Perspective

Catastrophe ferroviaire d’Urda, en Espagne: l’imposture de l’« erreur humaine » et le plaidoyer pour le pouvoir ouvrier

Les services de secours à l’œuvre sur les lieux de la collision entre deux trains à Urda, en Espagne, le mercredi 28 octobre 2026. [AP Photo/Manu Fernandez]

À 8 h 54 mercredi, un train à grande vitesse AVE de la société Renfe a percuté violemment un train Iryo à l’arrêt près d’Urda, dans la province espagnole de Tolède. Au moins 69 personnes sont mortes et quelque 110 ont été blessées, cela neuf mois après une collision similaire entre trains à grande vitesse sur la même ligne entre Madrid et l’Andalousie, qui avait fait 46 morts à Adamuz. Les images des épaves ont choqué des millions de personnes dans le monde entier.

Cette catastrophe n’est ni un accident ni, comme l’a affirmé le gouvernement de coalition du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et de Sumar, le produit d’une « erreur humaine », en aucun sens significatif de ces termes. Elle met au contraire crûment en évidence des problèmes fondamentaux de la société capitaliste.

Elle survient dans un contexte de montée d’un mouvement de masse de la jeunesse et des travailleurs à travers l’Europe contre les attaques visant les services publics, les inégalités sociales, la répression policière, l’extrême droite et la guerre. Des manifestations de masse ont lieu pour le logement en Espagne, pour l’accès des jeunes à l’éducation et à l’emploi en France et en Belgique, et contre la guerre et la conscription en Italie et en Allemagne. Une grève européenne des dockers contre la militarisation des ports s’est déroulée hier et des grèves nationales d’une journée auront lieu le mois prochain en Espagne, en France et en Italie.

La catastrophe d’Urda met en lumière les enjeux fondamentaux auxquels fait face ce mouvement en plein développement. Elle révèle la subordination par le capitalisme des exigences élémentaires de la vie sociale au profit privé et au militarisme. Elle constitue un plaidoyer irréfutable en faveur d’une politique socialiste plaçant les chemins de fer, et l’économie dans son ensemble, sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière.

Le gouvernement PSOE-Sumar s’est empressé, en l’espace de quelques heures, de faire porter le blâme sur un seul travailleur. Le ministre des Transports, Óscar Puente, a déclaré qu’à 8 h 30, une panne informatique avait mis hors service l’ancien système de sécurité LZB sur un tronçon de 63 kilomètres, arrêtant automatiquement les trains. À 8 h 36, a-t-il dit, un opérateur du centre de contrôle de l’Adif, à la gare madrilène d’Atocha, avait dit au conducteur de l’AVE de reprendre la « marche normale », malgré un signal rouge – alors même que le train Iryo avait signalé à Atocha qu’il était toujours immobile sur la voie.

Puente a qualifié cela d’« inexplicable », et le gouvernement a fait fuiter dans la presse des enregistrements de la salle de contrôle, pour tenter d’étayer ses accusations contre l’opérateur.

Mais imputer la catastrophe à une « erreur humaine » est une imposture, qu’il y ait eu ou non effectivement erreur humaine. Tous les problèmes qui ont conduit aux catastrophes d’Urda et d’Adamuz pouvaient être prévus, ils l’ont été, et les travailleurs avaient d’ailleurs lancé des avertissements à leur sujet. Mais les directions des sociétés ferroviaires et le gouvernement PSOE-Sumar ont systématiquement ignoré ces avertissements.

L’ingénierie moderne de la sécurité existe pour qu’une seule erreur individuelle ne puisse pas faire des dizaines de morts. Le danger était connu. En 2024, la commission d’enquête sur les accidents ferroviaires (CIAF) a examiné un incident survenu à Cuenca. Elle a averti que remplacer les systèmes automatiques par une vérification humaine était « susceptible d’échouer», et a recommandé de passer de systèmes obsolètes à un système de sécurité moderne ERTMS de niveau 2.

Quant à l’opérateur d’Atocha, le syndicat CSIF a averti en septembre que les agents de l’Adif travaillaient par postes pouvant atteindre 12 heures, cinq nuits d’affilée. L’épuisement et le manque de personnel, avec les accidents qui en découlent, ont été décidés par les directions.

En août 2025, le syndicat de conducteurs de train SEMAF a écrit à l’Adif que les conducteurs constataient une « usure sévère » des voies, y compris à l’endroit où le train d’Adamuz a ensuite déraillé. Après Adamuz, les cheminots ont fait grève dans tout le pays le 9 février. Mais le SEMAF a ensuite annulé, le jour même, toute nouvelle action de grève, après que le gouvernement eut promis davantage d’embauches, de financements pour la maintenance et de protocoles de sécurité. Or ces promesses étaient des mensonges.

Le 16 octobre, le SEMAF a été contraint d’appeler à une nouvelle grève d’une journée, le 29 octobre, car « les accords signés sur la sécurité ferroviaire, les protocoles d’urgence en cas d’intempéries, l’embauche de nouveaux conducteurs et la fiabilité du matériel roulant ont été bloqués administrativement. [...] [T]out est paralysé, comme en mai ». Cette grève a eu lieu jeudi et a supprimé 48 pour cent des services de trains locaux près de Madrid. Pourtant, le gouvernement PSOE-Sumar n’a pas réagi à la grève du SEMAF, ni promis davantage d’embauches ou de meilleures conditions de sécurité.

