Les convulsions en Égypte annoncent une nouvelle ère de révolution mondiale

Par David North et Alex Lantier
6 juillet 2013

Les bouleversements sociaux survenus cette semaine en Égypte, aboutissant au coup d’État militaire qui a renversé le président Mohamed Morsi, ont une énorme signification pour la classe ouvrière dans le monde entier.

La caractéristique la plus frappante de ces événements est l’ampleur même du déluge d’opposition sociale au régime islamiste de Morsi. Les foules qui ont envahi les centres-villes ont été comptées non pas en dizaines ou centaines de milliers, mais en millions. Des dizaines de millions de personnes ont participé à travers tout le pays.

«Avec la profondeur de l'action historique augmentera donc l'ampleur de la masse dont elle constitue l'action», écrivaient Karl Marx et Friedrich Engels en 1844 à la veille des premières grandes luttes révolutionnaires de la classe ouvrière européenne (en 1848-49). La nouvelle «action historique» qui force des dizaines de millions à entrer en lutte est l’émergence de la révolution internationale de la classe ouvrière contre le capitalisme mondialement intégré.

Les dernières années ont été marquées par des grèves et des protestations de masse au niveau mondial – dans les pays européens dévastés par les mesures d’austérité, comme la Grèce, le Portugal et l’Espagne; dans les régions industrielles d’Asie, comme la Chine et le Bangladesh; au Moyen-Orient, y compris des protestations de masse de la classe ouvrière en Israël; et, plus récemment, en Turquie et au Brésil. Les vagues successives de luttes de masse en Égypte sont l’expression la plus forte d’un processus international.

Les affirmations selon lesquelles l’effondrement de l’URSS en 1991 indiquait la fin de l’histoire et le triomphe ultime de la démocratie libérale sont en train de voler en éclats du fait de la crise économique mondiale et du nouveau soulèvement de la classe ouvrière. La révolte des masses égyptiennes donne une idée de ce qui s’en vient: l’entrée de centaines de millions de travailleurs et de personnes opprimées dans les luttes révolutionnaires qui éclipseront les révolutions des périodes antérieures.

Les forces motrices derrière la recrudescence de la lutte de classe sont les contradictions du système capitaliste mondial. Les problèmes qui poussent les travailleurs dans la lutte dans un pays donné revêtent avant tout un caractère international plutôt que national. La mondialisation de la vie économique dans les limites de la propriété privée capitaliste des moyens de production et du système d’État-nation a engendré un parasitisme financier, une inégalité sociale et une pauvreté de plus en plus grands, ainsi que la guerre et l’effondrement de la démocratie.

Ces conditions constituent une vérification historique de la caractérisation de l’époque telle qu’elle a été fournie par la plus grande figure révolutionnaire du 20e siècle, Léon Trotsky, qui avait traité de «l’agonie du capitalisme» dans le programme de fondation de la Quatrième Internationale, le Programme de transition. En 1938, un an avant l’éruption de la Deuxième Guerre mondiale, Trotsky écrivait que les conditions préalables objectives pour la révolution socialiste avaient mûri. La crise historique de l’humanité, déclarait-il, «se réduit à la crise de la direction révolutionnaire».

À l’époque, Trotsky avait dénoncé les bureaucraties staliniennes, sociales-démocrates et syndicales qui consacraient toutes leurs énergies à bloquer la révolution socialiste. Le résultat de leurs trahisons a été une série de défaites dévastatrices de la classe ouvrière, le fascisme et la guerre mondiale.

Les luttes de classe actuelles mettent une fois de plus en évidence la crise de direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Les conditions objectives pour une révolution socialiste sont rapidement en train de se mettre en place. Mais le problème d’une direction politique qui corresponde aux exigences d’une nouvelle époque révolutionnaire doit être résolu.

En Égypte, les soulèvements de masse ont renversé des dirigeants et déstabilisé l’élite politique, mais ils n’ont pas réussi à renverser l’armée, à mettre un terme à l’exploitation capitaliste et à l’oppression ou à mettre fin à l’État capitaliste.

