Le groupe égyptien des Socialistes révolutionnaires tente de cacher son soutien au coup d'Etat militaire

Par Johannes Stern
30 juillet 2013

Alors que le régime militaire en Égypte intensifie sa répression contre toute opposition et que les ex-membres de la dictature de Moubarak sont intégrés à des postes de pouvoir, le rôle contre-révolutionnaire des partisans « de gauche » du coup d'Etat transparaît de manière encore plus claire. Parmi les plus corrompues des organisations pro-militaires des classes moyennes aisées, il y a les mal nommés Socialistes révolutionnaires (SR), groupe de la pseudo-gauche allié à l'International Socialist Organisation (ISO) aux États-Unis et au Socialist Workers Party (SWP) en Grande-Bretagne.

Un article [an anglais] de Geert Van Langendock, correspondant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord du quotidien hollandais NRC Handelsblad, paru le 19 juillet dans le Christian Science Monitor (CSM), indiquait que les SR étaient l'un des groupes qui se sont alignés derrière l'armée. Il écrit, « Les activistes égyptiens se sont ralliés à l'armée depuis que celle-ci a fait tomber Mohamed Morsi, » ajoutant que, « même les Socialistes révolutionnaires ont soutenu ce coup d'Etat. »

Les SR ont réagi par une campagne tentant désespérément de cacher leur soutien pour le coup d'Etat et une dictature militaire.

Hossam El Hamalawy, membre dirigeant des SR, a immédiatement attaqué Langendock. Peu après la publication de l'article, Hamalawy a affirmé sur Twitter que l'affirmation de Langendock selon laquelle les SR soutiendraient le coup d'Etat est « incorrecte, » ajoutant : « Que vous ne parliez pas l'arabe, n'est pas une excuse. Veuillez vous référer à nos déclarations sur l'armée. »

Hamalawy a envoyé un commentaire [en anglais] intitulé « La position des Socialistes révolutionnaires sur le récent coup d'Etat en Égypte » à son ami Dan Murphy, rédacteur attitré du CSM. Murphy a ensuite « ajusté » l'article original de Langendock et publié le commentaire d'Hamalawy le 20 juillet. Dans sa compilation des mensonges propagés sur la politique des SR, Hamalawy tente par tous les moyens de nier la vérité : que les SR, en alliance avec les restes du régime Moubarak, ont soutenu le coup militaire qui avait l'approbation des États-Unis.

Hamalawy écrit : « Votre article intitulé "En Égypte, des voix isolées mettent en garde contre trop de sympathie pour l'armée", implique que les Socialistes révolutionnaires égyptiens (groupe auquel j'appartiens) faisaient partie du camp pro-militaire. C'est incorrect, et le camp de l'opposition anti-Morsi ne devrait pas être mis en bloc dans le même sac. »

En fait, les déclarations et les alliances des SR ces derniers mois ont clairement établi que les SR font partie du « camp pro-militaire, » qui se retrouve « dans le même sac » que le camp réactionnaire.

Avant le coup d'Etat, les SR ont soutenu l'alliance Tamarod qui demandait à l'armée de destituer Morsi. Tamarod comprenait le Front du salut national (FSN) du dirigeant libéral Mohamed El Baradei et le Parti de l'Égypte libre du magnat milliardaire Naguib Sawiris. Tamarod était également soutenu par d'ex-responsables du régime Moubarak comme le général Ahmed Shafiq, le dernier premier ministre de Moubarak, et les partisans d'Omar Souleiman, allié de longue date de Moubarak et ex-chef des tristement célèbres services secrets égyptiens, Moukhtabarat.

Avant ce coup d'Etat, les SR avaient publié à plusieurs reprises des déclarations soutenant Tamarod et son programme. Le 19 mai, ils ont acclamé Tamarod [site en arabe] comme un « moyen de parachever la Révolution » affirmant : « Nous déclarons notre intention de participer pleinement à cette campagne et appelons tous les militants pour la démocratie et la justice à nous rejoindre. »

A peine quelques jours plus tard, les SR organisaient une réunion commune [vidéo en arabe] avec Tamarod dans les bureaux des SR à Guizèh, acclamant les dirigeants de Tamarod Mahmoud Badr et Mohamed Abdel-Aziz. Un peu plus tard, Badr et Abdel-Aziz se tenaient aux côtés du général al-Sisi quand celui-ci a annoncé le coup d'Etat à la télévision le 3 juillet. La « feuille de route » du coup d'Etat présentée cette nuit-là par al-Sisi, à savoir la dissolution de la chambre haute du Parlement dominée par les islamistes ; la nomination du chef de l'appareil judiciaire comme président ; et la mise en place d'un gouvernement d'intérim technocratique économiquement libéral, était tirée du programme de Tamarod.

