et sa politique communautariste. La trajectoire ultérieure du JVP allait répondre aux attentes de Jayawardene.

28. Le gouvernement Jayawardene écrasa la grève générale des employés du secteur public en 1980, en licenciant environ 100 000 travailleurs. Anticipant une résistance de masse persistante à la politique du gouvernement, il a intensifié la violence communautaire anti-tamoule, qui a culminé avec le déclenchement en 1983 d’une guerre communautaire de 26 ans contre les LTTE. Le JVP soutint ces mesures de l’élite dirigeante; il s’est opposé à la grève de 1980, en prétendant à tort qu’elle renforcerait le régime de l’UNP. Le rôle de briseur de grève du JVP et le rôle traître joué par le LSSP, le PC stalinien, le Nava Sama Samaja Party (NSSP) et la bureaucratie syndicale, qui ont refusé de mobiliser la classe ouvrière sur un programme politique dirigé contre le gouvernement de l’UNP, lui ont permis d’infliger une défaite historique à la classe ouvrière.

29. La RCL a mené une campagne courageuse parmi les travailleurs pendant la grève de 1980, contre le rôle de briseur de grève du JVP et la trahison des partis « de gauche » et de la bureaucratie syndicale, afin de mobiliser la classe ouvrière dans un mouvement politique indépendant, fondé sur un programme socialiste, contre le gouvernement UNP.

Commerces tamouls incendiés dans le quartier de Pettha, au centre de Colombo, le 1er août 1983. Plus de 1 000 commerces et habitations de Tamouls ont été détruits lors des émeutes racistes. [AP Photo/JLR]

30. La guerre raciale contre les LTTE déclenchée en 1983 par le gouvernement UNP de Jayawardene a été l’aboutissement de décennies de discrimination anti-tamoule imposée par Colombo depuis la prétendue indépendance de 1948. Les gouvernements successifs, aidés par les partis bourgeois d’opposition, ont utilisé cette guerre raciale anti-tamoule pour réprimer les luttes des travailleurs, des jeunes et des ruraux pauvres et pour diviser et affaiblir la classe ouvrière. Pendant les 26 années de guerre, la RCL/le SEP est resté seul à lutter pour unir la classe ouvrière par-delà les divisions communautaires, sur la base d’une politique socialiste internationale, contre la guerre raciale et contre le programme séparatiste des LTTE.

31. Le JVP a pleinement soutenu la guerre communautaire contre les LTTE sous le drapeau de la défense de la « mère patrie ». En 1985, le dirigeant du JVP Wijeweera, dans un discours devant le comité central du parti publié par la suite sous le titre Quelle est la solution à la lutte pour l’Eelam tamoul?, a qualifié les LTTE de prolongement de l’antique invasion du Sri Lanka par les Chola indiens. La campagne du JVP pour la « défense de la mère patrie » a pris un tour encore plus abject en juillet 1987, lorsque l’Inde est intervenue avec l’Accord indo-sri-lankais, signé par le Premier ministre indien de l’époque, Rajiv Gandhi, et le président Jayawardene. Celui-ci visait à mettre fin à la guerre en désarmant les LTTE, tout en accordant certaines concessions à l’élite tamoule, afin de limiter l’impact de la guerre sur l’État indien méridional du Tamil Nadu, d’y empêcher l’instabilité politique et de défendre le pouvoir bourgeois au Sri Lanka.

32. La période 1987-1989 a démontré l’évolution du JVP vers un mouvement fasciste dirigé contre la classe ouvrière et les opposants politiques. S’opposant par la droite à l’Accord indo-sri-lankais et à l’intervention militaire indienne, au motif qu’ils « diviseraient la mère patrie », le JVP a lancé une campagne fascisante qu’il a appelée Mouvement patriotique du peuple. Il a fait fonctionner un réseau d’escadrons de la mort qui visaient non pas l’État, mais les travailleurs, les gens de gauche et les militants syndicaux. La campagne meurtrière du JVP a été menée de concert avec le gouvernement et son armée, et en particulier en étroite collaboration avec le dirigeant de l’UNP R. Premadasa, d’abord Premier ministre puis président.

33. La RCL adopta une position unique en s’opposant à l’Accord indo-lankais du point de vue de l’internationalisme ouvrier, à la fois contre la campagne chauvine et fascisante du JVP et contre le LSSP, le PC stalinien et le NSSP pabliste, qui se sont alignés sur Jayawardena pour soutenir l’Accord. La RCL a lutté pour unir la classe ouvrière du Sri Lanka et de l’Inde contre l’Accord et l’intervention militaire indienne.

La déclaration du CIQI publiée en novembre 1987, intitulée « La situation au Sri Lanka et les tâches politiques de la Revolutionary Communist League », solidement fondée sur la théorie de la révolution permanente, établissait que les droits démocratiques des Tamouls de l’île ne pouvaient être conquis que par une lutte unifiée de la classe ouvrière, transcendant les clivages communautaires cinghalais et tamoul, pour le socialisme. Elle lançait, pour la première fois, le mot d’ordre des États socialistes unis du Sri Lanka et de l’Eelam.

La déclaration expliquait comment l’Accord indo-sri-lankais avait révélé la nature brutale de la bourgeoisie nationale :

Au cas improbable où les innombrables expériences tragiques de ce siècle n’auraient pas déjà suffisamment démontré le caractère brutal et réactionnaire de la bourgeoisie nationale dans les pays arriérés, la signature de l’accord indo-sri-lankais et l’invasion indienne des provinces du Nord et de l’Est du Sri Lanka offrent aux travailleurs opprimés une nouvelle et amère leçon. […] La politique de Jayawardene et de Gandhi a fait voler en éclats ce qui pouvait encore subsister du mythe selon lequel la bourgeoisie nationale de l’Inde et du Sri Lanka aurait un rôle progressiste à jouer dans l’avenir de leurs deux pays.

Tirant les leçons politiques nécessaires de la capitulation des LTTE devant la bourgeoisie indienne, la déclaration affirmait :

[C]ette dernière expérience historique a démontré la faillite du nationalisme petit-bourgeois, qui s’est révélé incapable de réaliser l’autodétermination nationale. En période de crise historique, quand le sort de peuples entiers est en jeu, il n’y a pas de place pour le sentimentalisme. La sympathie pour le sort des LTTE et le souci du devenir de leurs combattants ne sauraient justifier que l’on s’abstienne de dire ce qui doit être dit : la politique des Tigres de libération est au premier chef responsable des graves revers subis par la lutte nationale depuis le 29 juillet 1987.

Découlant du caractère réactionnaire de la bourgeoisie nationale et de la faillite du nationalisme petit-bourgeois, le CIQI affirmait que les tâches de la révolution démocratique incombent à la classe ouvrière. Sa déclaration expliquait que les droits démocratiques des nations opprimées étaient « obtenus comme un sous-produit de la révolution socialiste dirigée par le prolétariat qui, ayant établi sa dictature, garantit à tous les opprimés leurs droits démocratiques légitimes. Comme cadre de l’égalité véritable des nations, il propose la création d’une fédération socialiste volontairement unifiée ».

34. Dans le cadre de la campagne fasciste du JVP, trois membres de la RCL furent assassinés : R.A. Pitawela, enseignant, en novembre 1988; P.H. Gunapala, travailleur de l’université de Peradeniya, en décembre de la même année; et Greshan Geekiyanage, jeune de Chilaw, en juin 1989. Le JVP a pris la RCL pour cible parce qu’elle s’opposait à la fois au déploiement militaire indien et à la guerre sri-lankaise, sur la base de la perspective d’unir la classe ouvrière par-delà les clivages ethniques, et parce qu’elle luttait pour une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam au sein d’une Fédération de républiques socialistes en Asie du Sud et à l’échelle internationale.

