Des grèves et des manifestations de masse éclatent dans toute l'Espagne, dans le contexte de la vague croissante de luttes ouvrières qui déferle sur l'Europe. Des cheminots, des métallurgistes, des enseignants, des personnels universitaires, des médecins et des travailleurs d'autres secteurs ont fait grève ou préparent des grèves. Ces luttes se déroulent à quelques jours d'une grève nationale prévue le 11 novembre, et à trois semaines des élections législatives espagnoles du 29 novembre.
Le 29 octobre, une grève ferroviaire de protestation de 24 heures a provoqué de vastes perturbations dans tout le pays, un jour seulement après la catastrophe d'Urda. La collision entre un train à grande vitesse de la Renfe et un train d'Iryo à l'arrêt a fait 69 morts. Annoncée le 16 octobre par le Syndicat espagnol des conducteurs de train (SEMAF) – soit près de deux semaines avant la catastrophe d'Urda – pour exiger des améliorations de la sécurité ferroviaire, elle a touché les trains de banlieue, ainsi que les services régionaux et longue distance dans tout le pays. Selon la Renfe, le Réseau national des chemins de fer espagnols, près d'un tiers des trains de service public programmés ont été annulés. À Madrid et en Catalogne, c'était le cas pour près de la moitié des trains de banlieue.
Le SEMAF a annoncé une nouvelle grève de 24 heures à la Renfe le 10 novembre, suivie d'arrêts de travail partiels le 12 novembre. Les conducteurs de l'opérateur privé de trains à grande vitesse Ouigo préparent des grèves partielles les 6 et 9 novembre. Les travailleurs d'Adif, le gestionnaire public de l'infrastructure ferroviaire, préparent un débrayage le 17 novembre pour exiger une meilleure sécurité ferroviaire et de meilleures conditions de travail.
La catastrophe d'Urda est un crime social dont la classe dirigeante capitaliste espagnole et les gouvernements successifs dirigés par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) – d'abord en coalition avec le parti pseudo-de gauche Podemos, puis avec Sumar – portent la responsabilité politique. Elle met à nu les conséquences d'années de sous-financement systématique des infrastructures ferroviaires, de leur entretien et de leur sécurité. Depuis plus de huit ans, les gouvernements dirigés par le PSOE président à cette dégradation, tout en poursuivant la libéralisation du rail à grande vitesse et en détournant des milliards d’euros vers l'armée.
Environ 35 000 métallurgistes de la région de Murcie, dans le sud-est du pays, en sont à leur dixième jour de grève illimitée. Celle-ci touche quelque 8 500 entreprises, dont des sous-traitants travaillant aux chantiers navals de Navantia, à la raffinerie de Repsol et dans des installations industrielles de Carthagène, Murcie, Molina de Segura, Lorquí et Lorca. Dès le premier jour, des affrontements ont éclaté dans le complexe industriel de la vallée d'Escombreras, où des milliers de travailleurs bloquaient l'accès à des installations clés. Le gouvernement PSOE-Sumar a déployé la Guardia Civil, qui a fait usage de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes contre les piquets de grève. Le délégué du gouvernement dans la région, Francisco Lucas – secrétaire général de la fédération régionale du PSOE – a reconnu avoir donné personnellement des instructions en vue de la répression avant même que la grève ne commence.
L'ampleur de cette grève traduit la colère des métallurgistes face à des années de stagnation des salaires, de conditions de travail dangereuses et de précarité de l'emploi. « Pour 1 200 euros, nous risquons notre vie tous les jours », a déclaré à Cadena SER Ismael, échafaudeur comptant 24 ans d'expérience. Il a décrit les craintes que les dangers de son métier font peser sur sa famille. « Ma fille attend à la maison pour savoir si je rentre ou non », a-t-il dit. Manuel Arroyo, qui travaille dans la métallurgie depuis 1999, a indiqué ne gagner que 100 euros de plus qu'en 2003, avec un salaire mensuel d'environ 1 250 euros. Sa famille ne parvient à survivre que parce que sa femme travaille également.
Les conditions sont particulièrement dures pour les travailleurs employés par des sous-traitants à la raffinerie de Repsol et aux chantiers navals de Navantia, l'entreprise publique espagnole de construction navale militaire, qui produit des navires de guerre et des sous-marins de pointe. Malgré les sommes énormes investies dans ces programmes militaires, les travailleurs perçoivent des salaires de misère. Ils ont affiché le slogan: « Nous fabriquons des sous-marins pour 1 000 euros. »
Au cœur du conflit plus général se trouve la revendication de supprimer les clauses de compensation et d'absorption de la convention collective. Celles-ci permettent aux employeurs de neutraliser les augmentations de salaire négociées en les intégrant aux compléments de salaire existants, ce qui peut laisser les travailleurs sans aucune amélioration réelle de leur salaire net.
