Les enjeux politiques que soulève la revendication d’une nationalisation de Stelco par le gouvernement fédéral canadien

Les installations de Stelco à Hamilton, vues depuis le port [Photo: Rick Cordeiro]

Stelco, établie à Hamilton et l’un des plus importants producteurs d’acier du Canada, a annoncé à la fin du mois dernier qu’elle allait mettre à pied jusqu’à 500 travailleurs sur ses sites de Hamilton et de Nanticoke, en Ontario. Cleveland-Cliffs, le propriétaire américain de Stelco, a expressément invoqué pour justifier ces suppressions d’emplois la guerre commerciale entre Washington et Ottawa, déclenchée par le président américain Donald Trump et attisée par les droits de douane de représailles du gouvernement canadien.

Grâce aux modifications antiouvrières apportées à la réglementation du travail de l’Ontario par le gouvernement progressiste-conservateur de droite « Canada First » de la province, Stelco peut jeter des travailleurs à la rue sans le moindre préavis. Plus de 90 travailleurs ont subi ce sort le vendredi 9 octobre, suivis de 85 autres la semaine suivante. Avant ces mises à pied, le producteur d’acier employait environ 3 000 personnes.

Le gouvernement libéral fédéral du Canada a réagi en menaçant Cleveland-Cliffs de poursuites judiciaires, au motif que l’entreprise a violé l’engagement pris lors de son rachat de Stelco en 2024 de maintenir pendant cinq ans les emplois syndiqués alors en place. La ministre de l’Industrie, Mélanie Joly, a qualifié l’arrêt de la production d’acier galvanisé de Stelco de menace pour l’« intérêt national » du Canada et a assuré que « toutes les options » étaient à l’étude, tandis que les médias de la grande entreprise ont largement relayé les liens étroits du PDG de Cleveland-Cliffs, Lourenco Goncalves, avec Trump. Joly a laissé entendre qu’Ottawa pourrait contraindre Cleveland-Cliffs à se défaire de sa participation dans Stelco et, dans un discours récent, a déclaré que le gouvernement libéral fédéral pourrait acquérir des parts dans les entreprises particulièrement touchées par la guerre commerciale afin de renforcer leur situation financière.

Les travailleurs jetés à la rue du jour au lendemain, leurs familles et des couches plus larges de la classe ouvrière de Hamilton et d’ailleurs accueillent à juste titre avec colère la volonté de faire retomber sur leurs épaules le coût de la guerre commerciale et sont déterminés à se battre pour défendre tous les emplois.

Mais ce serait une erreur fatale de prendre pour argent comptant les affirmations du gouvernement canadien. L’intervention du premier ministre Mark Carney et de la ministre de l’Industrie Joly n’a absolument rien à voir avec la défense des intérêts des travailleurs. Elle vise au contraire à doter l’impérialisme canadien des capacités de production « indépendantes » nécessaires pour se réarmer en vue de la guerre, et à réduire sa dépendance économique envers les États-Unis en renforçant l’industrie nationale et en diversifiant les exportations.

La défense des emplois et du niveau de vie exige la mobilisation de la classe ouvrière, au Canada et à l’échelle internationale, en tant que force politique indépendante. Il faut construire dans chaque lieu de travail des comités de base, en opposition aux bureaucraties syndicales nationalistes, afin de coordonner à l’échelle de l’Amérique du Nord une contre-offensive sociale et politique dirigée par les travailleurs, pour briser le pouvoir des oligarques, s’opposer à la guerre et au nationalisme économique et lutter pour le pouvoir ouvrier.

La guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis s’inscrit elle-même dans la course au repartage impérialiste du monde, dans laquelle les grandes puissances capitalistes, Canada compris, luttent pour asseoir leur contrôle respectif sur les marchés, les ressources, les technologies clés, les réseaux de production et les territoires stratégiques.