35. La RCL, avec l’aide du CIQI, a lancé une campagne internationale pour un front unique des organisations ouvrières contre la terreur d’État déchaînée par le gouvernement UNP, ainsi que contre les attaques fascistes du JVP. Cette campagne faisait partie de sa mobilisation indépendante de la classe ouvrière et sa dénonciation de la trahison du LSSP, du PC stalinien, du NSSP, parti pabliste opportuniste, et de la bureaucratie syndicale. Ces partis ont rejeté l’appel de la RCL à un front unique et se sont tournés au contraire vers l’État bourgeois, acceptant les armes fournies par le gouvernement de l’UNP contre la terreur fasciste du JVP et s’opposant à la mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Cela a révélé la soumission politique de ces partis et des bureaucraties syndicales à l’État bourgeois.

36. Le gouvernement de l’UNP, en particulier sous la présidence de Premadasa, a tenté de conclure un accord avec le JVP, dans le but de l’utiliser pour contenir l’agitation rurale croissante et stabiliser le pouvoir bourgeois. Mais lorsqu’il s’est rendu compte que le JVP était incapable de remplir cette mission, le gouvernement Premadasa a décidé en novembre 1989 de se retourner contre lui, accompagnant cette décision d’une répression sanglante contre la jeunesse rurale.

Le gouvernement UNP déchaîna sans pitié une terreur d’État, tuant environ 60 000 jeunes, en particulier dans les zones rurales, ainsi que des dirigeants et des membres du JVP. La RCL a lancé en novembre 1990 un appel intitulé Arrêtez le massacre dans les campagnes! et, avec la collaboration du CIQI, a organisé une campagne pour mobiliser la classe ouvrière au Sri Lanka et à l’international contre la répression sanglante de la jeunesse rurale.

37. Le retour d’un JVP réorganisé sur la scène politique en 1994 a marqué un nouveau tournant. Dans un contexte de profonde crise politique et d’effondrement des 17 années de règne de l’UNP, l’élite dirigeante a décidé de réhabiliter le JVP comme soupape de sécurité. Son rôle passé de défenseur véhément de l’État unitaire bourgeois, comme l’avait clairement démontré son soutien bruyant à la guerre raciale anti-tamoule et son caractère anti-ouvrier exprimé dans ses attaques fascisantes contre la classe ouvrière, ont été déterminants dans la décision de l’élite dirigeante de le ramener dans le courant politique dominant. Tout en continuant à employer des phrases « socialistes » et marxistes, la direction du JVP est entrée dans la politique parlementaire, s’intégrant à l’establishment politique bourgeois de Colombo.

38. Ce virage à droite reflétait l’adaptation du JVP aux processus sous-jacents de la production mondialisée, apparus dans les années 1980 et qui ont notamment abouti à la dissolution de l’Union soviétique en 1991 et à celle de ses régimes bureaucratiques staliniens satellites en Europe de l’Est à la même époque. Cette adaptation faisait partie d’évolutions internationales visibles également dans le mouvement sandiniste du Nicaragua et dans le Congrès national africain d’Afrique du Sud, qui ont troqué les treillis de la guérilla et les AK-47 contre des costumes parlementaires.

39. Tout en continuant à recourir à une rhétorique marxiste ou socialiste pour duper les masses, le JVP a déclaré publiquement qu’il renonçait à des « ismes » dépassés et a adopté une politique économique favorable aux investisseurs et aux milieux d’affaire. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, il a soutenu les gouvernements dirigés par le SLFP et, en 2004, a rejoint officiellement le gouvernement de coalition dirigé par le SLFP de la présidente Chandrika Kumaratunga, quatre dirigeants du JVP, dont l’actuel président Dissanayake, occupant des postes ministériels pendant environ un an.

40. Le JVP a poursuivi son soutien bruyant à la guerre raciale anti-tamoule, s’opposant avec véhémence à tout règlement négocié à travers un partage limité du pouvoir entre les élites cinghalaise, tamoule et musulmane, cela du point de vue du chauvinisme cinghalais. Comme le JVP s’en est vanté lui-même à plusieurs reprises, il a poussé le président Mahinda Rajapakse, de l’Alliance de la liberté du peuple uni (UPFA) dirigée par le SLFP et arrivé au pouvoir en 2005, à reprendre la guerre en 2006.

41. L’intégration du JVP à l’establishment bourgeois s’est accompagnée d’un tournant vers les puissances impérialistes, en particulier les États-Unis. Il a publiquement soutenu la « guerre contre le terrorisme » de George W. Bush et appelé à une aide américaine pour mener la guerre raciste du Sri Lanka. Un article du WSWS intitulé « Les partis sri-lankais soutiennent la guerre impérialiste contre l’Afghanistan », publié le 31 janvier 2002, dénonçait l’alignement du JVP sur l’impérialisme américain: « En exprimant son soutien à la guerre des États-Unis contre l’Afghanistan, le JVP a exprimé les vues de secteurs de l’armée, de la bureaucratie d’État et du patronat qui recherchent une assistance militaire américaine contre les Tigres [LTTE]. Comme le dit la déclaration du parti: “Nous avons besoin de subtilité diplomatique pour utiliser le contexte mondial actuel afin de protéger le caractère unitaire du pays et de vaincre le séparatisme.” »

42. Les LTTE, principale organisation séparatiste tamoule, ont connu une évolution semblable à bien des égards à celle du JVP. Ils ont promu la lutte armée, rejeté la mobilisation politique indépendante et l’unité de la classe ouvrière, et préconisé la création d’un État tamoul séparé comme moyen de garantir les droits démocratiques du peuple tamoul. Mouvement nationaliste petit-bourgeois, ils étaient toutefois incapables de préserver leur indépendance politique à l’égard de l’impérialisme comme de la bourgeoisie indienne. Cela s’est vu dans leur acceptation initiale de l’Accord indo-lankais puis, après la dissolution de l’Union soviétique en 1991, dans leurs appels de plus en plus nombreux aux puissances impérialistes pour soutenir leur programme séparatiste, alors même que ces puissances appuyaient la guerre communautaire de Colombo. La défaite militaire des LTTE en mai 2009 n’a pas été un simple revers sur le champ de bataille, mais l’aboutissement logique de leur perspective nationaliste bourgeoise et séparatiste, historiquement en faillite. L’expérience amère de plus d’un quart de siècle de guerre communautaire, qui s’est achevée dans un bain de sang, a puissamment confirmé le programme de la révolution permanente pour lequel la RCL/SEP s’est battue. Les droits démocratiques du peuple tamoul ne peuvent être garantis que par la mobilisation politique unie et indépendante de la classe ouvrière – cinghalaise, tamoule et musulmane –, ralliant les ruraux pauvres, dans la lutte pour une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam, au sein d’une Union des républiques socialistes en Asie du Sud et à l’échelle internationale.

43. En 2015, le JVP a joué un rôle important dans la campagne visant à évincer le président Mahinda Rajapakse et à installer Maithripala Sirisena sous la bannière de la « bonne gouvernance », qui était en réalité une opération de changement de régime parrainée par Washington, destinée à réorienter la politique étrangère du Sri Lanka en faveur des États-Unis et contre la Chine. Le dirigeant de l’UNP Ranil Wickremesinghe et l’ancienne présidente Kumaratunga étaient au centre de cette opération. Pendant les quatre années suivantes, la direction du JVP a collaboré étroitement avec l’élite pro-américaine et des couches privilégiées de la classe moyenne, notamment des universitaires, se faisant passer pour la « société civile ».