La réaction des SR à la prise du pouvoir par l'armée confirme qu'ils sont dans le « camp pro-militaire. » Ils ont salué ce coup d'Etat comme une « seconde révolution, » demandant aux manifestants de « protéger leur révolution. » Tandis que l'armée tente de rétablir les structures répressives du régime Moubarak, les SR affirment que le gouvernement soutenu par l'armée peut être sensible à des pressions en faveur de réformes démocratiques et sociales. Dans une déclaration du 11 juillet, les SR ont demandé à ce que l'on fasse « pression sur le nouveau gouvernement pour qu'il prenne immédiatement des mesures pour parvenir à la justice sociale, au bénéfice des millions d'Egyptiens pauvres. »

Répondant au Christian Science Monitor, Hamalawy cherche également à cacher le soutien de longue date des SR pour l'armée, affirmant que « en fait, les SR ont été le premier groupe révolutionnaire à mettre en garde contre le rôle de l'armée dans les événements dans une déclaration depuis la place Tahrir dès le 1er février 2011. »

M. Hamalawy part du principe que personne ne lit les déclarations des SR. En réalité, les SR faisaient déjà partie en 2011 des partisans les plus affirmés de l'armée égyptienne, affirmant constamment qu'il était possible de faire pression sur les anciens généraux de Moubarak pour qu'ils accordent des droits démocratiques et des réformes sociales.

Dans la déclaration du 1er février 2011, déclaration à laquelle fait référence Hamalawy, les SR déclarent : « Tout le monde demande : "est-ce que l'armée est avec le peuple ou contre lui ?" l'armée n'est pas un bloc uni. Les intérêts des soldats et des officiers subalternes sont les mêmes que ceux des masses. Mais les officiers supérieurs sont les hommes de Moubarak, choisis avec soin pour protéger son régime qui mêle corruption, richesse et tyrannie. Elle fait partie intégrante d'un système. L'armée n'est plus l'armée du peuple, cette armée n'est plus celle qui a vaincu l'ennemi sioniste en octobre 1973. »

Le but de cette déclaration était d'affaiblir la méfiance de la population envers l'armée, juste au moment où la classe dirigeante égyptienne déployait l'armée dans tout le pays pour réprimer le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière. Loin de « mettre en garde contre le rôle de l'armée, » les SR diffusaient des illusions sur les éléments parmi le corps des officiers qui n'étaient pas liés de manière directe à Moubarak. En réalité, l'armée égyptienne n'a jamais été une « armée du peuple » mais le pivot du capitalisme égyptien et le principal instrument de répression entre les mains de l'élite dirigeante égyptienne depuis le coup militaire mené par le Mouvement des officiers libres sous Gamal Abdel Nasser en 1952.

Leur ambiguïté réactionnaire envers l'armée égyptienne a mené les SR à présenter favorablement la junte militaire qui est arrivée au pouvoir après la destitution de Moubarak comme une force pour la démocratie et les droits sociaux.

Le 31 mai 2011, l'un des membres dirigeants des SR, Moustafa Omar, a déclaré dans un commentaire pour le Socialist Worker que la junte militaire « cherche à réformer le système politique et économique, lui permettant de devenir plus démocratique et moins oppressif. »

L'un des partisans les plus affirmés des objectifs prétendument « démocratiques » de l'armée égyptienne était Hamalawy lui-même. Dans un entretien du 22 juin 2012, pour Reuters il déclarait, « Je sens qu'ils [les généraux et la junte du SCAF, Conseil suprême des forces armées] sont sincères quand ils disent vouloir confier le pouvoir à un gouvernement civil. Mais cela ne veut pas dire qu'ils vont abandonner […] leur rôle sur la scène politique égyptienne. »

Les supputations d'Hamalawy sur les sensibilités démocratiques des généraux ont été largement démenties par les événements. Les généraux ont clairement montré leur rôle réactionnaire en lançant ce dernier coup d'Etat et la répression qui a suivi, tout en préparant des coupes dans les subventions à l'énergie et au pain dont dépendent des millions d'Egyptiens.

