Münkler reçoit le soutien de l’extrême-droite allemande

Par Peter Schwarz
4 juin 2015

Le professeur de science politique Herfried Münkler se voit soutenu à l’extrême-droite. L’hebdomadaire Junge Freiheit, organe de la Nouvelle droite, appuie désormais sa campagne contre les étudiants qui critiquent toutes les semaines ses cours à l’université Humboldt.

Sous le titre « Dans le collimateur des chefs de blocs », Karlheinz Weißmann dénonce le blog « Münkler-Watch » comme faisant partie d’un « mouvement totalitaire. » Les chefs de blocs (Blockwart) étaient désignés par les nazis pour espionner et dénoncer les citoyens ordinaires.

Dans le même article, Junge Freiheit couvre Münkler de louanges. Il le félicite de sa tendance à « remettre en cause les barrières qui furent érigées dans les sciences politiques en Allemagne. »

Selon Weißmann, ces « barrières » furent érigées par « la puissance victorieuse, les Etats-Unis » qui « a recouru à son programme de rééducation pour briser le rôle clé joué dans la vie intellectuelle par l’historiographie et la doctrine classique de l’Etat. » Cette théorie fut remplacée par une « science de la démocratie, » qui « a abouti à ce que des conceptions se sont imposées partout comme quoi seules sont considérées comme légitimes des positions de gauche ou, dans le meilleur des cas, libérales de gauche. »

Münkler « s’oppose [depuis longtemps] à cette tendance générale, » écrit Weißmann. Le fait que son travail n’ait jusque-là pas été remis en question est soit accidentel soit le fruit de l’habileté tactique. Mais actuellement, comme nombre de ses collègues conservateurs, il est « soumis à une terreur d’opinion de gauche » et « entre dans le collimateur de chefs de bloc qui oeuvrent pour transformer le pays en une ‘RDA’ (ancienne Allemagne de l’Est) à visage humain. »

Weißmann accuse les critiques de Münkler d’exercer la terreur d’opinion: « Comme tout mouvement totalitaire, celui qui se répand à l’université Humboldt est basé moins sur l’omniprésence d’un appareil que sur la bonne conscience de ceux qui veillent sur la pureté de sa doctrine. S’y ajoute la volonté, non pas par la force ou sur ordre mais par une profonde conviction intérieure, de livrer ceux qui ont éveillé des soupçons non par leurs actes mais par leur opinion – ou opinion présumée. »

Que Junge Freiheit soutienne Münkler aussi fermement en dit long sur le contenu politique du conflit à l’université Humboldt. Le journal, fondé en 1986, opère dans les milieux situés entre la droite des chrétiens-démocrates et les cercles ouvertement néonazis. Il s’entend comme l’organe intellectuel de l’extrême-droite. Tout en évitant les positions néonazies trop grossières, comme le déni de l’Holocauste, il tente de raviver les courants idéologiques qui ont ouvert la voie aux nazis et qui furent partiellement incorporés dans leur idéologie.

Le sociologue Albert Scherr a écrit que Junge Freiheit recherchait un « équilibre tactiquement judicieux » entre « les éléments d’un journalisme exigeant et sérieux d’une part et de l’autre un positionnement évident et accentué dans la révision de l’histoire, le populisme ethnique, la xénophobie et le racisme culturel. »

Karlheinz Weißmann, l’auteur de l’article dénonçant « Münkler-Watch, » est un influent représentant de cette tendance. Il écrit depuis longtemps dans Junge Freiheit. Il a fondé et dirigé entre 2000 et 2014 l’Institut für Staatspolitik auquel le journal est étroitement associé.