Le terrain le plus important et le plus sinistre de cette lutte est la guerre mondiale qui se développe, dont font partie intégrante la guerre contre la Russie en Ukraine provoquée par l’OTAN, la campagne américano-israélienne visant à créer un « nouveau Moyen-Orient » au moyen d’une offensive génocidaire contre les Palestiniens et d’une guerre criminelle contre l’Iran, ainsi que l’encerclement militaire et stratégique de la Chine par Washington.

Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en 2025, il a lancé une avalanche de droits de douane contre le Canada et menacé à plusieurs reprises d’annexer le pays en tant que 51e État. Cela s’inscrit dans une offensive plus large – comme en témoignent l’invasion illégale du Venezuela par les États-Unis et la saisie de son pétrole, les menaces de Trump d’annexer le Groenland et le Panama, et la guerre économique de Washington contre Cuba – visant à établir une domination américaine incontestée sur l’ensemble de l’hémisphère occidental afin qu’il serve de base à la guerre contre ses principaux rivaux, la Chine au premier chef.

La classe dirigeante canadienne ne « s’oppose » à Trump que parce que son programme contrarie ses intérêts prédateurs, au pays comme à l’étranger. Comme Carney l’a déclaré dans son discours devant les oligarques du monde entier au Forum économique mondial de Davos en janvier dernier, le capital canadien est déterminé à s’assurer une « place à la table » où les impérialistes se partagent le butin de l’agression et de la guerre, afin de « ne pas figurer au menu ». Et Ottawa est prêt à le faire en tant que partenaire subalterne de Wall Street et de Washington au sein d’une prétendue Forteresse Amérique du Nord, s’ils parviennent à un arrangement mutuellement acceptable qui reconnaisse le « droit souverain » de l’impérialisme canadien à la première part des profits extraits des travailleurs et des ressources du Canada, ainsi qu’un accès privilégié au marché américain.

Dans la lutte interimpérialiste, Ottawa et Washington sont rivaux, et toute alliance entre eux s’apparente à celle de bandes criminelles. Mais sur la nécessité de lancer une offensive brutale contre la classe ouvrière afin de financer l’enrichissement des riches et la guerre, la classe dirigeante canadienne et son homologue au sud de la frontière sont globalement d’accord.

Carney est à la tête d’une offensive visant à vendre les infrastructures publiques du Canada à l’élite financière internationale, à porter les dépenses militaires à 5 pour cent du PIB, avec une attaque correspondante contre les dépenses sociales, et à abroger le droit de grève des travailleurs. La stratégie industrielle de défense du gouvernement vise à préparer le Canada à la guerre mondiale en reconvertissant de vastes pans de l’industrie de la production civile à la production militaire, dans le but de couvrir 70 pour cent des besoins en équipement de l’armée auprès de fournisseurs canadiens.

La campagne pour la nationalisation de Stelco

C’est dans ce contexte que les travailleurs doivent évaluer les appels de diverses organisations politiques, avidement repris par une partie des grands médias, à la nationalisation de Stelco. Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Avi Lewis, qui a remporté la direction du parti plus tôt cette année en se posant en contestataire « de gauche » du statu quo, Ron Wells, le président de la section locale 1005 du syndicat United Steelworkers (USW, les Métallos), l’agent négociateur des travailleurs de Stelco à Hamilton, et le mal nommé Parti communiste révolutionnaire (PCR) se sont tous joints à la campagne.

« Le Canada ne peut pas se permettre de perdre son industrie sidérurgique », a déclaré Lewis. « Si nous sommes sérieux quant à la sauvegarde de ces emplois et de l’industrie sidérurgique canadienne, nous devons agir immédiatement. » La cheffe du NPD de l’Ontario, Marit Stiles, s’est dite d’accord, ajoutant que le gouvernement conservateur du premier ministre Doug Ford devrait « collaborer avec le gouvernement fédéral pour pousser Cleveland-Cliffs à renoncer à sa participation dans Stelco et instaurer la propriété publique et une direction canadienne ».

