La junte égyptienne déclenche une répression sanglante et impose la loi martiale

Par Johannes Stern et Alex Lantier
16 août 2013

Le massacre organisé par la junte militaire égyptienne mercredi et l’imposition de l’état d’urgence témoigne de l’implacabilité des efforts effectués par l’élite dirigeante égyptienne et ses partisans impérialistes à Washington et en Europe pour noyer la révolution égyptienne dans le sang.

L’éviction par l’armée du président islamiste Mohamed Morsi le 3 juillet a été une action préemptive menée dans le contexte des protestations de masse de la classe ouvrière contre la politique réactionnaire du gouvernement élu. Le coup d’Etat militaire s’est transformé depuis en une tentative ouverte de restaurer la dictature, appuyée par l’armée, qui avait existé avant la révolution égyptienne sous le régime de Hosni Moubarak.

Très tôt mercredi matin, les forces de sécurité soutenues par des hélicoptères, des véhicules blindés et des tireurs d’élite ont donné l’assaut contre les manifestations et les sit-in organisés par les partisans de Morsi dans toutes les villes à travers le pays. Dans la capitale, Le Caire, l’armée a dispersé deux sit-in pro-Morsi et attaqué sans relâche le point central des protestations, près de la mosquée Rabaa al-Adawiya.

« Les (cartouches) de gaz lacrymogène tombaient du ciel comme s’il en pleuvait. Il n’y a pas d’ambulances à l’intérieur. Ils ont bouclé toutes les sorties, » a raconté un manifestant, Khaled Ahmed, 20 ans, un étudiant qui portait un casque et avait des larmes qui lui coulaient sur le visage. « Il y a des femmes et des enfants ici. Que dieu leur vienne en aide. C’est un siège, un assaut militaire contre un campement de protestation civile. »

« Ils sont venus à 7 heures du matin. Des hélicoptères en haut et des bulldozers en bas. Ils ont enfoncé nos murs. La police et les soldats ont tiré des gaz lacrymogènes contre les enfants, » a dit l’instituteur Saleh Abdulaziz à Reuters, tout en protégeant une blessure saignante à la tête. « Ils ont continué à tirer contre les manifestants alors même qu’on les suppliait d’arrêter. »

Les responsables égyptiens ont dit que 235 personnes avaient été tuées, dont une centaine au Caire et 2.001 blessées. Les journalistes de l’AFP ont dit avoir personnellement compté 124 morts au Caire. Les responsables des Frères musulmans (FM) qui ont géré les points de protestations et les hôpitaux de campagne parlent de 2.200 morts et de 10.000 blessés.

L’armée a tenté d’empêcher une couverture médiatique de la tuerie en blessant mortellement par balle des journalistes qui avaient défié l’ordre d’éviter les points de protestation. Parmi les victimes figurent le caméraman Mick Deane de Sky News et la journaliste Habiba Ahmed Abd El-Aziz du journal des Emirats arabes unis Xpress.

Le régime a aussi fermé les principales autoroutes et les lignes de train à destination du Caire afin d’empêcher les manifestants de se rendre dans la capitale et de venir renforcer les principaux points de rassemblement. A l’extérieur du Caire, les chiffres issus par le ministère égyptien de la Santé ont montré que des dizaines de personnes avaient été tuées et des centaines d’autres blessées lors de manifestations à Minya et à Fayoum. Des dizaines d’autres ont été tuées ou blessées dans des protestations à Suez, à Sohad et à Assuit et il y a eu des manifestations à Alexandrie et Beni Souif.

La réimposition de l’état d’urgence qui avait existé durant des décennies sous Moubarak, permet à la police et à l’armée d’interpeller et de détenir des manifestants à volonté. Hier après-midi, la police égyptienne a rapporté qu’elle avait arrêté 543 personnes. Il y aura aussi la mise en place d’un couvre-feu de 7 heures du soir à 6 heures du matin dans 12 des 27 gouvernorats de l’Egypte, y compris les principaux centres industriels du pays.