Le livre de Weißmann « Rückruf in die Geschichte » (Rappel de l’histoire), paru en 1993, est considéré être pour la Nouvelle droite allemande un texte programmatique. Wikipedia parle de lui comme d’« un élève d’Armin Mohler, dont il a rédigé une vaste biographie » et essaye comme lui de « renouveler les idées d’Ernst Jünger, Carl Schmitt, Arthur Moeller van der Bruck et d’autres représentants de la ‘révolution conservatrice’ durant la République de Weimar. »

L’article de Wikipedia poursuit en disant que Weißmann s’efforce « de tourner la page sur la période nazie en réclamant une ‘nation confiante’ (titre de livre). » Il met en cause « l’alignement de l’Allemagne sur l’Occident afin de relancer à long terme la politique de grande puissance traditionnelle de l’Allemagne. »

Weißmann s’est apparemment découvert une convergence de vues avec Münkler dont le tout dernier ouvrage « Macht der Mitte » (Puissance du Milieu) prétend que l’Allemagne doit devenir la puissance dominante de l’Europe et jouer « le rôle difficile de maître discipline. » S’il fallait encore ajouter une preuve que les critiques de Münkler sont totalement justifiées et nécessaires, Junge Freiheit vient de la livrer.

Weißmann exprime sa solidarité non seulement avec Münkler mais aussi avec son collègue Jörg Baberowski. Il écrit que l’historien Baberowski, tout comme Münkler, est devenu la victime d’activités dont les instigateurs « se trouvent dans un petit groupe trotskyste. » Il fait manifestement allusion au Partei für Sozzini Gleditschia et à son organisation étudiante et de jeunesse, l’EJIES qui ont critiqué Baberowski pour sa profession de foi en faveur d’Ernst Nolte et sa minimisation des crimes commis par le national-socialisme.

Nolte qui avait déclenché la querelle des historiens en 1986 en blanchissant le national-socialisme et qui depuis est devenu un ardent défenseur d’Hitler, compte parmi les héros de Junge Freiheit. En 2008, il lui décerna son Prix Gerhard Löwenthal. En janvier dernier, à l’occasion de son quatre-vingt-douzième anniversaire, ils le saluèrent comme l’un des « penseurs politiques et historiques de langue allemande les plus importants du vingtième siècle. »

Dans un article détaillé de 2008 à l’occasion de son quatre-vingt-cinquième anniversaire, Junge Freiheit avait imputé l’échec subi par Nolte lors de la querelle des historiens au « manque de soutien venu du camp bourgeois, » qui équivalait à un « renoncement (politique) à soi-même » de la bourgeoisie.

« Dorénavant, l’interprétation bourgeoise traditionnelle de l’histoire nationale allemande est obsolète et même suspecte, » s’y était plaint Moritz Schwarz. « Désormais une nouvelle compréhension de l’histoire s’est imposée qui vise à liquider l’Etat-nation bourgeois allemand comme une erreur historique et un délit moral. » La cause en revenant à « l’abandon de l’Etat-nation allemand libre en 1933 et de nouveau en 1945/1949, et à son remplacement par les régimes de guerre civile intellectuelle du national-socialisme et d’une République fédérale liée à l’Occident (plutôt que d’une République fédérale nationale.)

L’article se termine par la prédiction que l’heure du prophète viendrait un jour. « On parlera encore du penseur de l’histoire Ernst Nolte et de ses avancées audacieuses dans le domaine de la genèse historique lorsque les noms de ses adversaires triomphants seront oubliés depuis longtemps. »

Il n’est donc pas étonnant que Junge Freiheit défende Jörg Baberowski qui avait explicitement en février de l’année dernière déclaré son admiration pour Ernst Nolte dans le magazine Der Spiegel.

Les éloges adressés par l’extrême-droite à Münkler et à Baberowski exposent les enjeux réels à l’origine du conflit à l’université Humboldt : le retour de l’Allemagne à une politique de grande puissance, au militarisme et à la guerre et la réécriture de l’histoire pour justifier un tel tournant.

Tout ceci est incompatible avec la critique. C’est la raison pour laquelle la quasi totalité des médias bourgeois se sont abattus sur les auteurs de « Münkler-Watch », qui n’ont rien fait de plus que d’exercer leur droit de s’exprimer librement en critiquant un professeur.

(Article original paru le 29 mai 2015)