Les associations de victimes des catastrophes ferroviaires espagnoles d’Angrois, en 2013, et d’Adamuz, en 2026, en ont tiré la conclusion dans un communiqué commun : « Cela s’est reproduit, et cela se reproduira. »

Les infrastructures publiques sont poussées à la ruine. Sous le gouvernement PSOE-Podemos, prédécesseur du gouvernement actuel, la libéralisation du rail espagnol, en 2021 et 2022, a vu arriver sur le réseau à grande vitesse du pays les opérateurs privés italiens et français Ouigo et Iryo. Celle-ci a multiplié le trafic, mais les embauches et la maintenance n’ont pas suivi. Selon les calculs du gouvernement régional andalou, les dépenses de maintenance par train-kilomètre avaient, en 2024, baissé de 26 pour cent.

Ceci est un phénomène européen. En Grèce, la catastrophe ferroviaire de Tempi, en 2023, a fait 57 morts, dont de nombreux étudiants, après que le gouvernement pro-austérité de SYRIZA (« Coalition de la gauche radicale ») eut privatisé les chemins de fer. En Serbie, l’effondrement de l’auvent de la gare de Novi Sad, en 2024, a fait 16 morts.

Toutes les puissances européennes détournent sans relâche des ressources sociales vers les poches des riches et vers le renforcement militaire, tandis que les procédures élémentaires de sécurité sont négligées et que des catastrophes évitables coûtent la vie à un nombre toujours plus grand de personnes.

Les milliardaires de l’UE ont accru leur fortune de près de 70 pour cent, passant de 1 440 milliards d’euros en mars 2020 à 2 400 milliards en novembre 2025. Les milliardaires français ont doublé la leur, à 440 milliards d’euros, pendant les dix ans de pouvoir de Macron, et détiennent plus de richesses que la moitié de la population. Les 33 milliardaires espagnols détenaient 197,5 milliards d’euros en 2025, soit plus de richesses que 39 pour cent de la population espagnole; l’homme le plus riche du pays, Amancio Ortega, est passé de 70 à 110 milliards d’euros sous les gouvernements PSOE-Podemos et PSOE-Sumar.

L’UE pille elle aussi les programmes sociaux pour financer les armées, en particulier alors qu’elle intensifie la guerre de l’OTAN contre la Russie en Ukraine. Depuis 2021, selon l’Agence européenne de défense, les dépenses militaires des 27 pays de l’UE ont plus que doublé, passant de 218 milliards d’euros à 454 milliards. En Espagne, selon l’Institut SIPRI, les dépenses de défense ont augmenté de 121 pour cent au cours de la dernière décennie, pour atteindre 34,3 milliards d’euros.

La catastrophe d’Urda montre comment la société est poussée à l’effondrement, tandis que d’innombrables milliards d’euros sont consacrés à enrichir l’oligarchie et à développer la machine de la mort en masse et de la répression.

Les travailleurs ne peuvent pas s’y opposer dans les limites de la politique capitaliste. L’Espagne illustre crûment le fait que non seulement la droite, mais encore les secteurs de l’establishment capitaliste que les médias bourgeois présentent faussement comme « de gauche », en portent la responsabilité politique.

Comme SYRIZA en Grèce, les gouvernements successifs PSOE-Podemos et PSOE-Sumar ont massivement enrichi l’oligarchie, renforcé l’armée et foulé aux pieds les besoins élémentaires de la société et les intérêts des travailleurs. Ils sont arrivés au pouvoir en promettant d’améliorer les conditions sociales et de mettre fin aux pires mesures d’austérité de l’UE. Ils ont au contraire supervisé des renflouements de banques, la libéralisation du rail, la militarisation et les attaques croissantes contre la classe ouvrière.

Dans le sillage des manifestations de masse pour le logement, le Premier ministre Pedro Sánchez a dissous le parlement et convoqué des élections anticipées pour le 29 novembre. Il faut le dire clairement: un vote le 29 novembre ne changera aucune des politiques qui produisent des catastrophes comme celles d’Adamuz et d’Urda.

Ces catastrophes indiquent toutefois la voie à suivre, non seulement pour les cheminots, mais pour les travailleurs et les jeunes qui se mobilisent dans la lutte contre les gouvernements capitalistes de toute l’Europe. Les entreprises concernées doivent être saisies et transformées en services publics européens, soumis au contrôle et à la supervision démocratiques de la classe ouvrière. Cela doit être lié à un mouvement politique de la classe ouvrière, en Espagne et dans toute l’Europe, pour mettre fin aux guerres impérialistes et exproprier les fortunes mal acquises de l’oligarchie capitaliste.

Les travailleurs doivent former des comités d’action de la base, indépendants des bureaucraties syndicales, pour unir leurs luttes par-delà les frontières nationales. Dans le secteur ferroviaire, ces comités auraient le pouvoir de superviser et d’imposer les protocoles de sécurité et la modernisation nécessaires, ainsi que d’embaucher et de former le personnel requis. La lutte pour construire de telles organisations est essentielle pour unifier le mouvement de masse émergent à travers l’Europe, préparer le transfert du pouvoir économique et politique à la classe ouvrière et remplacer l’Union européenne par les États socialistes unis d’Europe.

Loading