L’establishment politique et les médias canadiens font bloc derrière le haut commandement militaire après la mort de quatre soldats et les 39 blessés de l’incendie dévastateur de la BFC Wainwright

La zone incendiée de la base des Forces canadiennes Wainwright, en Alberta, au Canada, photographiée le lundi 19 octobre 2026. [AP Photo/Ty O'Neil]

Un incendie de prairie à la base des Forces canadiennes (BFC) Wainwright, en Alberta, a tué quatre membres des Forces armées canadiennes (FAC) et en a grièvement blessé 39 autres le 17 octobre. Située à environ 200 kilomètres au sud-est d’Edmonton, la BFC Wainwright est l’une des plus importantes installations d’entraînement militaire du Canada.

Malgré l’ampleur du désastre, la version défendue par l’armée et le gouvernement, celle d’une catastrophe imprévisible provoquée par des vents d’une violence exceptionnelle, a été largement acceptée par les médias et par l’establishment politique. Au début, certains médias ont certes posé des questions sur la chaîne de décisions qui a conduit des soldats à s’exercer à proximité immédiate d’un incendie de végétation. Mais depuis près de trois semaines, les reportages se sont surtout concentrés sur les marques de sympathie de la communauté, les entretiens avec les familles et les annonces de funérailles.

Cela correspond à une pratique récurrente : les événements susceptibles de remettre en cause le récit de l’État canadien, qui présente les forces armées comme un pilier de la « démocratie » canadienne, dirigé par un haut commandement prêt à se sacrifier, sont rapidement édulcorés et camouflés.

Au lieu de cela, l’establishment politique et les médias bourgeois cherchent à exploiter la sympathie populaire, bien compréhensible, que suscitent les victimes de l’incendie de Wainwright pour promouvoir le militarisme. Nul doute que l’on tentera bientôt d’attribuer à un manque de « ressources » l’échec manifeste des hauts responsables des FAC, qui n’ont tenu aucun compte des avertissements explicites faisant état d’un risque d’incendie « extrême » à la BFC Wainwright – et de justifier ainsi l’accélération de la course aux dépenses militaires, prévues pour atteindre 5 pour cent du PIB.

Le jour de l’incendie de la base de Wainwright, des membres du 3e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, et des réservistes de l’Armée canadienne effectuaient des exercices de qualification au tir réel, de routine mais de haute intensité. Ces exercices visaient à les préparer à leur prochain « déploiement rapide à haut risque », au printemps 2027, pour renforcer la brigade multinationale de l’OTAN sous commandement canadien en Lettonie, dans le cadre de l’opération Reassurance. L’incendie s’est déclaré dans le secteur de tir des lance-grenades automatiques de la base, probablement sous l’effet de projectiles tirés par des lance-grenades automatiques C-16 de 40 mm lors des exercices du matin.

Selon des responsables militaires, le contrôle du champ de tir de la base et la caserne de pompiers étaient au courant de l’incendie plusieurs heures avant que le feu n’embrase les lieux. Ce secteur étant classé « zone de danger permanent 2 » en raison de fortes concentrations de munitions non explosées, les pompiers avaient interdiction d’y entrer et de combattre le brasier. Le feu a donc été simplement « surveillé », et les exercices dans les zones adjacentes de la base ont été autorisés à se poursuivre. Selon l’armée, c’est « juste avant » ou « vers » 16 h que des vents violents ont chassé le feu hors de la zone de danger permanent et l’ont poussé vers les soldats qui menaient l’exercice ; il a submergé leur position sans le moindre avertissement.

Quatre jeunes hommes ont perdu la vie des suites des blessures subies dans l’incendie : le sergent Morgan Wong (26 ans) et les soldats Shaun Farrell (23 ans), Aidan Goulding (23 ans) et Hayden Lykkemark (19 ans). Trente-neuf autres ont été blessés, dont 19 se trouvaient initialement dans un état critique. Selon un communiqué des Forces armées canadiennes du 4 novembre, 14 des blessés sont sortis de l’hôpital après avoir été soignés, tandis que 25 y restent hospitalisés. Près de trois semaines après l’incident, 13 membres des FAC sont toujours dans un état critique, atteints de brûlures thermiques graves couvrant jusqu’à 50 pour cent du corps.

La peine des familles et des proches est compréhensible, de même que leur besoin de soutien. Mais on s’est employé à diluer toute question et toute critique dans une vague de « deuil national » et de « solidarité », qui sert de diversion et de déformation de la réalité.