Répondant à Langendock, Hamalawy déclare qu'il trouve « cela bizarre d'être étiqueté " partisan d'un coup militaire" dans votre article… aussi bizarre que l'accusation que nous entendons également de la part d'autres groupes politiques en Égypte et selon laquelle nous serions des "partisans des Frères musulmans" parce que nous refusons d'être aux côtés de l'armée. »

En fait, les « accusations » que les SR sont des « partisans des Frères musulmans » sont tout aussi factuellement correctes que les remarques selon lesquelles les SR sont « partisans d'un coup militaire. »

Il y a à peine un an, les SR faisaient partie des partisans les plus enthousiastes de Morsi et des Frères musulmans.

Durant les élections présidentielles, ils ont produit une multitude de déclarations qui présentaient favorablement les Frères comme « l'aile droite de la révolution » et Morsi comme un « candidat révolutionnaire. » Lors de l'investiture de Morsi, ils ont salué l'événement comme une « victoire pour la révolution » et une « grande réussite pour faire reculer la contre-révolution. » Ils ont même écrit une « lettre ouverte à Mohammed Morsi, [version anglaise] » prenant la posture de conseillers du président et lui recommandant de former un « gouvernement de coalition. »

Ce fut, une fois de plus, M. Hamalawy lui-même qui chercha à donner des explications cyniques pour justifier le soutien des SR à Morsi et aux Frères. Dans un commentaire du 30 juin 2012, intitulé « Morsi, le SCAF et la gauche révolutionnaire, » il a affirmé que les « Frères musulmans sont une organisation réformiste » avec une direction opportuniste et une base révolutionnaire et qu'il faut donc les soutenir.

Incapable de donner une explication cohérente aux changements stupéfiants de la ligne politique des SR, Hamalawy ne peut que mentir. En fait, une analyse de la politique des SR révèle une seule constante remarquable : les tours et détours des SR reflètent toujours les évolutions de la politique étrangère américaine.

Le soutien initial des SR apporté à l'armée correspondait au soutien de Washington à la junte militaire pour bloquer la classe ouvrière et défendre ses intérêts stratégiques et économiques dans la région contre la menace d'une révolution socialiste. Quand les États-Unis ont établi des liens étroits avec les Frères musulmans et Morsi pour restructurer le Moyen-Orient selon leurs intérêts, les SR ont également apporté leur soutien à Morsi. Finalement, avec l'explosion de nouvelles luttes de masses contre Morsi et le gouvernement américain étant contraint de donner son accord à l'armée pour qu'elle mène un coup d'Etat préventif contre la classe ouvrière, les SR ont à nouveau accordé leur soutien à l'armée.

La réticence et l'incapacité d'Hamalawy à expliquer les revirements politiques de son organisation sont ancrées dans les intérêts de classes des couches aisées des classes moyennes pro-occidentales que les SR représentent, et qu'Hamalawy incarne. Ces couches sont hostiles à une révolution socialiste en Égypte, car elle entrerait en conflit avec leurs liens lucratifs avec l'impérialisme occidental et empièterait sur leur propre richesse qui n'est pas négligeable.

Hamalawy a étudié et enseigné à l'Université américaine du Caire, développant une capacité troublante à attirer l'attention des médias occidentaux, des journaux et des agences de presse bourgeois. En fait, la plupart de ses liens professionnels impliquent également les gouvernements américain, britannique et égyptien.

Sa carrière comprend des épisodes en tant que professeur invité à l'Université de Berkeley et au Los Angeles Times, à Bloomerg News et l'organisation humanitaire Human Rights Watch. En Égypte, il a été parmi les membres fondateurs de l'édition en anglais du plus important journal détenu par l'Etat, Al Masry Al Youm, qui s'appelle Ahram Online. Il publie des chroniques dans le Guardian et apparaît régulièrement à la BBC, sur Al-Jazeera et notamment sur ONTV, une chaîne égyptienne politiquement libérale, détenue par Sawiris. C'est un invité apprécié sur ces chaînes parce qu'il n'y dit que ce qui sert les intérêts de l'élite dirigeante.

Au moment où la gauche caviar égyptienne opte pour une authentique dictature militaire afin de défendre ses intérêts politiques et financiers, la classe ouvrière doit tirer ses propres conclusions politiques. Pour réaliser ses aspirations sociales et démocratiques, elle doit établir son indépendance politique face aux forces réactionnaires, tels les SR, et développer sa propre direction révolutionnaire. Cela nécessite la construction d'une section égyptienne du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI).

(Article original paru le 26 juillet 2013)