Un coup d’Etat de l’armée égyptienne renverse le président islamiste Morsi

Par Johannes Stern et Alex Lantier
6 juillet 2013

L’éviction du président égyptien, Mohamed Morsi, après quatre jours de protestations de masse nationales a mis le pouvoir entre les mains de la junte militaire qui est déterminée à défendre les intérêts économiques de la classe dirigeante du pays et les objectifs géopolitiques de l’impérialisme américain.

La révocation du régime détesté de Morsi a suscité la joie. Aussi sincère et profond que puisse être ce sentiment, le fait est que le renversement de Morsi a mis au pouvoir l’armée et non les masses. Aucune des revendications essentielles qui ont motivé les protestations de masse, à savoir des emplois corrects, des salaires décents, des services sociaux adéquats et des droits démocratiques, ne seront satisfaites par le régime militaire.

L’armée est intervenue avec pour objectif principal de prévenir et réprimer le mouvement politique grandissant de la classe ouvrière égyptienne. Le gouvernement de coalition qu’il a dévoilé la veille n’est en aucun cas l’expression authentique des aspirations démocratiques de la classe ouvrière. Au contraire, la nouvelle structure dirigeante est une coalition sinistre de forces réactionnaires incluant des acolytes de longue date de Hosni Moubarak, divers politiciens islamiques et plusieurs politiciens libéraux entretenant des liens étroits avec le Fonds monétaire international basé aux Etats-Unis. Aucun de ces individus et de ces organisations ne possède de base sociale de masse ni n’avance un programme social populaire.

Après avoir pris le contrôle des stations de télévision des Frères musulmans (FM) et avoir soi-disant arrêté Morsi, le chef de la junte militaire, le général Abdul Fatah Khalil Al-Sisi, a dévoilé une « feuille de route » politique qui inclut la suspension immédiate de la constitution et la formation d’un soi-disant gouvernement « national de technocrates ».

Le terme de « technocrate » est avancé pour évoquer l’image d’experts politiques neutres qui se placent au-dessus des intérêts partisans de classes. En réalité, ces soi-disant « technocrates » sont imprégnés des panacées réactionnaires des banques internationales.

Le caractère anti-ouvrier du gouvernement ressort clairement après examen de la liste des réactionnaires qui entouraient al-Sisi hier soir lorsqu’il a annoncé sa « feuille de route ». Parmi eux, il y avait plusieurs généraux, le pape Tawadros II de l’Eglise copte, le grand imam de l’Azhar, Ahmed Al Tayeb, et des politiciens de l’opposition dont le dirigeant du Front de Salut national (FSN) et ancien responsable de l’ONU, Mohamed ElBaradei, Younès Makhioun du parti d’extrême droite salafiste Al Nour et Mahmoud Bad de la coalition Tamarod (« rébellion »).

Chacune de ces figures a été choisie pour créer l’impression d’un vaste soutien pour le nouveau régime, dépassant tous les clivages politiques et religieux en Egypte.

L’armée a choisi comme président, le président de la Haute Cour constitutionnelle, Adly Mansour. Mohamed ElBaradei a été nommé premier ministre. Il y a de vagues promesses d’élections anticipées.

Mansour entretient des liens de longue date avec le vieux régime Moubarak. ElBaradei, qui durant de nombreuses années a été au service des Nations unies, a des liens étroits liens avec l’establishment des milieux de l’économie et de la politique étrangère des Etats-Unis. ElBaradei soutient les mesures d’austérités élaborées lors de pourparlers avec le Fonds monétaire international (FMI) qui préconise une réduction des subventions sur les produits de première nécessité comme les céréales et le carburant.

La coalition Tamarod a joué un rôle clé lors des manoeuvres politiques qui ont préparé le terrain pour le coup d’Etat militaire. Il s’agit d’un mouvement politique foncièrement pro-capitaliste. Fondé à la fin du mois d’avril comme campagne pour une collecte de signatures contre Morsi, il est rapidement devenu le point de rassemblement pour une série de partis d’opposition, libéraux, islamistes et également de pseudo-gauche, et des vestiges de l’ancien régime Moubarak qui rejettent les FM. Ses partisans comprennent le FSN d’ElBaradei, le Parti islamiste de l’Egypte forte de l’ancien membre des FM, Abdel Moneim Aboul Fotouh, le Mouvement de la jeunesse du 6 avril et les Socialistes révolutionnaires (SR) de pseudo-gauche. Le mouvement a aussi accepté le soutien du général Ahmed Shafiq, le dernier premier ministre de Moubarak.

Alors même que les Etats-Unis soutenaient Morsi, le gouvernement Obama a entamé des pourparlers avec l’armée égyptienne après qu’il est devenu évident que le régime ne pouvait plus être sauvé. L’armée égyptienne a lancé le coup d’Etat après d’intenses discussions avec le général Martin Dempsey, président des chefs d’état-major interarmés américains.

Dans un communiqué publié hier soir, le président américain Barack Obama a soutenu le départ de Morsi tout en veillant à éviter le terme de « coup d'Etat. » Recourant à une terminologie imprécise qui n’impose aucune restriction à l’armée, Obama a demandé de façon moralisatrice que l’armée « réagisse rapidement et de façon responsable pour rendre toute l’autorité à un gouvernement civil, démocratiquement élu, dès que possible selon un processus ouvert et transparent. »

Une fois de plus, le parti Socialistes révolutionnaires, le plus important des groupes de pseudo-gauche en Egypte, a adapté son discours aux manœuvres politiques de la bourgeoisie. En février 2011, les SR, avaient appuyé la junte militaire qui était arrivée au pouvoir après la chute de Moubarak. En 2012, au moment où l’armée était confrontée à une opposition populaire grandissante, ils avaient salué l’élection de Morsi comme une victoire pour la révolution. Maintenant que la classe ouvrière a engagé une lutte contre Morsi et les FM, les SR s’alignent sur un coup d’Etat visant à ramener au pouvoir l’armée et des éléments du vieux régime Moubarak.

L’unique élément constant de la politique réactionnaire des SR est leur opposition à l’émergence d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière. Ils parlent pour des sections de la classe moyenne supérieure qui sont étroitement liées à l’establishment de la bourgeoisie égyptienne et à ses bailleurs de fonds impérialistes.

Le World Socialist Web Site met en garde la classe ouvrière contre les illusions qu'elle pourrait entretenir sur l’armée. L’armée cherchera à imposer la politique exigée par le capital financier. En dernière analyse, le conflit entre l’armée d’une part et les Frères musulmans évincés de l’autre est un combat entre factions conflictuelles de la classe dirigeante. La principale cible de la répression que l’armée est en train de planifier sera la classe ouvrière. Le décor est maintenant planté pour dénoncer de nouvelles protestations de la classe ouvrière comme étant préjudiciables aux « intérêts nationaux » et illégitimes.

Il n’existe pas de solutions progressistes à la crise révolutionnaire qui ébranle l’Egypte depuis ces deux dernières années, sinon l’arrivée au pouvoir de la classe ouvrière par la mobilisation des grandes masses de la population pauvre des villes et des campagnes sur la base d’un programme socialiste et anti-impérialiste.

(Article original paru le 4 juillet 2013)