L’ouverture de trois enquêtes distinctes – par la police militaire, par la commission d’enquête militaire (Military Board of Inquiry, BOI) et par le Service national des enquêtes des Forces canadiennes – permet aux responsables d’éluder indéfiniment les questions embarrassantes au nom de la « protection des enquêtes ». De plus, rien ne garantit que les conclusions de ces enquêtes, qui pourraient durer jusqu’à un an, seront rendues publiques comme annoncé.

Cela dit, tout ce que l’on sait mène à l’inéluctable conclusion que ces décès sont imputables à une négligence criminelle.

Le Système canadien d’information sur les feux de végétation (SCIFV) avait classé le danger d’incendie dans la région comme « extrême » (indice forêt-météo de 30,8), alors que les précipitations locales n’avaient atteint que 3,5 mm pour tout le mois d’octobre.

Le vendredi 16 octobre, la veille de la tragédie de Wainwright, Environnement Canada avait émis une prévision annonçant pour le samedi après-midi des vents d’ouest de 40 km/h avec des rafales atteignant 70 km/h, ce qui signifiait que tout incendie pouvait se propager très rapidement.

Pourtant, une note interne des Forces armées canadiennes, émise par l’État-major interarmées stratégique (EMIS) le matin du samedi 17 octobre, classait l’indice régional de danger d’incendie comme « FAIBLE » pour l’exercice de tir réel prévu. Le paragraphe 342 des ordres permanents de la BFC Wainwright, faut-il ajouter, signale explicitement octobre comme un mois à haut risque pour les incendies d’herbe et recommande de tenir les exercices de tir réel tôt le matin. Le commandement a traité cette consigne comme une simple directive non contraignante et a maintenu les exercices de tir réel de haute intensité dans l’après-midi chaud et sec.

Environnement et Changement climatique Canada a émis à 14 h 14 un avertissement jaune de vent faisant état de « rafales de vent dommageables pouvant atteindre 100 km/h », puis un autre à 15 h 05.

Les dirigeants militaires ont à plusieurs reprises esquivé les questions des journalistes et fait des déclarations contradictoires. Ils ont refusé de confirmer si la BFC Wainwright disposait sur place d’un météorologue ou d’un expert du comportement des feux de végétation, ou de préciser l’heure exacte à laquelle l’incendie s’était déclaré dans le secteur des lance-grenades.

Un reportage récent de Global News, fondé sur des entretiens avec des experts et sur l’examen d’images satellites, a montré qu’un incendie était actif à 12 h 17. D’après les versions militaires, le passage du front froid et une « forte intensification de l’activité du feu » se sont produits 30 minutes avant que le feu n’atteigne les soldats et ne les engloutisse rapidement.

Les dirigeants militaires et les responsables politiques ont présenté le désastre comme une anomalie naturelle hautement imprévisible. Le major-général Wade Rutland a déclaré : « Le feu se trouvait à un kilomètre quand le vent a tourné. Il n’est pas normal qu’un feu parcoure un kilomètre en 30 à 60 secondes. [...] En 30 secondes à une minute, ils n’ont vu aucun feu, puis il y avait un feu juste au-dessus d’eux. »

La cheffe d’état-major de la Défense, la générale Jennie Carignan, a affirmé sans détour que la principale raison de la mort des soldats était tout simplement « la vitesse à laquelle le feu s’est propagé ». Quant au premier ministre Mark Carney, il a qualifié l’incendie de Wainwright d’« événement impossible à comprendre ».

Le 19 octobre, Carney, le chef conservateur Pierre Poilievre, le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet, Gord Johns pour le Nouveau Parti démocratique (NPD) et Elizabeth May, du Parti vert, ont tous observé une minute de silence à la Chambre des communes, suivie de discours qui ont loué les FAC sans remettre en question les circonstances de l’incendie de Wainwright ni la responsabilité du commandement militaire.

Le deuil officiel a servi à occulter le mépris dans lequel l’armée tient la vie de ses propres soldats. Dans leurs déclarations à la presse, les hauts gradés ont clairement indiqué qu’à leurs yeux, les morts et les blessés étaient une ressource remplaçable au service des intérêts impérialistes. La générale Carignan a déclaré qu’il était « normal » que les Forces armées s’entraînent à proximité de feux de broussailles afin de simuler des conditions de combat réalistes. La brigadière-générale Vanessa Hanrahan a insisté sur le caractère entièrement « routinier » de l’entraînement et sur le fait que le risque est inhérent au service militaire.