Dans des déclarations distinctes à la CBC, Wells a présenté l’USW comme un défenseur de longue date des emplois des travailleurs et un partisan de la nationalisation de Stelco. « Nous l’avons dit dès 2014, quand Stelco a été placée sous (protection contre les créanciers), et personne ne nous a vraiment écoutés », a commenté Wells. « C’est probablement compliqué et cela prendra beaucoup de temps, mais en attendant, nous devons remettre nos membres au travail [...] dans un monde parfait, nous pourrions avoir les deux. »

La « campagne » pour « nationaliser » Stelco ne vise pas à mobiliser les travailleurs en tant que force indépendante pour défendre leurs emplois et leurs conditions de travail, mais à les orienter vers des appels au gouvernement libéral pro-patronal et vers la défense des intérêts du capital canadien.

Depuis près de deux ans, le NPD, les Métallos et l’ensemble de la bureaucratie syndicale jouent le rôle de partenaires clés du gouvernement libéral et du grand patronat au sein d’« Équipe Canada », la réponse de la classe dirigeante canadienne aux droits de douane de Trump et à ses menaces d’annexer le pays et de faire plonger son économie. Au nom de cette alliance, on a sommé les travailleurs de consentir des « sacrifices », notamment d’accepter des contrats bourrés de reculs, des mises à pied et la hausse des prix des produits de première nécessité. Par un nationalisme toxique, les syndicats, le NPD et leurs soutiens de la pseudo-gauche subordonnent les travailleurs aux intérêts de classe du patronat, dont le seul différend avec Trump est que son programme « America First » menace leurs propres profits. L’USW, Unifor et le NPD y ajoutent des plaintes selon lesquelles Washington mène le mauvais combat, et que l’impérialisme canadien et américain serait mieux servi en s’unissant au sein d’une « forteresse Amérique du Nord » pour appliquer des droits de douane et se préparer à un conflit militaire contre la Chine.

Le nationalisme d’« Équipe Canada » sert aussi à aider la classe dirigeante des deux côtés de la frontière à semer la division entre les travailleurs américains et canadiens, pour mieux les dresser les uns contre les autres. Drapés dans la feuille d’érable, les principaux bureaucrates syndicaux et les politiciens sociaux-démocrates canadiens reproduisent le nationalisme américain enragé de leurs homologues des États-Unis, comme le président de l’United Auto Workers (UAW), Shawn Fain, et le dirigeant du syndicat des Teamsters, Sean O’Brien, qui ont salué les droits de douane de Trump.

Les appels à « nationaliser » Stelco s’inscrivent dans la continuité de ce programme nationaliste, pro-guerre et antiouvrier. Les propos de Lewis et de Stiles eux-mêmes le montrent clairement : ils parlent tantôt de « l’industrie sidérurgique canadienne », tantôt d’assurer une « direction canadienne » de Stelco, c’est-à-dire un contrôle canadien sur une entreprise capitaliste tournée vers le profit. Mais il n’existe pas d’« intérêts canadiens » qui unissent les travailleurs et leurs exploiteurs de la classe dirigeante. Les « intérêts canadiens » sont ceux des banques, des grandes entreprises et de leurs porte-parole de l’establishment politique – actuellement dirigé par l’ancien banquier central et gestionnaire de fonds d’investissement Carney – qui sont déterminés à conserver le contrôle de secteurs économiques clés, dont la production d’acier primaire, indispensable aux industries manufacturières de pointe d’aujourd’hui, au réarmement et à la guerre.

Pour l’impérialisme canadien, le contrôle étatique des industries clés en temps de guerre a une longue histoire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement libéral de Mackenzie King a créé 28 sociétés d’État pour fabriquer des munitions, du caoutchouc synthétique et d’autres biens essentiels qui venaient à manquer. Depuis le tournant du 20e siècle, la classe dirigeante canadienne a fréquemment recouru aux sociétés d’État – qu’il s’agisse d’Ontario Hydro, du Canadien National ou d’Hydro-Québec – ou à d’autres mécanismes contrôlés par l’État pour promouvoir et réguler des secteurs économiques jugés essentiels au développement du capitalisme canadien ou de l’une de ses régions.

