Coup militaire lors des manifestations de masse au Burkina-Faso

Par Antoine Lerougetel
4 novembre 2014

L'armée a organisé un coup d'Etat jeudi à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, après des manifestations de masse mardi dernier contre le projet du président de ce pays ouest-africain enclavé, Blaise Compaoré, de changer la Constitution afin de briguer encore une fois la présidence.

Camporé avait pris le pouvoir lors d'un putsch militaire le 15 octobre 1984 au cours duquel le président Thomas Sankara, qui prenait modèle sur le régime castriste, fut assassiné. Compaoré a bénéficié depuis du soutien de Paris et de Washington. Sous sa présidence, le Burkina-Faso a coopéré étroitement avec l'intervention militaire française en Côte d'Ivoire en 2011 et avec la guerre actuelle au Mali.

Il fut chef d'Etat du Burkina-Faso pendant 27 ans, effectuant deux septennats comme président, puis deux quiquénnats ; le second touchait à sa fin.

Jeudi, avec semble-t-il la complicité de l'armée, des centaines de manifestants ont envahi et saccagé le parlement où les députés devaient voter le prolongement de l'éligibilité de Compaoré à la présidence. La foule a aussi investi le bâtiment de la TV et de la radio publiques.

Après la chute de Compaoré, qui a fui en Côte d'Ivoire pour se réfugier auprès du régime d'Alassane Outtara, installé par Paris, une brève lutte pour le pouvoir s'est développée au sein de l'armée. Samedi, celle-ci a nommé comme président intérimaire un proche de Compaoré, le lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida, officier de la garde présidentielle.

Ce dernier a déclaré: « J'assume les responsabilités de chef de cette transition et de chef de l'Etat pour assurer la continuité de l'Etat » et « une transition démocratique. »

Une réunion de l'opposition officielle pro-impérialiste, connue sous le nom de « Chef de file de l'Opposition », qui rassemble plusieurs partis et associations civiles a ayant eu des pourparlers avec l'ambassadeur français jeudi, a appelé à un rassemblement dimanche matin afin de prévenir le rejet massif d'un régime militaire et réclamer sa propre participation au coup d'Etat.

Sa déclaration proclame: « De façon unanime, les participants ont réaffirmé la nécessité d’une unité d’action … la victoire issue de l’insurrection populaire appartient au peuple et par conséquent la gestion de la transition lui revient légitimement et ne saurait être en aucun cas confisquée par l’armée. » Elle continue cependant en promettant de poursuivre son soutien à l'impérialisme français et américain: « La concertation a réaffirmé le caractère démocratique et civil que doit avoir cette transition en vue de permettre au Burkina Faso de respecter ses engagements régionaux et internationaux ».

Ceci s'accorde avec la position du gouvernement français, qui a appelé au « calme » au Burkina-Faso.

Le gouvernement américain lui, a déclaré: « Nous faisons appel à tous les partis, y compris les forces de sécurité, à en finir avec la violence et au retour au processus pacifique [construit] sur des progrès démocratiques durement gagnés. »

Des manifestants hostiles au coup d'Etat se sont rassemblés dimanche à la place de la Nation à Ouagadougou et auraient dénoncé le chef d'état-major de l'armée. Le Monde cite des manifestants qui demandaient: « Notre pays est dans les mains de qui exactement ? Ces militaires qui ont pris le pouvoir, ils sont qui exactement ? On ne sait pas s'ils sont les gars de Blaise Compaoré, on ne sait pas ce qu'ils veulent... »

Un manifestant, Désiré, a dit: « Tout le monde est déçu, on ne comprend pas. C'est le même système qu'ils veulent maintenir et là nous on en a marre, toute la jeunesse en a marre. C'est pas seulement le départ du président qu'on veut mais aussi de tout son système. »

Dimanche soir, l'armée a investi la place de la Nation et l'a bloquée et a aussi supprimé les émissions de la télévision nationale. Elle a aussi organisé des réunions à huis clos avec les chefs de l'opposition.

L'armée et l'opposition bourgeoise cherchent à étouffer la colère des masses contre le régime burkinabé néo-colonial discrédité qui collabore étroitement avec les puissances impérialistes.

Cette révolte est la dernière d'une série de mouvements de masse contre le régime de Compaoré et contre la vie chère, brutalement réprimés en 2007 et 2011, pendant le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière en Egypte et en Tunisie. Ancienne colonie française avec une population de 17 millions, le Burkina-Faso est un des pays les plus pauvres du monde. Il fut colonisé par la France en 1896 et accueille une base militaire française à partir de laquelle celle-ci mène des opérations à travers toute la région.

Le porte-parole du Chef de file de l'Opposition, Zephirin Diabré, est député à l'Assemblée nationale, siège actuellement au gouvernement comme ministre du Commerce, de l'Industrie et des mines, de l'Economie, des Finances et du Plan. En 2006, il a rejoint le groupe Areva, pour y diriger les opérations de sa division Afrique et Moyen-Orient. Il a quitté le groupe Areva en 2011 pour faire du travail de conseil dans le domaine du financement minier. Depuis le 1er mars 2010, il préside l'Union pour le progrès et le changement (UPC).

La crainte de l'impérialisme d'un possible « Printemps africain » et sa peur de révoltes populaires contre ses truchements locaux sont bien exprimées dans une lettre envoyée par François Hollande à Compaoré, datée du 7 octobre et publiée par le magazine Jeune Afrique le 30 octobre. Dans cette lettre Hollande le prie de ne pas essayer de s'accrocher au pouvoir –un évènement qui risquerait de provoquer une révolte, déstabiliserait la région et la capacité de la France de maintenir le contrôle sur ses ressources, surtout l'uranium extrait par Areva dans le Sahel.

Hollande conseillait à son ami « Blaise » de ne pas prendre « les risques d'un changement non-consensuel de Constitution ». Hollande le remercie pour « l'engagement du Burkina Faso en faveur du rétablissement de la stabilité au Mali et [pour son] soutien au dialogue mené à Alger » qui « devrait aboutir, nous l'espérons, à un accord de paix entre le gouvernement et les groupes armés. »

Hollande ajoutait: « la contribution des voisins du Mali à la Minusma [La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, menée par la France] est indispensable, notamment en ce qui concerne la sécurisation des zones où l'armée malienne n'est plus présente ... L'engagement du contingent burkinabé et sa connaissance du terrain est précieux. »

Pour récompenser Compaoré s'il acceptait de démissionner sans problèmes, Hollande lui promet une sinécure dans la diplomatie internationale: « Vous pourriez alors compter sur la France pour vous soutenir, si vous souhaitez mettre votre expérience et vos talents à la disposition de la communauté internationale. »