Dans une allocution à la nation, Carney a tenté de présenter cet exercice imprudent, mené à côté d’un feu de végétation actif, comme un sacrifice nécessaire : « La BFC Wainwright est l’endroit où les femmes et les hommes de nos Forces armées apprennent à faire les choses les plus difficiles que ce pays puisse demander à quiconque. Ceux que nous avons perdus s’entraînaient à défendre le Canada. À servir le Canada. Maintenant, le Canada les sert. »

Ce qu’occulte le discours patriotique, c’est que les soldats morts et blessés allaient être envoyés mener une guerre impérialiste pour les ressources et les marchés. Leur déploiement aurait fort bien pu s’achever par leur mort, dans un contexte où le Canada et les autres puissances de l’OTAN accentuent la pression sur la Russie, non pour défendre la population du Canada, mais pour défendre les profits et les intérêts stratégiques de la classe dirigeante canadienne.

Les soldats se préparaient à un déploiement en Lettonie, où le Canada dirige les forces « avancées » de l’OTAN à la frontière de la Russie, un déploiement que Carney a prolongé jusqu’en 2031 en le portant à 2 600 militaires.

Depuis les années 1990, l’OTAN s’est étendue sans relâche vers l’est, absorbant les anciens États du Pacte de Varsovie et les républiques baltes jusqu’aux frontières de la Russie. La guerre en Ukraine est une guerre par procuration de l’OTAN, dans laquelle Washington et ses alliés ont incité le régime d’extrême droite de Zelensky à combattre la Russie, l’ont armé et dirigé, dans le but de ramener un État doté de l’arme nucléaire et riche en ressources au statut de semi-colonie.

Le réarmement du Canada, de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis n’est pas la préparation d’un hypothétique conflit futur. C’est l’escalade d’une guerre déjà en cours, qui découle de la crise du capitalisme mondial et du violent repartage du monde entre les puissances impérialistes, exactement comme en 1914 et en 1939. La différence aujourd’hui, c’est que les puissances rivales sont dotées de l’arme nucléaire.

La politique de sécurité nationale que vient de publier le gouvernement libéral de Carney, « Le plan pour un Canada plus fort », s’engage à « se préparer à toutes les éventualités, y compris la guerre », à atteindre d’ici 2035 la cible de l’OTAN de 5 pour cent du PIB et à donner aux FAC « une mission unique, claire et centrale : la défense du Canada et des intérêts canadiens ».

Par « intérêts canadiens », il faut entendre les marchés, la main-d’œuvre bon marché, les matières premières et la domination géostratégique – le butin auquel Carney lui-même faisait allusion lorsqu’il a proclamé, devant les oligarques du monde et leurs représentants politiques au Forum économique mondial de Davos en 2026, que le Canada était déterminé à s’assurer sa place « à la table » plutôt que de finir « au menu » d’un conflit entre grandes puissances.

La couverture médiatique de la crise médicale provoquée par l’incendie s’est soigneusement gardée d’évoquer le lien entre la conduite de la guerre et les coupes dans les dépenses sociales. Le gouvernement même qui engloutit des dizaines de milliards dans le réarmement a laissé le système de santé dans un tel état de délabrement qu’un pays de 40 millions d’habitants ne compte que 46 lits spécialisés pour grands brûlés, et qu’il a fallu acheminer par avion du personnel spécialisé et du matériel pour soigner les victimes. Les familles des soldats en sont réduites à recourir au financement participatif pour payer leurs soins médicaux.

Près de trois semaines après l’incendie, les questions suivantes demeurent sans réponse :

  • Quels critères ont servi à évaluer le niveau de menace, alors que le personnel du contrôle du champ de tir savait qu’un feu brûlait sur le champ de tir des lance-grenades « depuis plusieurs heures » ?

  • Pourquoi les avertissements de vent de 14 h 14 et de 15 h 05 n’ont-ils pas entraîné l’arrêt de l’exercice d’entraînement ?

  • Qui a évalué le niveau de menace ce jour-là ? Qui a donné l’ordre de procéder à l’entraînement ? Qui a permis qu’il se poursuive malgré les avertissements de vent ?

  • Les soldats avaient-ils connaissance du danger au préalable ? Ont-ils été alertés lorsque les conditions ont changé ?

  • Dans quel état se trouvaient les coupe-feu de la BFC Wainwright, qui n’ont pas su arrêter l’incendie ?

  • L’échéance imminente du déploiement en Lettonie a-t-elle poussé le commandement militaire à écarter les mesures de sécurité de routine ?

Le 29 octobre, La Presse canadienne a rapporté qu’un incendie brûlait à la BFC Gagetown, deuxième plus grande base militaire du Canada. Il avait lui aussi été causé par des tirs d’artillerie dans une zone d’entraînement.

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