Les partis politiques tunisiens reprennent le «dialogue national» et votent sur la constitution

Par Antoine Lerougetel et Johannes Stern
10 janvier 2014

À l'approche du troisième anniversaire de la révolution tunisienne, l'élite dirigeante divisée du pays reprend son «dialogue national» qui vise à empêcher la reprise des luttes ouvrières de masse comme celles qui ont fait tomber l'ex-dictateur Zine Abedine Ben Ali le 14 janvier 2011.

Vendredi l'assemblée nationale tunisienne a commencé à voter sur une nouvelle constitution. 177 des 184 députés présents ont approuvé son titre et votent maintenant ce document article par article. Après le vote de samedi, 12 des 146 articles ont déjà été adoptés. Le vote final sur l'ensemble de la constitution est prévu pour le 14 janvier et doit passer avec une majorité des deux tiers.

Le 14 décembre, Houcine Abbassi, secrétaire général de la principale confédération syndicale tunisienne, l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), a annoncé que Mehdi Jomaa serait le nouveau Premier ministre désigné pour former un nouveau gouvernement de transition et préparera de nouvelles élections. «Avec beaucoup de patience, nous avons surmonté les difficultés et aujourd'hui nous sommes parvenu à un consensus sur une personnalité nationale qui formera un gouvernement neutre», a affirmé Abbassi.

La désignation de Jomaa avait initialement suscité l'opposition du Front du salut national (FSN), la principale grande coalition d'opposition qui va des ex-piliers du régime de Ben Ali, comme le parti Nidaa Touns, jusqu'au Front populaire (FP) qui rassemble des nationalistes arabes et des organisations de la pseudo-gauche. Il est actuellement ministre de l'industrie dans la coalition gouvernementale rassemblant trois partis (la «troïka») et dirigée par le parti islamiste Ennahda.

«Le dialogue national est entré dans de nouveaux labyrinthes. Il était censé s'appuyer sur le consensus», a déclaré Beji Caid Essebsi, dirigeant de Nidaa Tounes, immédiatement après la désignation de Jomaa. Essebsi était le Premier ministre de la Tunisie de février à décembre 2011, et un responsable de longue date sous les dictatures de Ben Ali et de son prédécesseur Habib Bourguiba.

Hamma Hammami, porte-parole du FP, et dirigeant du Parti ouvrier maoïste, a déclaré sur Mosaique FM le 16 décembre qu'aucun consensus n'avait été trouvé pour la désignation de Jomaa, et que son parti s'était abstenu de voter. Il a déclaré que le FP ne ferait pas partie du nouveau gouvernement mais rencontrerait d'autres partis d'opposition du FSN pour établir leur position finale.

Le 20 décembre cependant, le FSN a clairement dit qu'il continuerait à soutenir le «dialogue national». Le secrétaire général de Nidaa Tounes, Taieb Baccouche a déclaré que les principales forces du FSN, Nidaa Tounes et le PF, «sont parvenues à un accord pour renouer le dialogue national».

Après la reprise du dialogue, Boussairi Bouabdelli, chef du Parti républicain maghrébin, a résumé les plans de l'élite dirigeante tunisienne et de ses partisans petits-bourgeois «de gauche» : «Nous avons accepté le nouveau gouvernement, la date des élections et la nouvelle constitution seront prêtes d'ici le 13 janvier pour que nous puissions fêter le 14 janvier, le troisième anniversaire de la révolution.»

Ce qui est cyniquement présenté comme un chemin vers la démocratie ou même l'atteinte des objectifs de la révolution est en réalité une tentative de l'élite dirigeante tunisienne de surmonter sa crise politique et de rapiécer un gouvernement de transition technocratique hostile aux aspirations sociales et démocratiques de la classe ouvrière, la principale force derrière la révolution.

En octobre, la Troïka et le FSN avaient trouvé un accord sur une «feuille de route» qui fixait des échéances pour finir la rédaction de la nouvelle constitution, nommer un nouveau Premier ministre et un nouveau gouvernement technocratique et préparer de nouvelles élections pour l'année prochaine. Cette feuille de route a été établie par le «quartet», une initiative lancée par l'UGTT et l'UTICA, le syndicat des patrons tunisiens.

La volonté de factions politiques rivales de la bourgeoisie tunisienne de continuer le dialogue vient d'un contexte de crise économique et sociale qui se fait plus intense en Tunisie et dans toute la région.

