Mort de Nelson Mandela, ex-président de l'Afrique du Sud

Par Patrick O'Connor
8 décembre 2013

Le dirigeant de longue date du Congrès national africain (ANC) et premier président de l'Afrique du Sud post-apartheid, Nelson Mandela, est mort le 5 décembre à Johannesburg à l'âge de 95 ans d'une longue maladie respiratoire, .

La mort de Mandela a été accompagnée d'un déluge d'hommages de la part des dirigeants mondiaux, chacun cherchant à dépasser les autres dans la présentation la plus mièvre de Mandela comme une sorte de saint laïc. Le président américain Barack Obama a qualifié l'ex-dirigeant de l'ANC de « l'un des êtres humains les plus influents, courageux et profondément bon avec lequel chacun de nous aura partagé son temps sur cette terre, » tandis que son prédécesseur, George W. Bush, l'a décrit comme « l'une des grandes forces de la liberté et de l'égalité de notre temps. »

Ce qui sous-tend cette rhétorique cynique de la part des criminels de guerre qui occupent ou ont occupé la Maison blanche, ainsi que de leurs alliés à la tête des gouvernements du monde entier, est une reconnaissance sincère pour les services inestimables rendus par Mandela à l'élite dirigeante d'Afrique du Sud et à l'impérialisme mondial. Mandela s'est servi de ses qualités politiques et de son courage politique, qui sont indéniables, pour écarter le risque d'une révolution sociale en Afrique du Sud, démantelant le régime de l'Apartheid tout en défendant le capitalisme et en protégeant la propriété et la richesse des dirigeants blancs du pays et les investissements des multinationales.

Mandela, nommé Rolihlahla Mandelaest, est né le 18 juillet 1918 dans la province du Cap alors que l'Afrique du Sud était un dominion britannique. Né dans une famille d'origine principalement Xhosa, Mandela a reçu le nom de Nelson quand il s'est inscrit dans une école dirigée par des missionnaires méthodistes britanniques. En 1939, il a commencé à suivre les cours de l’Université de Fort Hare, où il a rencontré le futur dirigeant de l'ANC Oliver Tambo.

Après s'être rendu à Johannesburg, sans avoir le permis qu'exigeait le régime de l'Apartheid, Mandela a travaillé illégalement en tant que veilleur de nuit dans un puits de mine avant de rencontrer une grande figure de l'ANC, Walter Sisulu, qui lui a par la suite trouvé un poste de clerc en apprentissage dans un cabinet d'avocats blancs. Il a étudié en même temps pour terminer son diplôme de droit à l'Université de Witwaterstand, l'une des seulement quatre universités qui acceptaient des noirs sur certaines formations spécialisées.

Mandela a rejoint l'ANC en 1943 et fut l'un des cofondateurs de l'organisation de jeunesse de l'ANC l'année suivante. En 1950, il était devenu membre du Comité exécutif national de l'ANC. Dès le début de sa vie politique, Mandela était hostile au Marxisme et à toute perspective consistant à organiser la classe ouvrière dans une lutte révolutionnaire contre le régime de l'Apartheid et le système capitaliste qu'il servait.

En 1950, il s'est opposé à l'organisation d'une grève générale du prolétariat de Johannesburg pour la Fête du travail, et a participé aux tentatives de s'opposer physiquement aux réunions organisées par le Parti communiste (PC) d'Afrique du Sud. Cette grève massive fut cependant un succès et démontra l'énorme pouvoir social de la classe ouvrière urbaine qui se formait. Cet incident a eu un effet important sur Mandela. Il a par la suite développé des liens étroits avec le PC.

Les staliniens d'Afrique du Sud, comme leurs homologues dans tous les pays, avançaient la théorie des « deux étapes », d'après laquelle les pays coloniaux ou semi-coloniaux étaient condamnés à devoir d'abord passer par une période de développement capitaliste « démocratique », sous la direction des couches soi-disant progressistes de la bourgeoisie nationale, la lutte pour le socialisme étant reportée à un futur indéterminé. La théorie des « deux étapes » a été avancée pour la première fois par Joseph Staline en URSS dans le cadre de l'assaut lancé par la bureaucratie contre-révolutionnaire contre la perspective marxiste internationaliste défendue par Leon Trotsky et l'Opposition de gauche.

Trotsky, et la quatrième internationale qu'il a contribué à créer en 1938, défendait la théorie de la révolution permanente, qui expliquait que dans les pays coloniaux ou opprimés seule une lutte pour que la classe ouvrière obtienne le pouvoir peut faire progresser la lutte contre l'impérialisme et assurer une véritable libération nationale ainsi que des droits démocratiques et sociaux pour les travailleurs et les masses opprimées. Cette révolution serait permanente en ce que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pourrait pas se cantonner à des tâches démocratiques et serait poussée à adopter des mesures à caractère socialiste, se tournant en même temps vers la classe ouvrière des pays capitalistes avancés dans une lutte unie pour la révolution socialiste mondiale.