L’armée a aussi congédié les gouverneurs nommés par Morsi, établissant une nouvelle liste de 25 gouverneurs. Celle-ci inclut 19 généraux et deux juges connus pour être loyaux à Moubarak. Le nouveau gouverneur du Caire, le civil Galal Mostaga Saed, a été un haut responsable du Parti national démocrate de Moubarak, à présent dissout.

Ces événements obéissent à une logique politique inexorable: la classe capitaliste dirigeante après avoir été contrainte de faire des concessions après le premier soulèvement de la révolution, a arrêté de prendre des gants dès qu’a surgi la première occasion de porter un coup à la classe ouvrière.

Pour cela, la junte égyptienne jouit du soutien de Washington et de ses alliés européens. Depuis le renversement de Morsi le 3 juillet, Washington qui refuse de parler de coup d’Etat afin de pouvoir continuer à verser 1,3 milliard de dollars d’aide à l’armée, a à maintes reprises appuyé les répressions sanglantes de l’armée égyptienne. Au début du mois, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, avait salué la décision des généraux de faire chuter Morsi comme étant une « restauration de la démocratie. »

Les réactions des diplomates américains et européens au massacre de mercredi ont été des chefs-d’œuvre de cynisme et d’hypocrisie. Alors que Kerry a dit qu’il « s’opposait fortement » à l’état d’urgence en Egypte, le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest a clairement dit que le soutien accordé à la junte se poursuivrait.

La porte-parole du Département d’Etat américain, Jennifer Psaki, a carrément dit : « Il y a certainement eu quelques embûches sur la route mais notre but est de reprendre le chemin de la démocratie. »

Dans un commentaire aussi banal qu’hypocrite, la ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne, Catherine Ashton, a déclaré, « La confrontation et la violence ne peuvent mener à aucune résolution des problèmes politiques clé. »

Alors que des balles réelles sont tirées au Caire, le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a demandé aux forces de sécurité d’« agir avec modération. »

Les leçons fondamentales de la Théorie de la Révolution Permanente de Léon Trotsky trouvent leur confirmation sanglante dans le récent massacre qui a été perpétré au Caire. La lutte pour la démocratie ne peut être menée que par une lutte impitoyable contre l’impérialisme, contre toutes les sections de la classe capitaliste et leurs complices politiques au sein de la classe moyenne. La tâche de la lutte pour les droits démocratiques incombe à la classe ouvrière comme partie intégrante d’une lutte indépendante révolutionnaire pour le socialisme et le pouvoir ouvrier.

Au cours des deux années de grèves et de protestations de masse organisées par les travailleurs et les jeunes depuis l’éviction de Moubarak en 2011, la bourgeoisie libérale et la partie de la classe moyenne argentée qui lui est la plus proche, ont ouvertement basculé dans le camp de la contre-révolution. En l’absence d’une direction socialiste au sein de la classe ouvrière, ils ont utilisé à leur avantage le mouvement de grève grandissant et les protestations populaires contre Moubarak.

Pendant qu’un groupe de milliardaires et de multimillionnaires égyptiens fournissent les fonds en tirant les ficelles en coulisses, les conditions politiques requises à la planification d’un coup d’Etat ont été créés par une coalition réactionnaire constituée d’organisations et de partis libéraux, nassériens et pseudo-gauches qui ont procuré à l’armée l’indispensable couverture « démocratique ».

Actuellement, alors que l’Egypte est sous la mainmise d’une dictature meurtrière, ces organisations soit soutiennent la répression soit tentent de brouiller les pistes.

Hamdeen Sabbahi, le dirigeant nassérien du Courant populaire égyptien, a cyniquement imputé la responsabilité du massacre aux Frères musulmans. Dans une déclaration, son parti a écrit que les FM avaient « choisi un scénario de confrontation avec l’Etat. » La déclaration a précisé vouloir « rejeter la tentative des Frères d’étendre le cercle de violence au Caire et aux gouvernorats, ainsi que leur ciblage des églises et des postes de police. » La déclaration a de plus lancé un appel à la population égyptienne à soutenir la police et l’armée dans « la lutte contre le terrorisme et le maintien de la volonté populaire. »