44. Le changement d’image du JVP en Pouvoir national du peuple (NPP) a marqué un tournant majeur dans les six décennies d’histoire de l’organisation. Ce nouveau front, lancé publiquement en novembre 2019, était une initiative soigneusement calculée de la direction du JVP dirigée par Dissanayake, en association avec des couches de la classe moyenne supérieure et des secteurs de l’élite et du grand patronat. En lançant l’Organisation intellectuelle nationale, le JVP a intégré des universitaires, des professionnels et des militants d’ONG afin de préparer un parti au nouveau visage à prendre le pouvoir, alors que les partis traditionnels – l’UNP et le SLFP – se fracturaient et étaient largement méprisés par les masses.

45. Des secteurs de l’élite dirigeante, ainsi que des couches politiquement conscientes de la classe moyenne supérieure, cherchaient une alternative capable de barrer efficacement la route à la mobilisation indépendante de la classe ouvrière, alors que les partis traditionnels échouaient manifestement à contenir la colère de masse croissante contre l’austérité et le pouvoir autoritaire.

Une chronique politique du Sunday Times du 20 octobre 2024 révélait un échange privé avec le dirigeant du JVP Dissanayake début 2019, au cours duquel « l’un des piliers de l’UNP […] avait suggéré […] de changer l’image du parti tout en conservant l’identité du JVP […] Il a dit qu’un nouveau visage serait séduisant sur le plan intérieur comme aux yeux du monde extérieur ». Cela permettrait aussi de « détourner les critiques sur le passé du JVP lié à des incidents violents ».

46. Le rôle politique central de la direction du JVP/NPP dans le détournement et le sabotage du soulèvement de masse de 2022 – qui avait créé une crise politique sans précédent pour le pouvoir bourgeois – fut un facteur clé de son acceptation par l’élite, le grand patronat et les diplomates étrangers comme défenseur approprié du capitalisme au Sri Lanka. Les médias bourgeois et les diplomates occidentaux ont considéré ce changement d’image comme la preuve que le JVP avait abandonné sa rhétorique anti-impérialiste d’autrefois. Par des initiatives telles que le prétendu « Collectif des trois armes » (Collective of Tri-Forces), qui présentait les anciens militaires comme une force sociale disciplinée nécessaire, le parti a cultivé le soutien de l’armée et s’est aligné sur le recours croissant de l’establishment à des méthodes autoritaires.

Des membres et des partisans du SEP et de l’IYSSE défendent un programme socialiste lors de manifestations contre le gouvernement.

Les leçons du soulèvement de masse de 2022

47. Le soulèvement de masse qui a secoué le Sri Lanka entre avril et juillet 2022 a été l’un des mouvements révolutionnaires les plus puissants qu’ait connus l’île depuis l’indépendance. Il a éclaté spontanément en réaction aux conditions insupportables que subissaient les masses du fait d’un effondrement économique. Celui-ci était partie intégrante de l’approfondissement de la crise économique mondiale et avait engendré des pénuries et une flambée des prix de produits essentiels comme les denrées alimentaires de base, le carburant et les médicaments, ainsi que des coupures d’électricité durant de nombreuses heures. Le mouvement s’est rapidement transformé en soulèvement national, une partie des manifestants occupant Galle Face Green, à Colombo.

Le mouvement de masse a défié toutes les tentatives du président de l’époque, Gotabhaya Rajapakse, de déchaîner la répression d’État, y compris ses déclarations d’état d’urgence, ses couvre-feux, ses interdictions de rassemblement et ses deux tentatives de faire appel à l’armée. Incapable de mater les manifestations de masse, le président Rajapakse a été contraint de fuir le pays et de démissionner, et son régime s’est effondré.

48. Ce qui a éclaté en 2022 sous la forme d’un soulèvement de masse était l’aboutissement d’une opposition populaire croissante au gouvernement Rajapakse, qui se développait depuis 2021. Des dizaines de milliers d’agriculteurs ont manifesté à partir de la mi-2021 et jusqu’à la fin de l’année, contre l’interdiction par le gouvernement des importations d’engrais chimiques et d’autres produits agrochimiques – ce qui abolissait de fait la subvention déjà maigre aux engrais –, accélérant l’érosion de la base rurale du régime. Dans le même temps, près de 250 000 enseignants et directeurs d’école ont mené, de juillet à octobre 2021, une grève de plus de trois mois dans l’enseignement en ligne, signe de l’émergence d’une opposition sociale plus large.

49. Le rôle décisif et révolutionnaire de la classe ouvrière s’est manifesté lors des deux grèves générales du 28 avril et du 6 mai 2022, qui ont paralysé le pays : des millions de travailleurs de tous les secteurs, de toutes les régions de l’île – notamment le Nord, l’Est et les districts des plantations – y ont participé, par-delà les clivages communautaires cinghalais, tamoul et musulman systématiquement entretenus par les gouvernements successifs et l’élite dirigeante. Ces actions ont ébranlé l’ensemble de l’establishment politique et ont culminé dans la démission de Gotabhaya Rajapakse.

50. Ces mobilisations massives exprimaient non seulement la colère populaire contre la famille Rajapakse, mais une profonde hostilité envers tout l’establishment politique et l’ordre parlementaire, résumée dans le slogan « À bas les 225 ».[1] Cette revendication traduisait un rejet général de tous les partis parlementaires et révélait les conditions objectives dans lesquelles la classe ouvrière pourrait prendre le pouvoir.

51. Pourtant, près de quatre ans plus tard, les travailleurs subissent une austérité intensifiée, une répression d’État accrue et un appauvrissement croissant avec un gouvernement dirigé par le JVP, arrivé au pouvoir en exploitant la trahison du soulèvement de 2022. La question décisive est: pourquoi? Il faut examiner l’expérience du soulèvement et de ses suites. Deux perspectives opposées ont émergé en 2022. Les partis d’opposition, les syndicats et les organisations de la pseudo gauche ont travaillé systématiquement à enfermer le mouvement dans le cadre parlementaire et à défendre le pouvoir bourgeois. À l’inverse, le SEP a lutté pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière, ralliant les ruraux pauvres, derrière une politique socialiste et pour l’établissement d’un gouvernement ouvrier et paysan, cela comme partie du combat pour le socialisme international.

52. Les principaux partis d’opposition, le Samagi Jana Balawegaya (SJB), le JVP/NPP et le Frontline Socialist Party (FSP) pseudo-de gauche, ont promu un « gouvernement intérimaire de tous les partis » pour préserver le pouvoir capitaliste. Dès le départ, le JVP a cherché à étouffer le mouvement de masse, conscient de la menace qu’il représentait pour l’ordre bourgeois. S’adressant au Parlement le 7 avril 2022, le dirigeant du JVP et actuel président Anura Kumara Dissanayake a mis en garde contre une « anarchie » croissante née de l’opposition de masse et a assuré tous les partis parlementaires – du SLPP au pouvoir au SJB dans l’opposition – que son parti était prêt à rejoindre un gouvernement intérimaire si Gotabhaya Rajapakse démissionnait, afin de stabiliser le pouvoir capitaliste.

53. Le FSP a joué un rôle central dans le détournement du mouvement de masse vers une voie parlementaire bourgeoise. Il a mené des pourparlers avec des partis bourgeois, dont le SJB et des partis tamouls, pour établir un tel gouvernement intérimaire, après que les grèves générales eurent démontré la force colossale de la classe ouvrière. Il a aidé la bureaucratie syndicale à limiter délibérément les actions à des manifestations d’une seule journée, s’opposant à toute grève illimitée qui aurait risqué de faire sortir le mouvement de son contrôle.

54. Après la démission de Gotabhaya Rajapakse, ces partis ont intensifié leur campagne pour la formation immédiate d’une administration intérimaire suivie de nouvelles élections. Par ces manœuvres sinistres, le JVP et tous les autres partis d’opposition ont laissé le Parlement discrédité installer à la présidence le dirigeant de l’UNP pro-américain et pro-FMI Ranil Wickremesinghe. Celui-ci s’est mis à appliquer de dures mesures d’austérité dictées par le FMI.