Mandela était certainement au courant de la perspective de la Quatrième internationale, en 1948 il a rencontré le trotskyste sud-africain Isaac Tabata. Mandela a dit plus tard à son biographe officiel Anthony Samson que : « Ce fut difficile pour moi de répondre à ses arguments. Je n'ai pas voulu continuer à débattre avec ce gars parce qu'il me démolissait trop facilement. »

Le dirigeant de l'ANC s'est servi des staliniens pour soumettre la classe ouvrière d'Afrique du Sud à une perspective nationaliste bourgeoise. La Charte de la liberté adoptée par l'ANC en 1956 a été rédigée par un membre du PC, Rusty Bernstein. Dans un article publié la même année, Mandela a expliqué que cette charte n'était « en aucun cas un projet pour l'établissement d'un état socialiste. »

Si ce document appelait à la nationalisation des banques, des mines d'or et des terres, poursuivait Mandela, ces mesures auraient néanmoins un caractère capitaliste : « en brisant et en démocratisant ces monopoles nous ouvriront de nouveaux champs pour le développement d'une classe bourgeoise non-européenne prospère. Pour la première fois dans l'histoire de ce pays, la bourgeoisie non-européenne aura l'opportunité de posséder en son propre nom des manufactures et des usines, le commerce et les entreprises privées vous connaître un boom et fleurir comme jamais auparavant. »

La perspective du « capitalisme noir » en Afrique du Sud est restée au cœur de la carrière politique de Mandela, à travers toutes ses vicissitudes, au cours des cinq décennies suivantes.

En 1961, Mandela a pu se défendre contre des accusations de trahison soulevées par le régime de l'Apartheid, il a été acquitté après six années de procédures. Peu après, cependant, Mandela est revenu d'une tournée de six mois à l'étranger destinée à trouver des soutiens et a été une nouvelle fois arrêté après que la CIA américaine ait prévenu ses collègues Sud-africains. Lui et ses coaccusés ont été emprisonnés et finalement jugés pour infraction à la Loi sur le sabotage et à la Loi sur la suppression du communisme, ils ont été considérés complices de plus de 200 actes de sabotage qui visaient à aider la guérilla et faciliter une révolution violente ainsi qu'une invasion armée.

Mandela encore développé sa stature au sein de l'ANC avec un discours de défi dans lequel il a juré de mourir si nécessaire pour détruire l'Apartheid, tout en rejetant en même temps les allégations selon lesquelles il aurait été communiste. Il a déclaré à la Cour : « la réalisation de la Charte de la liberté ouvrirait de nouveaux champs à une population africaine prospère de toutes les classes, y compris la classe moyenne. L'ANC n'a jamais à aucun moment de son histoire défendu un changement révolutionnaire de la structure économique du pays, elle n'a également, pour autant que je m'en souvienne, jamais condamnée la société capitaliste. »

Déclaré coupable en 1964, Mandela et les autres accusés ont été condamnés à la prison à perpétuité, l'essentiel de cette peine a été servie sur l'île de Robben, au large de la ville du Cap.

Au milieu des années 1980, le gouvernement a traversé une énorme crise, avec une montée des grèves de masse et des révoltes des travailleurs et des jeunes dans tous les Township (banlieues pauvres réservées aux non-blancs) et les villes d'Afrique du Sud. Depuis sa prison, Mandela était courtisé par les principaux responsables des grandes entreprises, qui reconnaissaient la menace révolutionnaire venant d'en-bas et voyaient en Mandela leur meilleur espoir pour calmer politiquement la situation.

Le régime de l'Apartheid a commencé à négocier avec le dirigeant de l'ANC en 1985, l'année même où il déclarait la loi martiale pour tenter de supprimer les luttes insurrectionnelles menées par les jeunes noirs de la classe ouvrière. Ces négociations ont abouti à la libération de Mandela en 1990. Des élections multi-partîtes en 1994 ont permit à l'ANC de prendre le pouvoir avec 62 pour cent des voix, et Mandela est devenu président, un poste qu'il a occupé cinq ans, jusqu'en 1999.