Des vagues de mobilisations de masse en Égypte avaient fait chuter Moubarak en 2011, mais il n’existait pas de parti prêt à mener une révolution socialiste. Au lieu de cela, il y avait des partis bourgeois corrompus liés à l’impérialisme américain et à la politique d’austérité du Fonds monétaire international, ainsi qu’une bande de partis petits-bourgeois de pseudo-gauche fondés sur les perspectives narcissiques de politiques identitaires et hostiles à tout mouvement indépendant de la classe ouvrière. Aucune de ces organisations ne disposait d’un quelconque programme populaire pour répondre aux besoins des masses, et c’est pourquoi le pouvoir est tombé entre les mains de la junte militaire.

Une opposition de masse contre la junte, menée par la classe ouvrière, s’était développée tout au long de 2011 et jusqu’en 2012. Or, la faillite de l’opposition bourgeoise et de ses auxiliaires de la pseudo-gauche a permis aux Frères musulmans droitiers de prendre l’initiative et d’accaparer le pouvoir d’État. Les Socialistes révolutionnaires, qui portent à tort leur nom, avaient acclamé le triomphe des Frères musulmans lors des élections de juin 2012 comme étant une victoire pour la révolution.

Un an plus tard, un mouvement de masse à l’échelle nationale, et allant bien au-delà de la place Tahrir, était apparu en opposition aux Frères musulmans et au président Morsi dont le régime n’était pas moins dictatorial que celui de la junte. En l’absence d’un parti révolutionnaire de la classe ouvrière, l’armée et la bourgeoisie, ainsi que les partis petits-bourgeois, ont convenu, dans une série de négociations effrénées, du renversement de Morsi et de la formation d’une nouvelle junte, pilotée par une coalition de figures bourgeoises. Il s’agissait d’une attaque préventive contre l’émergence d’un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière.

Se sentant trop faible pour lancer un assaut direct contre les masses révoltées, l’armée prépare, derrière la façade d’une coalition, une guerre d’usure contre la classe ouvrière. Tout en planifiant une répression de masse, elle cherchera à épuiser l’opposition de la classe ouvrière aux politiques d’austérité et à la collaboration de l’armée avec l’impérialisme américain. Il n’est pas difficile de prédire que les masses de travailleurs et de la population rurale et urbaine pauvre d’Égypte se dirigent vers une nouvelle confrontation avec ce régime décrépit.

Les enseignements de ces expériences cruciales ne doivent pas seulement être tirés en Égypte, mais dans le monde entier. Dans la lutte pour le développement d’une authentique direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière, en se basant sur les leçons historiques du 20e siècle et des premières années du 21e siècle, il est nécessaire de souligner certaines conceptions fondamentales de la théorie de la Révolution permanente de Trotsky :

* Il n’y a pas de pays au monde, et encore moins parmi les anciens pays coloniaux opprimés, dans lequel une quelconque section de la classe capitaliste ou de ses représentants politiques a un rôle progressiste à jouer.

* Dans tous les pays, la force révolutionnaire fondamentale est la classe ouvrière, qui elle seule est en mesure de lutter sans compromis pour appliquer et défendre un programme démocratique. La lutte pour la démocratie se fond avec la lutte révolutionnaire pour le socialisme et le pouvoir ouvrier.

* Dans chaque pays, la lutte doit être guidée par une stratégie internationale. Pour les travailleurs égyptiens, la révolution ne peut être victorieuse que dans la mesure où elle inclut la classe ouvrière de l’ensemble du Moyen-Orient, y compris le prolétariat israélien, dans une lutte commune contre les élites dirigeantes régionales et celles qui tirent leurs ficelles aux États-Unis et en Europe.

L’impérialisme ne reculera devant rien pour imposer sa volonté aux masses du Moyen-Orient. Les guerres sanglantes qui ont été lancées en Libye et en Syrie après l’éclatement de la révolution en Égypte sont un avertissement. Les alternatives sont soit une révolution socialiste, soit un nouveau découpage du Moyen-Orient par les puissances impérialistes et l’asservissement de la classe ouvrière.

L’application d’une stratégie socialiste est inconcevable sans la formation de nouveaux partis ouvriers marxistes au Moyen-Orient et internationalement qui se basent sur la perspective trotskyste de la Révolution permanente.

(Article original paru le 5 juillet 2013)