Depuis quarante ans, les directions de l’USW, d’Unifor (anciennement les Travailleurs canadiens de l’automobile, TCA) et des autres syndicats propagent l’idée que le capitalisme canadien serait « plus doux » et plus « favorable aux travailleurs », et qu’en alliance avec le gouvernement et la direction des entreprises, il est possible de défendre les « travailleurs canadiens » et les « emplois canadiens ».

Cette stratégie nationaliste et néocorporatiste n’a jamais défendu un seul emploi ; elle a au contraire servi à étouffer la lutte des classes et à aider les employeurs à imposer des licenciements de masse et des reculs dans les conventions collectives. Un article de la CBC a récemment cité des chiffres de Statistique Canada montrant que, par rapport aux 29 000 travailleurs employés dans la sidérurgie en 2003 – ce qui représentait déjà une chute massive par rapport aux années 1970 et au début des années 1980, quand Stelco employait à elle seule plus de 26 000 personnes – il n’en reste aujourd’hui qu’environ 14 000.

Les travailleurs de l’automobile ont eux aussi subi des attaques dévastatrices de la part de constructeurs opérant à l’échelle mondiale, tandis que les TCA/Unifor et l’UAW ont dressé les travailleurs les uns contre les autres, facilitant la mise en concurrence de la production de part et d’autre de la frontière par les employeurs. Un tournant majeur est survenu après la crise financière mondiale de 2008, lorsque les gouvernements fédéral et ontarien ont pris des participations dans GM et Fiat-Chrysler, aujourd’hui Stellantis, afin de contribuer à la réorganisation de leurs activités aux dépens des travailleurs. Avec la complicité des TCA, les constructeurs ont imposé d’immenses reculs, dont la réduction de moitié des salaires des nouveaux embauchés et l’instauration d’un système de retraite à deux vitesses – des reculs que, au nom de l’« équité », les TCA ont ensuite consentis également à Ford. Une fois les constructeurs redevenus rentables, Ottawa et l’Ontario ont tous deux revendu leurs actions à des investisseurs.

Le caractère réactionnaire de la campagne pour « nationaliser » Stelco a été souligné par la référence positive de Lewis à la Grande-Bretagne, où le gouvernement travailliste de Starmer a recouru aux pouvoirs d’urgence du Parlement pour prendre le contrôle de British Steel à son propriétaire chinois en avril 2025. Cette décision visait à empêcher la fermeture programmée de deux hauts fourneaux, qui aurait fait de la Grande-Bretagne le seul membre du G7 incapable de produire de l’acier primaire. En septembre, le successeur de Starmer, Andy Burnham, a organisé la prise de contrôle par l’État de Speciality Steels UK, un autre fabricant produisant des composants en acier pour l’armée et d’autres secteurs de la « fabrication de pointe ».

Le World Socialist Web Site écrivait à l’époque de la prise de contrôle de British Steel par le gouvernement Starmer : « La décision du gouvernement de reprendre une entreprise sidérurgique de fait effondrée n’a aucune explication rationnelle du point de vue du capitalisme britannique, si l’on ne comprend pas que le gouvernement Starmer considère que la perte de la capacité de produire de l’acier vierge à l’intérieur des frontières britanniques est incompatible avec un vaste programme de réarmement et avec la capacité de l’impérialisme britannique à faire la guerre [...]