L’alternative révolutionnaire du SEP

Capture d’écran de la réunion en ligne du SEP et de l’IYSSE du 24 avril 2022, intitulée « Un programme socialiste pour les luttes de masse ».

55. Contre tous les partis capitalistes, leurs satellites de la pseudo-gauche et les bureaucraties syndicales, le SEP a été seul à avancer un programme socialiste révolutionnaire pour le soulèvement de masse. Nous avons exhorté avec force la classe ouvrière à rejeter la campagne pour un gouvernement intérimaire de tous les partis, la qualifiant de piège destiné à défendre le pouvoir capitaliste et à réprimer et vaincre le mouvement de masse. Le SEP a déclaré que les travailleurs et les pauvres ne pouvaient pas défendre leurs conditions sociales et leurs conditions de vie dans le cadre parlementaire et le système capitaliste. Pour faire avancer leur lutte, nous avons appelé les travailleurs à prendre eux-mêmes les choses en main en formant des comités d’action dans chaque usine, lieu de travail, plantation et quartier, indépendants des bureaucraties syndicales et des partis bourgeois. Nous avons aussi expliqué la nécessité que les ruraux pauvres établissent des comités similaires dans leurs régions.

56. Le SEP est intervenu en permanence dans le mouvement de masse sous sa propre bannière, en diffusant des exemplaires des déclarations du parti. Le 7 avril 2022, le SEP a publié une déclaration intitulée « Faites tomber le gouvernement de Rajapakse au Sri Lanka! Abolissez la présidence exécutive! Non à l’austérité et à la famine! Formez des comités d’action pour lutter en faveur d’un programme d’action socialiste et garantir la nourriture, le carburant et les médicaments pour tous! » Tout en exprimant le soutien du SEP à la revendication principale des travailleurs – « Gota [Gotabhaya Rajapakse] doit partir ! » – nous avons directement posé la question: « Mais qu’est-ce qui va le remplacer ? » Le SEP proposa d’abolir la présidence exécutive et d’abroger toutes les lois draconiennes, expliquant que « l’objectif de ces changements politiques démocratiques nécessaires, qui ne peuvent être obtenus que par une lutte résolue de la classe ouvrière, des ruraux pauvres et de la jeunesse, est de mettre en marche une restructuration fondamentale de l’économie selon des lignes socialistes ». La tâche qui se posait à la classe ouvrière était de « mobiliser son pouvoir social et d’imposer sa propre solution à l’immense crise sociale et économique […] Les travailleurs peuvent se tourner vers leurs alliés de classe au niveau international pour une assistance mutuelle, en premier lieu vers les travailleurs indiens qui ont organisé la semaine dernière une grève générale de deux jours contre le programme d’austérité et de privatisation du gouvernement Modi ».

57. Armés de ce programme révolutionnaire, notre parti et l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE) ont défié la directive antidémocratique du « pas de politique » lancée par les organisateurs du principal site de la contestation, à Galle Face Green, avec l’aide de forces pseudo-de gauche comme le FSP. Leur véritable but était d’exclure du mouvement de masse la lutte du SEP pour une politique socialiste révolutionnaire.

58. Le SEP a fermement rejeté un appel direct du SJB, le 5 juillet 2022, à participer à des pourparlers visant à parvenir à un « accord de tous les partis » pour sauver le pouvoir capitaliste. Rejetant l’invitation, le secrétaire général du SEP, Deepal Jayasekera, écrivit que la crise ne serait pas résolue en « apposant un nouveau visage sur cet appareil d’État bourgeois à l’aide d’un “gouvernement de tous les partis” comme le propose le SJB ou d’un “gouvernement d’unité” comme proposé par le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP) ».

59. Analysant l’évolution du mouvement de masse, le SEP a publié le 20 juillet 2022 une déclaration lançant une campagne historique pour un Congrès démocratique et socialiste des travailleurs et des masses rurales, basé sur des délégués élus par les comités d’action des travailleurs et des masses rurales. La déclaration expliquait: « En rejetant les pourparlers pour un gouvernement intérimaire, le SEP a compris que la classe ouvrière devait établir son propre centre de pouvoir politique complètement indépendant des conspirations antidémocratiques de l’establishment politique et de l’État capitaliste. C’est là la signification de notre appel au Congrès démocratique et socialiste des travailleurs et des masses rurales. »

Ce congrès était conçu comme une alternative politique révolutionnaire, donnant une véritable voix aux masses exploitées. Le SEP a avancé un programme complet: répudier toutes les dettes étrangères ; rejeter l’austérité du FMI ; saisir la richesse des milliardaires, nationaliser les banques et les trusts en les plaçant sous le contrôle démocratique des travailleurs ; annuler les dettes des agriculteurs et rétablir les subventions aux engrais ; garantir un emploi à tous, avec des salaires indexés sur le coût de la vie. La mise en œuvre de ces revendications exigeait un gouvernement ouvrier et paysan résolu à restructurer la société sur des bases socialistes.

60. S’appuyant sur les leçons de la révolution russe de 1917, le SEP a expliqué que les comités d’action, à mesure qu’ils se développent et font leurs preuves dans la lutte, deviendront des organes du pouvoir politique indépendant de la classe ouvrière – l’équivalent contemporain des soviets. Le parti a souligné que les alliés des travailleurs sri-lankais n’étaient pas les partis capitalistes d’opposition, mais leurs frères et sœurs de classe à l’échelle internationale. Nous avons appelé à la coordination internationale des luttes ouvrières par l’intermédiaire de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (acronyme anglais, IWA-RFC) lancée par le CIQI.

61. Expliquant la situation politique sans précédent, la déclaration poursuivait :

La crise du capitalisme au Sri Lanka et dans le monde est bien plus profonde aujourd’hui qu’il y a soixante ans. Le soulèvement populaire de masse de ces trois derniers mois a ébranlé le pouvoir bourgeois jusque dans ses fondements. Mais comme l’a expliqué Léon Trotsky, la force de la bourgeoisie est qu’elle comprend sa faiblesse. Si le pouvoir politique est laissé entre ses mains, elle défendra impitoyablement ses intérêts en imposant le programme d’austérité du FMI et en écrasant toute opposition populaire.

Trotsky a également expliqué que la faiblesse de la classe ouvrière est qu’elle ne comprend pas sa force. Les manifestations populaires de masse ont fait preuve de beaucoup de militantisme, de détermination et de courage. Mais si les travailleurs restent enchaînés à l’establishment politique et placent leur confiance dans un gouvernement provisoire capitaliste, le résultat sera inévitablement un désastre.

62. L’incapacité de la classe ouvrière à rompre avec l’influence des partis capitalistes et des bureaucraties syndicales et à adopter la perspective du SEP a eu des conséquences catastrophiques. Wickremesinghe a déchaîné une répression sans précédent, en déclarant l’état d’urgence et en invoquant la Loi sur la prévention du terrorisme (PTA) contre les manifestants. Le 22 juillet 2022, il a envoyé 1 000 policiers et militaires armés démanteler violemment le campement de Galle Face. Il a imposé une austérité brutale dictée par le FMI et invoqué la loi sur les services essentiels pour interdire les grèves dans les secteurs clés.

63. Le fait que la classe ouvrière n’ait pas emprunté la voie socialiste révolutionnaire avancée par le SEP n’a infirmé ni la portée de l’intervention politique, basée sur les principes, du SEP au sein du soulèvement de masse, ni la capacité révolutionnaire objective de la classe ouvrière. Il a été avant tout la conséquence tragique de la destruction de la culture et de la conscience socialistes et marxistes au sein de la classe ouvrière, par des décennies de trahisons criminelles commises par les bureaucraties staliniennes et sociales-démocrates, les pablistes et d’autres courants révisionnistes. Cela souligne l’immense portée de l’initiative prise par le CIQI lors de son plénum de 1992, tenu suite à la dissolution, au mois de décembre précédent, de l’Union soviétique, pour reconstruire la culture socialiste et marxiste dans la classe ouvrière internationale.