Une récente analyse d'Al-Monitor mettait en garde: «Étant donné le nouveau climat politique, il y a moins de place pour les aigreurs chroniques à propos des espoirs déçus. D'après un sondage de novembre réalisé par le ''Forum des sciences sociales'', 89 pour cent des Tunisiens se plaignent que leur ''niveau de vie était meilleur avant la révolution''. C'est de ce genre de choses que sont faites les frustrations dangereuses.»

L'article conclut: «Mettre fin à l'impasse est devenu la seule option. Après des mois d'attitudes intransigeantes, les principaux partis politiques étaient prêts à faire des compromis, aussi pénibles soient-ils. Ironiquement, les événements en Égypte ont aidé à combler l'écart. Pour les islamistes comme pour les laïcs, il est devenu évident que le ''scénario égyptien'' ne pouvait pas se reproduire en Tunisie.»

En Égypte, le président islamiste déchu Mohamed Morsi et les Frères musulmans ont refusé de former un gouvernement de salut national avec l'armée pour mieux contrôler la classe ouvrière. Quand la colère des masses contre Morsi a éclaté fin juin de l'année dernière, l'armée et ses partisans libéraux et «de gauche» ont organisés un coup d'État préventif pour empêcher un soulèvement de la classe ouvrière.

Ameur Lariadh, président du bureau politique d'Ennahda, a déclaré dans un entretien récent: «Ce qui s'est passé en Égypte a pesé dans la balance. Cela a encouragé les compromis et découragé les tentations folles de faire un coup d'État.»

Ayant observé que la répression de plus en plus intense de la junte égyptienne n'est pas parvenue à stabiliser la situation, l'élite dirigeante tunisienne – au moins pour le moment – s'engage dans un dialogue national pour trouver un meilleur mécanisme pour mater la classe ouvrière et préparer de nouvelles attaques contre elle.

Jomaa, qui n'est affilié à aucun parti, incarne le caractère réactionnaire d'un gouvernement technocratique qui pourrait émerger du «dialogue national». Il a été nommé au gouvernement en février 2013 après le meurtre du politicien d'opposition laïc Chokri Belaid attribué à des extrémistes islamistes, afin de surmonter la colère populaire contre le gouvernement islamiste.

En tant que ministre de l'industrie du gouvernement du Premier ministre actuel Ali Larayedh (du parti Ennahda), il est pour la poursuite de toutes les politiques pro-impérialistes et anti-ouvrières du régime Ben Ali par les islamistes. En juin, la troïka a signé un accord provisoire pour un prêt de 1,7 milliard de dollars avec le Fonds monétaire international (FMI) en s'engageant à imposer des mesures d'austérité, dont une coupe de 5 pour cent dans les dépenses publiques. Le gouvernement a également déclaré qu'aucune augmentation de salaire n'est à espérer pour 2014.

Jomaa a lui-même des liens étroits avec l'impérialisme, ayant travaillé pour des multinationales occidentales comme American Hutchinson Aerospace et le géant français du pétrole Total.

D'après le quotidien français Le Monde, «les Occidentaux ont pesé de tout leur poids dans le choix du nouveau premier ministre tunisien [...] Les principaux ambassadeurs de l'Union européenne et celui des Etats-Unis se sont réunis début décembre à Tunis. Ensemble, ils se sont mis d'accord pour promouvoir la candidature de M. Jomaa ».

Le Tunis Times a fait savoir que les dirigeants du Front populaire ont rencontré l'ambassadeur américain en Tunisie Jacob Walles le 24 décembre, «à la lumière des résultats du dialogue national».

Les liens entre le FP et l'impérialisme américain ainsi que son alliance avec les restes du régime Ben Ali dans Nidaa Tounes montrent son caractère entièrement contre-révolutionnaire. Quelques jours seulement après la rencontre avec Walles, Hamma Hammami a clairement dit dans un long entretien accordé au journal libanais al-Safir que le Front populaire est prêt à soutenir l'installation d'un nouveau gouvernement réactionnaire consacré au maintien de l'ordre.

«Dans les jours ou les semaines qui viennent», a prévenu Hammami, «je vais modeler le futur de la Tunisie. Il ne fait aucun doute que, en dépit de l'insatisfaction face à ce qu'il s'est passé samedi dernier [la sélection de Jomaa], il y a un résultat certain: le gouvernement de M. Ali Laarayedh démissionnera inévitablement. Cela, en soi, est une étape positive et importante et une revendication essentielle.»

Il a ajouté: «Le gouvernement a un programme à appliquer. Il a des aspects liés à la sécurité, comme la lutte contre le terrorisme et la réforme du système de sécurité. Ce sont des questions urgentes.»

(Article original paru le 8 janvier 2013)