« L’inquiétude est immense et tout à fait légitime face à la menace de 2 700 suppressions d’emplois à Scunthorpe – et ces emplois ne sont toujours pas sauvés – ainsi qu’à l’effet d’entraînement dans une région fortement défavorisée. Mais cela doit être séparé consciemment et politiquement de tous les appels à s’unir avec l’élite dirigeante britannique, sa guerre commerciale et son escalade des tensions militaires avec la Russie comme avec la Chine. Cela menacera non seulement des centaines de milliers d’autres emplois. Cela fait courir le risque, infiniment plus grand, de la guerre. »

Le socialisme et le caractère de classe des nationalisations

Ce n’a jamais été un principe du mouvement socialiste de soutenir sans esprit critique – et encore moins de préconiser – les nationalisations, quelles que soient les forces de classe qui les mettent en œuvre. Lorsque Lénine et Trotsky, à la tête du gouvernement soviétique, ont organisé la nationalisation des banques et des principales industries de la Russie après la conquête du pouvoir par la classe ouvrière en 1917, ce fut une étape majeure dans la transition vers le socialisme. Un État ouvrier, établi par une révolution prolétarienne et reposant sur les organes démocratiques de la classe ouvrière – les soviets – s’est emparé de la propriété privée de la bourgeoisie contre-révolutionnaire et a commencé à la soumettre à une planification économique démocratique.

Il en a été tout autrement lorsque, face aux luttes révolutionnaires de la classe ouvrière après la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements sociaux-démocrates d’Europe occidentale ont nationalisé des secteurs industriels clés afin de stabiliser un capitalisme discrédité. En Grande-Bretagne, ruinée par la guerre et qui perdait son empire mondial au profit d’un impérialisme américain en pleine ascension et de l’essor des luttes anticoloniales, le gouvernement travailliste a nationalisé les industries du charbon et de l’acier, ainsi que les chemins de fer. Ces mesures étaient nécessaires à la fois pour renflouer le capitalisme britannique au moyen de fonds publics afin de l’aider à se reconstruire et à se restructurer après la guerre (y compris en mobilisant les ressources nécessaires pour investir dans les nouvelles technologies), et pour conserver le contrôle politique sur la classe ouvrière, à qui les bureaucrates syndicaux et les « figures de gauche » du Parti travailliste affirmaient que les nationalisations serviraient ses intérêts. Les nationalisations sont allées de pair avec l’intégration des bureaucraties syndicales dans des structures tripartites de « négociation » avec l’État et le grand patronat, qui ont servi pendant des décennies à étouffer la lutte de classe et dans le cadre desquelles des suppressions massives d’emplois ont été imposées de manière échelonnée.

Cette approche est parfaitement étrangère au PCR qui, sur la question de la nationalisation de Stelco comme sur pratiquement toutes les autres, fait office de flanc « gauche » de la bureaucratie syndicale et du NPD. Le PCR est la section canadienne de l’Internationale communiste révolutionnaire (ICR), une organisation dont les racines remontent à la répudiation national-opportuniste du trotskysme par Ted Grant après la Seconde Guerre mondiale. L’ICR se spécialise dans l’emploi d’une rhétorique radicale et « marxiste » pour raviver les illusions dans le réformisme national et enchaîner les jeunes et les travailleurs aux bureaucraties syndicales, à la social-démocratie et aux vestiges des partis staliniens.

Dans « Mises à pied chez Stelco : comment le capitalisme démantèle la sidérurgie canadienne », le PCR épouse les intérêts de l’impérialisme canadien dans la guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada. « Cleveland-Cliffs a déjà démontré explicitement qu’elle place les profits des entreprises au-dessus de toute obligation envers les travailleurs canadiens », écrit le PCR, présentant le conflit comme un affrontement entre une société américaine et des « travailleurs canadiens ». « Plutôt que d’attendre qu’un long procès aille à son terme, le syndicat devrait exiger que Stelco soit nationalisée sans indemnisation. »

Contrairement à Lewis, du NPD, le PCR a choisi de ne pas appeler directement le gouvernement Carney à nationaliser Stelco, afin de préserver sa crédibilité « marxiste » en lambeaux. Cependant, son appel à une « nationalisation sans indemnisation » obéit à la même logique que la position du chef du NPD, puisque le PCR admet sans réserve que la prise de contrôle de Stelco doit être réalisée par l’État fédéral de l’impérialisme canadien.