L’arrivée du JVP au pouvoir

64. La trahison de 2022 a permis l’arrivée du JVP au pouvoir. En septembre 2024, le dirigeant du JVP Anura Kumara Dissanayake a été élu président avec 42,3 pour cent des voix et, en novembre, le JVP/NPP a remporté une victoire écrasante aux élections législatives, avec 159 des 225 sièges et 61,6 pour cent des suffrages – une ascension fulgurante par rapport aux 3,1 pour cent de 2019. Le JVP a exploité la rage populaire contre les partis traditionnels de l’establishment politique, en se présentant faussement comme une alternative « antisystème », tandis que les médias internationaux le qualifiaient grotesquement de « gauche » et de « socialiste ».

65. Pendant les campagnes électorales, le JVP a promis de « renégocier » l’accord avec le FMI, de protéger les pauvres, d’augmenter les salaires, de mettre en œuvre des réformes démocratiques, d’abolir la présidence exécutive et les lois répressives comme la PTA, de construire l’« unité nationale », de libérer les prisonniers politiques détenus pendant la guerre civile et ses suites et de rendre à leurs propriétaires d’origine les terres civiles occupées par l’armée dans le Nord et l’Est. Toutes ces promesses se sont révélées n’être que des mensonges destinés à récolter des voix. Lors de réunions avec des représentants du patronat, les dirigeants du JVP ont assuré à la classe dirigeante qu’ils appliqueraient intégralement le programme du FMI. Les syndicats contrôlés par le JVP ont mis fin à toute grève et à toute manifestation, même limitées, quelques mois avant l’élection présidentielle de 2024 et agissent aujourd’hui comme des instruments de son gouvernement.

66. Le JVP a été démasqué rapidement. Le 23 novembre 2024 – premier jour de séance du nouveau Parlement – Dissanayake a annoncé que son gouvernement appliquerait intégralement le programme du FMI, abandonnant la promesse électorale de renégociation. Le budget de février 2025 a sabré les indemnités des fonctionnaires tout en n’accordant que des augmentations de salaire minimes, a poursuivi les hausses de la TVA et une fiscalité régressive, et a consacré 4 500 milliards de roupies – près de la moitié des dépenses publiques – au service de la dette. Le gouvernement a rompu sa promesse d’abolir la PTA et d’autres lois répressives et les a au contraire utilisées contre les travailleurs, les jeunes et les opposants politiques. Il a introduit une nouvelle « loi sur la protection de l’État contre le terrorisme », dotée de pouvoirs répressifs qui, à certains égards, vont au-delà de ceux de la PTA.

Le président sri-lankais Anura Kumara Dissanayake avec le président américain Donald Trump et la première dame lors d’un dîner de réception pendant la 80e session de l’Assemblée générale de l’ONU [Photo: President’s Media Division]

67. Le gouvernement du JVP a abandonné les derniers vestiges de sa rhétorique anti-impérialiste d’autrefois et a intégré Colombo plus étroitement encore à l’offensive militaro-stratégique américaine contre la Chine, tout en renforçant ses liens avec Israël – poursuivant les politiques de son prédécesseur de droite, Wickremesinghe. La réaction du gouvernement du JVP à la guerre criminelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran est révélatrice. Son ministère des Affaires étrangères a publié un communiqué exprimant sa « profonde préoccupation » face à la menace pesant sur la stabilité régionale et la paix internationale et appelant à la « plus grande retenue » et à la « désescalade », mais refusant de nommer les agresseurs – les États-Unis et Israël – ou la victime de cette guerre non provoquée – l’Iran. Il a adopté la même attitude face à la guerre génocidaire d’Israël à Gaza contre les Palestiniens, soutenue par les États-Unis, en lançant des appels impuissants à la désescalade et à la retenue, sans nommer les États-Unis ni Israël.

Des agents de développement scolaire manifestent devant Colombo Fort le 20 janvier 2025

Une crise irrésolue qui s’approfondit

68. La crise politique et économique ayant éclaté en 2022 n’est pas seulement restée sans solution: elle s’intensifie. Le fait que la classe ouvrière ne se soit pas engagée sur une voie politique indépendante a permis à l’élite dirigeante de maintenir son emprise, d’abord par le régime Wickremesinghe et aujourd’hui par le gouvernement dirigé par le JVP.

69. Pourtant, cette stabilisation politique est temporaire et fragile. Le fossé explosif entre les attentes populaires et le programme de guerre de classe du gouvernement JVP/NPP ne cesse de se creuser. Alors que le gouvernement JVP intensifie l’austérité, recourt aux pouvoirs d’urgence et étend la législation répressive, utilisant les syndicats comme auxiliaires de l’État pour étouffer la résistance, tout est en place pour des luttes véhémentes.

70. Tout au long de 2025, l’opposition de la classe ouvrière n’a cessé de monter dans de multiples secteurs : la santé, la poste, l’énergie, les plantations et l’éducation. Dans chaque cas, les syndicats ont appelé à des actions limitées avant de les étouffer, en cédant aux menaces du gouvernement et à ses fausses promesses. Les syndicats affiliés au JVP ont ouvertement déclaré s’opposer aux grèves, leurs dirigeants siégeant désormais comme ministres au gouvernement. Le président Dissanayake a dit, méprisant, aux médecins qui manifestaient, dans une déclaration destinée à tous les travailleurs: « Ne demandez pas plus – le gouvernement n’a pas de fonds. Rentrez chez vous au lieu de rester dans la rue; rester dans la rue ne vous apportera rien. »

71. La crise économique et politique à laquelle sont confrontés le gouvernement JVP/NPP et le pouvoir bourgeois au Sri Lanka a été considérablement aggravée, d’abord par les ravages massifs du cyclone Ditwah, puis par la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran dont les ondes de choc géopolitiques et économiques ont frappé tous les pays. Le gouvernement s’emploie avec agressivité à faire porter tout le fardeau de la crise aux travailleurs, déterminé à appliquer de dures mesures d’austérité dictées par le FMI. Aucun des partis de l’establishment politique – le SJB, l’UNP, le SLPP, le SLFP et les partis bourgeois tamouls et musulmans – n’a de désaccord fondamental avec la politique économique du gouvernement JVP/NPP basée sur le FMI.

72. Ces attaques s’ajoutent à des conditions sociales et de vie déjà dévastées. Environ 22 pour cent de la population vit sous le seuil de pauvreté, et 10 pour cent de plus se situent juste au-dessus – soit le double du taux d’avant la crise. Plus de 55 pour cent souffrent d’insécurité alimentaire. Les salaires réels dans les secteurs public et privé se sont effondrés respectivement de 24 et de 14 pour cent depuis 2022. La restructuration de plus de 400 entreprises publiques menace des centaines de milliers d’emplois. Le FMI a fixé comme objectif budgétaire le maintien d’un excédent de 2,3 pour cent du solde primaire du budget afin de garantir le service d’une dette de quelque 5 milliards de dollars par an à partir de 2028, ce qui annonce de nouvelles coupes massives dans tous les services sociaux, y compris la santé publique et l’éducation.

73. Face à l’opposition populaire croissante à ses mesures d’austérité, le gouvernement JVP/NPP dépend d’une part du soutien de l’appareil syndical et de sa trahison des luttes de la classe ouvrière, appuyé par les groupes de la pseudo-gauche comme le FSP. De l’autre, sachant très bien que sa politique économique ne peut être appliquée pacifiquement et avec des formes démocratiques de pouvoir, comme c’est le cas à l’international, le gouvernement se dirige vers des formes dictatoriales de pouvoir. Il a décrété une réglementation d’urgence draconienne après le cyclone Ditwah et il a imposé des décrets sur les services essentiels dans les principaux services publics, tout en maintenant les forces armées en état d’alerte.