Mandela et l'ANC sont arrivés au pouvoir après avoir passé un accord secret, comme l'explique Anthony Samson, « pour réduire les déficits, pour des taux d'intérêts élevés et pour une économie ouverte, en échange de l'accès à un prêt du FMI de 850 millions de dollars, si nécessaire » Ce qui était implicite dans toutes les négociations sur la fin de l'Apartheid, ce fut l'assurance que la propriété, la richesse, et les intérêts commerciaux de l'élite blanche comme les capitaux financiers internationaux seraient protégés.

Mandela a mis en garde les Sud-africains ordinaires contre tout espoir que le nouveau gouvernement allégerait la pauvreté massive du pays. « Nous devons nous débarrasser de la culture de l'assistanat qui mène à penser que le gouvernement doit nous donner promptement tout ce que nous demandons, » a-t-il déclaré. Le New York Times notait jeudi que Mandela avait également dit aux travailleurs « serrez vos ceintures » et « acceptez de bas salaires pour que les investissements affluent. »

En même temps, Mandela courtisait les ultra-riches du pays. La nécrologie du Guardian note son « attachement aux charmes des très riches. » Le journal expliquait : « L'argent lui tournait la tête. Donc, une fois libéré, il passait ses vacances dans une île des caraïbes qui appartenait à l'homme d'affaire irlandais Sir Tony O'Reilly et lui donnait le feu vert pour qu'il rachète le plus grand groupe de presse d'Afrique du Sud en anticipant que son ''argent magique'' donnerait du pouvoir aux noirs dans les médias. Il a permis que le mariage de sa fille Zinzi soit organisé chez le roi des casinos, Sol Kerzner. Il se faisait prêter les maisons des riches et traversait l'Afrique du Sud dans leurs avions privés. »

Le désastre économique et social maintenant évident en Afrique du Sud constitue une mise en accusation du rôle de Mandela dans la préservation du pouvoir capitaliste et de sa perspective de promouvoir une « bourgeoisie non-européenne. »

La fin de l'Apartheid a vu la population du pays gagner la capacité de voter et obtenir d'autres droits démocratiques qui lui étaient refusés sous l'Apartheid – mais cela n'a pas changé la division fondamentale de la société, qui tient à la classe et non à la race.

Près de 20 ans après la fin de l'Apartheid, l'Afrique du Sud reste l'une des sociétés les plus inégalitaires au monde. Des niveaux grotesques d'exploitation et de pauvreté affectent la plupart de la population, et un peu plus de 50 pour cent d'entre eux vivent sous le seuil de pauvreté officiel. Officiellement, le chômage est à 25 pour cent de la main d'oeuvre, mais le niveau réel est bien plus élevé. L'Afrique du Sud a la plus importante population touchée par le HIV/Sida au monde, dont 450 000 enfants. Les données officielles montrent que seulement 28 pour cent des malades reçoivent un traitement. L’espérance de vie n'était que de 58 ans en 2011, parmi les plus basses au monde.

De l'autre côté de la société, une petite minorité qui comprend maintenant une couche de membres de l'ANC, d'ex-staliniens, et de syndicalistes ont amassé une richesse personnelle énorme. Le pays a maintenant le plus grand nombre de milliardaires en dollars de toute l'Afrique, 14 contre 2 il y a dix ans.

Mandela est mort au moment même où les tensions sociales et politiques en Afrique du Sud ont atteint leur point d'ébullition. L'ANC et ses alliés staliniens et syndicaux sont profondément méprisés par la classe ouvrière, et le gouvernement de son successeur, Jacob Zuma, traverse une crise d'une ampleur sans précédent.

La crise croissante du capitalisme mondial a vu une accélération de la tendance des grandes multinationales du secteur minier et d'autres secteurs à faire baisser les salaires et les conditions de travail de la classe ouvrière Sud-africaine, pendant que l'élite dirigeante du pays cherche à attirer des investissements, en compétition avec les autres plates-formes à bas salaire en Afrique et ailleurs. Ces processus ont générés d'énormes tensions sociales.

Le massacre cette année par la police des mineurs de platine en grève à Marikana a été l'expression de l'hostilité bien ancrée dans le gouvernement de l'ANC et ses alliés des syndicats contre les aspirations des travailleurs ordinaires qui demandaient un niveau de vie et des conditions de travail décents. Cela a également révélé l'énorme vide politique qui s'est creusé. Un gouvernement qui affirme incarner la lutte pour la fin de l'Apartheid a mené un massacre de travailleurs qui rappelle les massacres de Sharpeville et de Soweto, les pires crimes du régime de l'Apartheid.

La mort de l'ex-président sera inévitablement suivie dans la période à venir de troubles sociaux et de grèves qui vont une fois de plus montrer la nécessité d'une révolution socialiste en Afrique du Sud.

(Article original paru le 6 décembre 2013)