Le caractère de classe d’une nationalisation ne dépend pas de la décision d’indemniser ou non les anciens propriétaires. Il est déterminé par la classe qui détient le pouvoir d’État et dans l’intérêt de laquelle les nationalisations sont menées, la bourgeoisie ou le prolétariat. L’article du PCR ne propose aucune stratégie permettant aux travailleurs d’arracher le pouvoir politique des mains de la bourgeoisie impérialiste, où il se trouve actuellement. Tout ce que les travailleurs ont le droit de faire, selon le PCR, c’est d’« occuper » les installations de Stelco, en laissant au « syndicat » le soin de formuler la « revendication » de nationaliser l’entreprise.

Tout aussi révélateur, le PCR accepte le cadre réactionnaire de la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis. Il ne dit mot des travailleurs des sites américains de Cleveland-Cliffs, que l’USW a maintenus au travail alors que leur convention collective a expiré il y a deux mois, et encore moins de la nécessité de forger l’unité des travailleurs de toute l’Amérique du Nord contre la guerre commerciale et la guerre mondiale qui se développe, menées à leurs dépens.

Il n’a pas fallu longtemps pour que le caractère fourbe de la phraséologie du PCR éclate au grand jour. Après la publication de l’article du PCR, son vœu a été exaucé lorsque « le syndicat », c’est-à-dire l’appareil de l’USW, a effectivement « exigé » que le gouvernement Carney, son allié au sein d’« Équipe Canada », nationalise Stelco.

L’USW, comme toutes les autres bureaucraties syndicales, a une histoire de plusieurs décennies d’étouffement systématique de la classe ouvrière et de soumission de celle-ci à des partis pro-guerre et pro-capitalistes comme le NPD et les libéraux. Il attise régulièrement le chauvinisme canadien et américain contre la Chine, faisant ainsi le jeu des préparatifs de guerre de la classe dirigeante contre Pékin. Sa « revendication » de nationaliser Stelco est donc tout à fait conforme au programme de Lewis qui, à l’instar de celui du gouvernement travailliste en Grande-Bretagne, vise à protéger les intérêts de la bourgeoisie impérialiste dans le contexte d’une troisième guerre mondiale en pleine escalade.

La conclusion du PCR illustre son effort tout à fait conscient pour dissimuler ce programme nationaliste canadien de guerre et d’austérité derrière une rhétorique « socialiste ». Il s’en prend à Carney pour son incapacité à défendre l’État-nation et avance l’espoir que des « socialistes » pourraient gérer bien mieux les affaires de l’État canadien. Le PCR écrit : « Carney parle sans cesse de projets d’infrastructure “d’édification de la nation”, mais de grandes ambitions comme des lignes ferroviaires à grande vitesse pour voyageurs ou des réseaux électriques nationaux d’énergie propre ne peuvent exister sans un approvisionnement garanti en acier national. S’il était réellement déterminé à développer la capacité de production du Canada, il retirerait des producteurs vitaux comme Stelco et Algoma des mains de spéculateurs privés et les placerait sous propriété publique [...]

« Ce n’est qu’en remplaçant le chaos du marché par une planification rationnelle et démocratique de l’économie que nous pourrons libérer notre véritable potentiel économique, entreprendre ces projets transformateurs et assurer une qualité de vie élevée à tous. »

Pour le PCR, le socialisme n’est donc pas le résultat de l’unification de la classe ouvrière internationale dans la lutte contre le capitalisme et contre le système obsolète des États-nations dans lequel il est historiquement enraciné, et pour la conquête du pouvoir politique. C’est une option politique pour sauver l’État-nation canadien de lui-même et ouvrir une glorieuse ère nouvelle pour « notre véritable potentiel économique » en réalisant les « projets transformateurs » proposés par l’ancien banquier central Carney, qu’il n’ose pas mettre lui-même en œuvre !

Mobilisons les travailleurs de Stelco aux côtés des sidérurgistes américains et des grévistes de National Steel Car pour défendre les emplois !