74. Les agriculteurs sont confrontés à des conditions de plus en plus dures en raison de la politique des gouvernements successifs. L’absence de terres est un problème majeur: 27 pour cent des agriculteurs sont de fait sans terre, ce qui les contraint à un fermage précaire, à de minuscules parcelles de subsistance ou au travail saisonnier. Cet extrême morcellement de la propriété foncière condamne des millions de familles rurales à la pauvreté et à l’insécurité. Les réformes économiques favorables aux investisseurs menées par les gouvernements successifs ont bloqué l’accès au crédit abordable. Seuls 10 pour cent environ des agriculteurs obtiennent des prêts auprès des banques, ce qui force près de 60 pour cent d’entre eux à dépendre de financiers privés, de rizeries et d’usuriers, qui lient à des conditions abusives les prêts aux récoltes. L’austérité du FMI et le coût élevé des intrants agricoles ont aggravé la crise des agriculteurs. Si le JVP/NPP a exploité les griefs des agriculteurs pour accéder au pouvoir, il est revenu sur ses promesses, notamment l’annulation de leurs prêts, conformément au programme d’austérité du FMI, abandonnant les agriculteurs à leur sort.

75. Les syndicats des plantations, qui fonctionnent aussi comme des partis politiques, jouent un rôle particulièrement sinistre en séparant les travailleurs des plantations du reste de la classe ouvrière et en les subordonnant politiquement au pouvoir bourgeois. La plupart de ces organisations bureaucratiques, comme le Ceylon Workers Congress, principal syndicat des plantations, la National Union of Workers (NUW), le Democratic Workers Congress (DWC), l’Up-country People’s Front (UPF) et la Lanka Jathika Estate Workers Union, se sont alliées aux gouvernements successifs, occupant des postes ministériels, et ont ainsi joué un rôle direct dans l’imposition de sévères mesures d’austérité à la classe ouvrière, y compris aux travailleurs des plantations. Bien qu’elles ne soient pas officiellement partenaires du gouvernement JVP/NPP actuel, elles le soutiennent toutes pleinement dans l’imposition des mesures d’austérité dictées par le FMI.

76. Loin de représenter un véritable progrès démocratique ou social pour les travailleurs des plantations, les syndicats et les partis qui leur sont associés promeuvent une politique identitaire ethnique réactionnaire qui divise la classe ouvrière selon des lignes communautaires. Le DWC, la NUW et l’UPF avancent l’idée que les « Tamouls Malaiyaha », c’est-à-dire les Tamouls des hautes terres travaillant dans les plantations, constituent un bloc ethnique distinct, afin de marchander des privilèges économiques, politiques et sociaux pour une étroite couche de l’élite et de la classe moyenne supérieure de la région des plantations. C’est un nouveau piège destiné à séparer les travailleurs des plantations du reste de la classe ouvrière. Les travailleurs des plantations doivent le rejeter et se joindre à leurs frères et sœurs de classe des zones urbaines et autres de l’île dans une lutte commune contre l’austérité de la classe dirigeante.

Des propriétaires terriens de Mailaddy protestent contre l’occupation militaire

77. Divers partis bourgeois tamouls, comme l’Ilankai Tamil Arasu Kachchi (ITAK) et le Tamil National People’s Front (TNPF), collaborent avec le gouvernement JVP/NPP pour garantir les intérêts de l’élite tamoule au détriment de l’immense majorité du peuple tamoul. Leurs divergences sont d’ordre tactique: elles portent sur la meilleure manière de garantir les privilèges de l’élite tamoule. Contrairement à ce qu’ils prétendent, aucun d’eux ne se soucie des intérêts des travailleurs de langue tamoule et des ruraux pauvres. La « solution politique » au problème national tamoul que promeuvent ces partis – la « dévolution du pouvoir » au nord et à l’est de l’île – vise à garantir des privilèges à l’élite tamoule par un arrangement de partage du pouvoir entre les élites cinghalaises, tamoules et musulmanes. Ces partis ont soutenu avec enthousiasme l’offensive géopolitique américano-indienne contre la Chine et cherchent l’appui de Washington et de New Delhi pour faire pression sur Colombo en vue d’un tel accord de partage du pouvoir.

78. Les travailleurs et les jeunes de langue tamoule doivent rejeter la politique nationaliste réactionnaire de tous les partis bourgeois, qui les séparent selon des lignes raciales du reste des travailleurs et des masses opprimées. Ils doivent se joindre aux travailleurs cinghalais et musulmans dans le combat pour un mouvement révolutionnaire uni de la classe ouvrière, transcendant les clivages communautaires. La classe ouvrière doit exiger le retrait immédiat des troupes du nord et de l’est, la restitution des terres occupées par l’armée à leurs propriétaires d’origine et la libération de tous les prisonniers politiques. Renverser le pouvoir bourgeois et établir un gouvernement ouvrier et paysan résolu à appliquer une politique socialiste est la voie pour garantir les droits démocratiques longtemps réprimés de toutes les minorités, y compris ceux du peuple tamoul.

79. La trajectoire qui va du soulèvement de 2022 à l’assaut intensifié du gouvernement JVP contre les droits sociaux et démocratiques des travailleurs confirme les enseignements fondamentaux du trotskysme, en particulier la théorie de la révolution permanente. À l’époque de l’impérialisme et de la révolution socialiste mondiale, aucun parti bourgeois ou petit-bourgeois ne peut jouer un rôle progressiste, car la bourgeoisie nationale est organiquement liée à l’impérialisme et terrifiée à l’idée de libérer le pouvoir révolutionnaire de la classe ouvrière. Le bilan du gouvernement JVP suit le schéma observé à l’échelle internationale: des partis qui se prétendent « de gauche », comme Syriza en Grèce, sont portés au pouvoir lorsque les partis bourgeois traditionnels perdent leur crédibilité, uniquement pour imposer une austérité brutale et basculer vers un pouvoir dictatorial.

Les tâches du SEP

80. Le programme du SEP repose sur la théorie de la révolution permanente de Trotsky, que les amères expériences stratégiques en Asie du Sud depuis le début du siècle dernier ont puissamment confirmée. La partition communautaire par les dirigeants coloniaux britanniques, en 1947, du sous-continent indien en une Inde à dominante hindoue et un Pakistan musulman, avec l’aide des deux fractions de la bourgeoisie nationale – le Congrès national indien et la Ligue musulmane – a produit une rivalité ethno-religieuse sans fin entre ces deux États, qui a conduit à plusieurs reprises à des guerres et à des menaces de guerre. Depuis la formation de ces États prétendument indépendants par le dépeçage communautaire de la région en 1947-1948, toutes les fractions de la bourgeoisie nationale d’Asie du Sud ont échoué à traiter les questions sociales et démocratiques fondamentales auxquelles sont confrontée la classe ouvrière et les masses opprimées. Chacune des factions de l’élite dirigeante de ces pays a démontré son allégeance à l’impérialisme et, dans le contexte de l’intensification de la crise capitaliste mondiale, est devenue un laquais ouvertement pro-impérialiste qui soutient la campagne des États-Unis pour l’hégémonie mondiale.

81. Le programme du SEP – pour une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam dans le cadre de la lutte plus large pour le socialisme en Asie du Sud et à l’échelle internationale – découle de cette analyse. Tout au long de son histoire, la RCL/SEP a lutté pour construire un mouvement politique indépendant et uni de la classe ouvrière; un mouvement fondé sur une politique socialiste, qui transcende toutes les divisions communautaires promues par les diverses fractions de la bourgeoisie et qui rallie toutes les autres masses opprimées contre l’attaque des droits sociaux et démocratiques par la classe dirigeante. Notre combat contre la guerre raciste anti-tamoule menée par les gouvernements successifs, et notre revendication du retrait inconditionnel des forces sri-lankaises du nord et de l’est, font partie intégrante de cette lutte.