Avant la répression brutale de mercredi, de nombreux partis libéraux et de la pseudo-gauche avaient réclamé une répression contre les forces pro-FM. Karima al-Hefnawy, une adhérente influente du Parti socialiste égyptien avait dit : « Il s’agit d’un sit-in violent et armé, et chaque gouvernement a le droit de le disperser en recourant à la loi, mais les gens disent que si le gouvernement ne le disperse pas, nous le ferons nous-mêmes. »

Shadi Ghazali Harb, le fondateur du Parti libéral al-Wa`y (Conscience) et ancien dirigeant de la Coalition jeunesse révolutionnaire maintenant dissoute, a dit que « ces sit-in devraient être démantelés par tous les moyens… malheureusement, il y aura des blessures et probablement des morts. »

Ces forces libérales et de « gauche » ont du sang sur les mains. Elles sont politiquement responsables du meurtre de masse de manifestants pacifiques, dont des femmes et des enfants.

Une autre section de politiciens libéraux qui avaient fourni un soutien politique essentiel en faveur de la prise de pouvoir de l’armée s’efforcent à présent à camoufler leur responsabilité pour le massacre. Dans un geste de cynisme absolu, le dirigeant libéral et le vice-président égyptien chargé des Affaires étrangères, Mohamed ElBaradei, a démissionné du poste qu’il occupait au sein du gouvernement fantoche de la junte.

Dans une lettre adressée au président Adly Mansour, ElBaradei a écrit : « Il m’est devenu très difficile de continuer à assumer la responsabilité de décisions avec lesquelles ne je suis pas d’accord et dont je redoute les conséquences. Je ne peux pas prendre la responsabilité d’une seule goutte de sang. »

Est-il possible de douter que la lettre d’ElBaradei a été rédigée en étroite concertation avec le Département d’Etat américain qui craint que cet agent politique protégé ne serait d’aucune utilité aux Etats-Unis s’il se trouvait totalement compromis du fait de son association avec l’armée ?

Les charlatans petit-bourgeois que sont les Socialistes révolutionnaires (SR) qui, avant le coup d’Etat avaient étroitement collaboré avec les partis favorables à l’armée, tentent aussi de camoufler leur rôle en se faisant passer pour des critiques de ces partis. Ils écrivent : « Un grand nombre de ceux qui se sont décrits comme des libéraux et des gauchistes ont trahi la révolution égyptienne, menée par ceux qui ont participé au gouvernement al-Sissi. Ils ont vendu le sang des martyrs pour blanchir l’armée et la contre-révolution. Ces gens ont du sang sur les mains. »

Quelle tromperie cynique! La bourgeoisie libérale n’a pas « trahi » la révolution. Elle a agi de manière parfaitement prévisible conformément à ses intérêts de classe pour écraser l’opposition populaire et restaurer l’infrastructure d’un Etat policier. Ce sont les SR qui ont joué le rôle le plus répugnant en promouvant le mouvement pro-armée Tamarod, en côtoyant les forces qui ont organisé et soutenu le complot, et en se présentant comme des révolutionnaires.

Les SR ont participé à la campagne menée par Tamarod (‘Rebelle’), un complot financé et appuyé par d’anciens éléments du régime Moubarak qui ont canalisé derrière l’armée le mécontentement de masse à l’égard de Morsi et des FM. Les dirigeants de Tamarod Mahmoud Badr et Mohamed Abdel Azis, qui avaient été acclamés par les SR à leur quartier général, se sont tenus de part et d’autre de al-Sissi lorsque celui-ci a annoncé le coup d’Etat à la télévision. Tamarod et ses alliés, dont les SR, ont tous du sang sur les mains.

Les événements sanglants du 14 août ne signifient pas la fin de la révolution, mais son baptême du feu alors que les différentes forces politiques révèlent de plus en plus ouvertement leur loyauté de classe. La classe ouvrière n’a pas participé aux protestations de masse contre Morsi dans le but de remettre au pouvoir les satrapes militaires de la dictature de Moubarak. Lorsque l’armée cherchera à élargir sa répression contre les FM en une attaque généralisée contre la classe ouvrière, elle se heurtera à une résistance implacable.

(Article original paru le 15 août 2013)