Toutes les forces politiques de la campagne pour « nationaliser » Stelco, du NPD de Lewis au PCR « marxiste », rejettent d’emblée la possibilité de mobiliser les travailleurs de Stelco dans une contre-offensive sociale et politique avec leurs collègues des États-Unis et avec la grève en cours chez National Steel Car à Hamilton, pour la défense des emplois et des droits des travailleurs et contre la guerre commerciale et la guerre impérialiste. Un tel mouvement entrerait violemment en collision avec leur alignement derrière la bourgeoisie canadienne dans la guerre commerciale contre les États-Unis, leur nationalisme canadien pourri et leur étouffement politique de la classe ouvrière.

C’est précisément un tel mouvement unifié par-delà la frontière qui est d’une urgente nécessité. Le moyen le plus efficace de mettre sur la défensive Goncalves, propriétaire de Cleveland-Cliffs et acolyte de Trump, alors qu’il jette des travailleurs à la rue à Hamilton et à Nanticoke, serait de paralyser la production dans les installations américaines de son entreprise, où des milliers de travailleurs triment depuis près de deux mois sur la base de prolongations de convention collective acceptées par l’USW. Entre US Steel et Cleveland-Cliffs, quelque 23 000 sidérurgistes américains sont sans nouvelle convention collective depuis le 31 août et pourraient être en grève sans les manœuvres dilatoires de la direction syndicale, qui laissent à Goncalves les coudées franches pour mettre à pied des travailleurs de l’autre côté de la frontière, chez Stelco. Par leur silence assourdissant sur ces développements, les nationalistes canadiens du NPD et du PCR montrent que, à leurs yeux, la lutte des sidérurgistes américains pourrait tout aussi bien se dérouler sur une autre planète.

Une lutte commune des travailleurs d’US Steel et de Cleveland-Cliffs aux États-Unis et de ceux de Stelco au Canada pourrait rejoindre la grève de National Steel Car, vieille de plus de deux mois, que plus de 1 200 travailleurs ont déclenchée à la mi-août. Ils exigent la fin du système meurtrier de travail à la pièce dans leur usine de fabrication de wagons ferroviaires de Hamilton, en Ontario, située à distance de marche du site principal de Stelco. Cette lutte trouverait aussi du soutien auprès des plus de 9 000 travailleurs de Stellantis au Canada, qui ont récemment voté à une écrasante majorité en faveur de la grève, alors que le constructeur mondial prévoit de vendre l’usine d’assemblage de Brampton à un fabricant de véhicules militaires, un projet que les libéraux de Carney veulent faciliter.

Organiser ce combat n’est possible que dans le cadre d’une révolte contre les bureaucraties syndicales néocorporatistes et nationalistes. Il exige la construction de comités de base dans chaque lieu de travail, au sein de l’Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC), afin de doter les travailleurs des organisations nécessaires pour coordonner leur mobilisation.

Cela doit s’accompagner d’une rupture politique décisive, de la part des travailleurs des deux côtés de la frontière, avec la politique nationaliste et pro-capitaliste propagée par les bureaucraties syndicales et leurs défenseurs. Au Canada, cela signifie un règlement de comptes politique avec l’alliance entre syndicats, NPD et libéraux, mécanisme clé de l’étouffement de la lutte des classes depuis quarante ans. Au sud de la frontière, les travailleurs américains doivent rompre avec le Parti démocrate, le parti de Wall Street et de l’appareil militaire et du renseignement.

Les travailleurs doivent au contraire se tourner vers un programme socialiste et internationaliste, axé sur la lutte pour le pouvoir ouvrier afin de placer les vastes ressources de la société, y compris l’acier et les autres secteurs manufacturiers, sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière. Telle est la perspective pour laquelle luttent les Partis de l’égalité socialiste (PES) du Canada et des États-Unis, et nous appelons tous les travailleurs prêts à mener ce combat à rejoindre et à construire notre parti.

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