82. Une tâche majeure du SEP est de lutter pour que les travailleurs et les jeunes du Sri Lanka, de l’Inde et de toute l’Asie du Sud construisent un mouvement anti-guerre de la classe ouvrière internationale basé sur une politique socialiste. La guerre criminelle des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, la guerre de l’OTAN contre la Russie en Ukraine, les préparatifs de guerre de Washington contre la Chine et la complicité croissante des gouvernements indien et sri-lankais avec ces efforts de guerre font de cette lutte une urgente nécessité.

83. En opposition au gouvernement JVP/NPP et à toutes les fractions de la bourgeoisie, le SEP avance un programme pour mobiliser la classe ouvrière dans un mouvement politique indépendant, ralliant les ruraux pauvres, contre l’assaut sur les droits sociaux et démocratiques, avec pour objectif de renverser le pouvoir bourgeois et d’établir un gouvernement ouvrier et paysan résolu à défendre le socialisme international. La tâche décisive est d’arracher la classe ouvrière à l’influence politique, idéologique et organisationnelle des partis bourgeois et petits-bourgeois et des bureaucraties syndicales. La clarification politique et théorique, et la dénonciation du caractère réactionnaire de ces forces et de leurs satellites de la pseudo-gauche sont une partie essentielle de cette lutte.

84. Le SEP doit montrer que la crise du pouvoir bourgeois au Sri Lanka a ses origines matérielles dans l’intensification de la crise du capitalisme mondial, et non dans la corruption de politiciens et de fonctionnaires de l’État pris individuellement, comme le prétend le JVP/NPP. Cette orientation politique était au cœur de l’analyse du SEP en 2022 et demeure essentielle: il n’existe, dans le cadre du capitalisme et de son système d’États-nations, aucune solution aux questions sociales et démocratiques brûlantes qui se posent aux masses.

85. Pour que le SEP puisse procurer une direction révolutionnaire, il est essentiel que le parti arme les travailleurs des expériences stratégiques de la classe ouvrière au siècle dernier, concentrées dans la lutte politique et théorique menée depuis des décennies par le CIQI.

David North

Comme David North l’expliquait dans la préface de son recueil d’essais, Léon Trotsky et la lutte pour le socialisme au XXIe siècle:

Les expériences historiques du siècle dernier ont radicalement mis à l’épreuve tous les mouvements, partis et tendances politiques qui prétendaient mener la lutte contre le capitalisme. Mais les bouleversements du XXe siècle ont dévoilé le rôle contre-révolutionnaire des staliniens, des sociaux-démocrates, des maoïstes, des nationalistes bourgeois, des anarchistes et des pablistes. Seule la Quatrième Internationale, dirigée par le Comité international, a résisté à l’épreuve de l’histoire. Le mouvement socialiste révolutionnaire international de la classe ouvrière sur tous les continents se développera sur les bases théoriques et politiques du trotskysme, le marxisme du XXIe siècle.

86. Fort de cette compréhension, le SEP doit combattre politiquement et théoriquement les organisations de la pseudo-gauche, comme le FSP, ainsi que divers intellectuels et universitaires qui servent de soutiens au capitalisme et à l’impérialisme. C’est une partie essentielle de la préparation de la classe ouvrière aux batailles à venir. Le FSP a été formé en 2012 par une partie des membres du JVP qui avaient fait scission de l’organisation-mère en 2011 mais n’ont pas rompu politiquement avec lui. Il continue de défendre l’histoire et les traditions sanglantes et anti-ouvrières du JVP. Avec un programme foncièrement nationaliste et réformiste, dissimulé derrière une rhétorique socialiste occasionnelle, le FSP gravite autour des partis bourgeois et des bureaucraties syndicales. Il défend le gouvernement JVP/NPP, prétendant qu’il exprime des « attentes populaires » et propageant l’illusion mortelle qu’on peut le pousser vers la « gauche » en faisant pression.

87. Le SEP doit développer sa lutte pour construire des comités d’action dans chaque usine, lieu de travail, plantation et quartier, indépendants de l’establishment politique capitaliste et des syndicats. Les luttes récentes de la classe ouvrière démontrent l’urgence de construire de telles organisations démocratiques. Les bureaucraties syndicales pro-capitalistes – pour la plupart contrôlées par les partis au pouvoir et de l’opposition – soutiennent l’austérité du FMI mise en œuvre par le gouvernement et imposent les attaques menées par le grand patronat en étouffant les luttes et en démobilisant les travailleurs. Le SEP doit mener un travail politique pour aider les travailleurs à se libérer de l’emprise de ce gendarme social bureaucratique et à construire leurs propres comités d’action indépendants. Le SEP a déjà lancé de tels comités parmi les travailleurs de la santé, de l’éducation, des ports et des plantations, mais doit accélérer ce travail dans tous les secteurs clés de la classe ouvrière.

88. Le SEP doit avancer des revendications transitoires pour lesquelles les travailleurs et les ruraux pauvres lutteront au sein de leurs comités d’action indépendants, afin de construire un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, ralliant les ruraux pauvres, les jeunes et les autres masses opprimées, y compris Tamouls. Une lutte consistante pour de telles revendications élèvera la conscience des travailleurs au niveau exigé par l’évolution objective, c’est-à-dire à la nécessité d’un programme et d’une perspective socialistes et internationalistes. Comme l’a dit Trotsky dans L’agonie du capitalisme et les tâches de la Quatrième Internationale (Programme de transition): « Il faut aider les masses, dans le processus de leurs luttes quotidiennes, à trouver le pont entre leurs revendications actuelles et le programme de la révolution socialiste. Ce pont doit consister en un système de revendications transitoires, partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion: la conquête du pouvoir par le prolétariat. »

89. Le SEP doit accorder une attention particulière à la détérioration des conditions auxquelles sont confrontés les agriculteurs pauvres et marginalisés. Diverses organisations actives parmi les ruraux pauvres les lient à des partis capitalistes, y compris au JVP au pouvoir qui défend le système du profit. Les masses rurales ne peuvent obtenir de solution à leurs problèmes urgents que par l’intervention de la classe ouvrière dans la lutte pour briser l’emprise du profit capitaliste, en nationalisant les grandes banques, l’agro-industrie et les secteurs clés de l’économie et les plaçant sous le contrôle démocratique des travailleurs, et en fournissant les ressources nécessaires pour cultiver à des prix abordables. Comme l’a expliqué Trotsky, la classe ouvrière ne peut forger l’alliance avec les masses rurales et offrir cette alternative que par une rupture politique résolue d’avec tous les partis capitalistes. À leur tour, les ruraux pauvres doivent établir leurs propres comités d’action et s’unir à la classe ouvrière dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et paysan.

90. Le combat pour la défense des droits démocratiques fait partie de la mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Cette lutte comprend des revendications pour l’abolition de la constitution de l’État unitaire, qui consacre le bouddhisme et le cinghalais; l’abolition de la présidence exécutive autocratique; l’abrogation de toutes les lois répressives telles que la PTA, la réglementation d’urgence, la loi sur les services essentiels et diverses lois contre la liberté d’expression. Instituée en 1978 par J. R. Jayawardene, la présidence exécutive, avec ses pouvoirs étendus, a été utilisée pour mener la guerre communautaire et pour réprimer les luttes des travailleurs et des pauvres. Après avoir fait de fausses promesses d’abolir la présidence exécutive, l’actuel président Dissanayake recourt à toutes ces lois répressives.