À l'issue des négociations du 2 novembre, les Commissions ouvrières (CCOO) ont fait savoir qu'elles étaient disposées à soumettre l'offre révisée de la [Fédération régionale des employeurs de la métallurgie] FREMM à leurs adhérents, tandis que l'Union générale des travailleurs (UGT) et l'USO ont rejeté la proposition comme insuffisante et exigé la poursuite de la grève. Une nouvelle séance de négociation, le 4 novembre, s'est achevée sans avancée substantielle. L'offre révisée comprendrait des garanties salariales et le retrait d'une proposition antérieure du patronat visant à dégrader les prestations en cas de maladie. Les CCOO ont annoncé un nouveau vote sur la proposition patronale pour le 6 novembre, tandis que l'UGT et l'USO continuent de soutenir la grève.
Ces développements font suite au rejet par les travailleurs d'un accord de principe négocié en juillet par les CCOO et la FREMM. L'accord prévoyait une augmentation nominale des salaires de 15 pour cent sur quatre ans, de 2026 à 2029, mais maintenait les dispositions permettant aux employeurs d'absorber les hausses de salaire dans les compléments existants. Il comportait aussi une réduction des prestations d'incapacité temporaire après 150 jours d'arrêt maladie, alors qu'une révision des salaires indexée sur l'inflation n'aurait pris effet qu'en 2030. L'accord a été rejeté par 50,85 pour cent des votants.
À Madrid, quelque 65 000 enseignants des écoles publiques sont appelés à participer à une campagne illimitée de grèves et d'arrêts de travail, commencée le 14 octobre. Les enseignants réclament une hausse de salaire mensuelle de 600 euros, une réduction du temps d'enseignement, moins d’élèves par classe, du personnel supplémentaire et l'amélioration d'infrastructures scolaires qui se dégradent. Des arrêts de travail partiels se poursuivent en novembre, et d'autres actions sont programmées jusqu'à la fin du trimestre scolaire.
En Castille-et-León, environ 30 000 enseignants des écoles publiques étaient appelés à faire grève mercredi pour protester contre les salaires, le manque de personnel et la dégradation des conditions de travail. Des centaines de personnes ont manifesté à Valladolid et dans d'autres villes pour exiger que le gouvernement régional tienne ses engagements antérieurs d'améliorer les salaires et les conditions de travail. Leur complément de salaire régional est gelé depuis 2006. Les enseignants de Catalogne se préparent eux aussi à faire grève le 26 novembre pour les mêmes raisons.
Dans plusieurs régions, des médecins ont déclenché des grèves contre la dégradation des salaires et des conditions de travail, la grave pénurie de personnel et les gardes obligatoires de 24 heures. Aux Canaries, les médecins ont fait grève jeudi, prolongeant un conflit commencé en octobre. À Madrid, en Catalogne et à Valence, des professionnels de la santé sont engagés dans des conflits portant sur les effectifs, la charge de travail et le projet de réforme de leurs conditions d'emploi. D'autres arrêts de travail se préparent en Andalousie et en Castille-La Manche, où les médecins doivent entamer le 16 novembre une série de grèves ponctuelles illimitées.
Un conflit social de grande ampleur se prépare dans l'industrie espagnole de la transformation de la viande. Environ 126 000 travailleurs employés dans 3 000 entreprises s’apprêtent à faire grève cinq jours consécutifs, du 9 au 13 novembre. Les travailleurs de cette industrie réclament des augmentations de salaire d'au moins 4 pour cent par an, assorties d'ajustements indexés sur l'inflation, une réduction du temps de travail, de meilleurs droits à des congés et de meilleures primes de nuit, ainsi qu'une protection renforcée contre des cadences de production épuisantes et des conditions de travail dangereuses. Ils exigent que les augmentations de salaire négociées ne puissent pas être absorbées par les compléments de salaire existants.
Ces luttes se déroulent alors que l'Espagne se prépare à un arrêt de travail national le 11 novembre, annoncé à la suite d'un appel d'organisations de locataires, dans un contexte d'opposition croissante à la flambée des coûts du logement, aux expulsions et à la baisse du niveau de vie. Cette action est soutenue par les CCOO et l'UGT, qui cherchent à contenir le mouvement et à le canaliser vers la réélection d'un gouvernement dirigé par le PSOE. Le dirigeant des CCOO, Unai Sordo, a déclaré que ce n'était « pas vraiment une grève contre le gouvernement », tandis que celui de l'UGT, Pepe Álvarez, a insisté pour dire qu'il ne s'agissait pas d'« une grève générale classique ».
La grève nationale du 11 novembre ne doit pas devenir une énième protestation isolée, subordonnée aux calculs électoraux des bureaucraties syndicales et du gouvernement PSOE-Sumar. Ce qu'il faut, c'est unifier ces luttes au moyen de comités de la base indépendants et démocratiquement élus, contrôlés par les travailleurs eux-mêmes et reliés entre eux par-delà les lieux de travail, les secteurs d'activité et les frontières nationales.
Avant tout, ces luttes posent la nécessité d'un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, opposé à tous les partis capitalistes et fondé sur un programme socialiste. La dégradation des services publics, la compression des salaires et la subordination de la sécurité des travailleurs aux profits des grandes entreprises sont indissociables du programme plus large d'austérité, de militarisme et d'inégalités sociales poursuivi par la classe dirigeante espagnole et l'Union européenne. La lutte pour défendre les salaires, les conditions de travail et les services publics doit se développer en une lutte commune des travailleurs de toute l'Espagne et de toute l'Europe contre le système capitaliste.