91. Découlant de la perspective du SEP et au centre de sa lutte, il y a le combat pour construire le Congrès démocratique et socialiste des travailleurs et des masses rurales. Un tel congrès, composé de délégués démocratiquement élus des comités d’action indépendants des travailleurs et des ruraux pauvres, constituerait l’organe embryonnaire du pouvoir de la classe ouvrière. Ses tâches consisteraient à mobiliser la classe ouvrière pour le renversement du pouvoir bourgeois; à instaurer un gouvernement ouvrier et paysan, qui appliquerait une politique socialiste; et à garantir la pleine égalité des droits démocratiques à toutes les nationalités par l’instauration d’une République socialiste du Sri Lanka et de l’Eelam, au sein d’une Union des républiques socialistes en Asie du Sud et à l’échelle internationale.

92. La lutte pour construire des comités d’action et le Congrès démocratique et socialiste est indissociable du combat pour forger une alliance stratégique entre les travailleurs du Sri Lanka et leurs frères et sœurs de classe d’Asie méridionale, principalement de l’Inde, dirigée à la fois contre les bourgeoisies régionales et contre les puissances impérialistes. C’est la perspective internationaliste que la classe ouvrière doit avancer face à l’intégration du Sri Lanka, par le gouvernement JVP/NPP, à la course des États-Unis à la guerre contre la Chine, qui est appuyée par toutes les fractions de l’élite dirigeante.

93. Le lancement de Socialism AI par le CIQI le 12 décembre 2025 a constitué une étape importante dans le combat pour la conscience socialiste. Il aidera à préparer politiquement et théoriquement les travailleurs et les jeunes du monde entier aux batailles révolutionnaires contre le pouvoir bourgeois. Le SEP doit s’employer à populariser ce nouvel outil d’IA comme un puissant instrument d’orientation, de clarification et d’action politiques.

94. Nous sommes entrés dans la seconde moitié de la décennie que le CIQI et le WSWS ont qualifiée, début 2020, de « décennie de la révolution socialiste ». Une déclaration du comité de rédaction du WSWS du 12 décembre 2025 annonçant le lancement de Socialism AI déclarait :

« La seconde moitié de cette décennie sera marquée par la montée d’une puissante résistance de la classe ouvrière. Le système capitaliste mondial est en proie à des contradictions qu’il ne peut résoudre… La classe ouvrière mondiale entre en lutte : des grèves de masse, des soulèvements populaires et des insurrections politiques émergent sur tous les continents. »

La déclaration expliquait: « Le marxisme a toujours insisté sur le fait que les luttes spontanées des travailleurs, aussi puissantes soient-elles, ne produisent pas à elles seules une perspective révolutionnaire cohérente. La conscience doit être développée, l’expérience historique doit être assimilée, la compréhension théorique doit être acquise. »

95. Dans le cadre de notre lutte pour élever la conscience politique des travailleurs et des jeunes, le SEP doit approfondir ses polémiques constantes contre l’influence idéologique de courants réactionnaires comme le stalinisme, le maoïsme, le postmodernisme et le révisionnisme pabliste. Le parti doit expliquer les leçons de la lutte du mouvement trotskyste pour le socialisme international dans des articles du WSWS qui démasquent ces tendances.

96. La lutte pour construire des sections du CIQI en Asie méridionale, en particulier en Inde, est cruciale dans le combat pour l’unité internationale de la classe ouvrière. Le SEP travaille étroitement avec le CIQI dans ce combat. Construire de nouvelles sections du CIQI est une tâche stratégique et développer à travers le WSWS une analyse marxiste systématique des développements politiques, économiques et sociaux en Inde et en Asie du Sud est essentiel.

Réunion publique du SEP à Colombo, le 6 juillet 2023.

97. Les travailleurs sri-lankais ne peuvent vaincre isolément. La crise du capitalisme est mondiale; sa solution doit être internationale. Le SEP lutte pour que les comités d’action du Sri Lanka rejoignent l’Alliance ouvrière internationale des comités de base afin de coordonner leurs luttes avec celles des travailleurs dans le reste du monde. L’indépendance de classe vis-à-vis de tous les partis bourgeois est une condition préalable à une telle unité.

98. Conquérir la direction de la classe ouvrière exige une formation politique et théorique patiente. Le SEP doit étendre l’éducation politique des travailleurs et des jeunes – sur le marxisme, le trotskysme et l’histoire du mouvement trotskyste, qui comprend sa lutte contre toutes les variétés de nationalisme bourgeois et petit-bourgeois – tout en formant des cadres disciplinés capables de diriger des lieux de travail, des comités d’action et des organismes de masse. Le SEP publiera dans la prochaine période, en cinghalais et en tamoul, plusieurs ouvrages importants de Léon Trotsky et des publications majeures du CIQI, notamment celles de David North.

99. Le SEP doit déployer des efforts énergiques pour construire l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE, Jeunes et Etudiants internationaux pour l’ égalité sociale) parmi les étudiants et les jeunes travailleurs. Nous devons étendre notre travail dans les universités, les autres établissements d’enseignement supérieur et les écoles de toute l’île. Cela implique une lutte théorique et politique contre la politique d’identité antimarxiste, comme le «pouvoir étudiant» (student power) que promeuvent des universitaires et des organisations pseudo- de gauche tels que le FSP. Cette lutte peut gagner les meilleurs éléments de la jeune génération au parti révolutionnaire. Confrontés aux coupes dans l’éducation, au chômage et à un avenir d’esclavage salarié, les jeunes se radicalisent de plus en plus contre le gouvernement JVP/NPP. Seuls le SEP et l’IYSSE peuvent leur présenter une perspective pour lutter en faveur d’un avenir socialiste.

100. La lutte constante contre toutes les formes de communautarisme et de nationalisme est fondamentale pour l’unité internationale de la classe ouvrière par-delà les clivages ethniques. À mesure que la crise économique et politique s’approfondit et que les travailleurs entrent en lutte contre les attaques visant leurs droits sociaux et démocratiques, le JVP/NPP au pouvoir et les partis d’opposition recourront de plus en plus au chauvinisme anti-tamoul et anti-musulman pour diviser la classe ouvrière et faire dérailler une lutte unifiée. Les appels du JVP/NPP à l’«unité nationale» ne représentent en rien une rupture d'avec le caractère chauvin du JVP; au Sri Lanka, l’«unité nationale» a historiquement été synonyme de communautarisme cinghalais majoritaire.

De même, le SEP s’oppose à la politique communautariste tamoule et musulmane, y compris au séparatisme tamoul, qui servent les intérêts de l’élite dirigeante en subordonnant les travailleurs à des intérêts capitalistes rivaux, faisant ainsi obstacle à l’unification des travailleurs dans une lutte commune pour l’égalité sociale.

101. Le SEP fait avancer sa lutte pour le programme et la perspective du socialisme international. Le rôle du facteur subjectif – le parti – est crucial dans la situation objective actuelle. Notre tâche est d’apporter la conscience socialiste à la classe ouvrière. Le SEP mène un travail politique et théorique pour éduquer la classe ouvrière sur la base du programme et de la perspective du socialisme international, principalement à travers le WSWS. Nous devons développer une analyse systématique et rapide des développements politiques au Sri Lanka, en Inde et en Asie du Sud, en écrivant pour les pages en anglais, cinghalais et tamoul du WSWS. Dans la période à venir, le SEP préparera d’importants documents politiques, notamment sur les leçons du soulèvement de masse de 2022, sur l’évolution du JVP, de mouvement radical petit-bourgeois à parti de l’establishment politique, et sur l’histoire de la guerre raciale anti-tamoule au Sri Lanka. En expliquant ces expériences aux travailleurs, aux jeunes et aux ruraux pauvres, nous gagnerons des cadres à notre parti et le construirons comme le parti révolutionnaire de masse de la classe ouvrière.

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