Au Caire, Hollande défend la junte tachée de sang de Sissi

Par Alex Lantier et Kumaran Ira
21 avril 2016

La visite du président français François Hollande au Caire dimanche et lundi, en offrant un soutien au dictateur égyptien Abdel Fattah al-Sissi, fut un exemple de la criminalisation de la politique européenne.

Avant même que Hollande ait quitté Paris, il faisait face à une critique croissante de ses liens avec le général qui s’est employé à écraser la révolution égyptienne qui avait commencé quand la classe ouvrière avait renversé Hosni Moubarak en 2011. Les méthodes que Sissi a employé depuis son coup d’état contre Mohamed Mursi, le président islamiste, sont infâmes. Il a massacré des milliers de manifestants pacifiques dans les rues en juillet et août 2013, emprisonné des dizaines de milliers de prisonniers politiques, et a imposé des condamnations à mort en masse contre les associés de Mursi dans des procès truqués.

Human Rights Watch a critiqué le « silence assourdissant » de la France sur les crimes de Sissi, notant la « gravité de la répression de la société civile, avec une augmentation draconienne de la torture, des incarcérations abusives, des disparitions forcées et de la violence […] sans précédent dans l’histoire égyptienne récente ». 

Le Parti socialiste (PS) de Hollande, lui-même engagée dans la répression policière brutale des manifestations de masse des lycéens et des étudiants des universités contre la réforme réactionnaire du droit du travail, a traité ces critiques avec un mépris affiché. Les responsables du PS ont indiqué clairement que la question des droits démocratiques ne saurait interférer avec les liens politiques et financiers que Hollande développe avec la junte Sissi. Des sources au palais présidentiel de l’Élysée ont déclaré que les questions des droits de l’homme seraient soulevées « de manière discrète et efficace. » 

Au moment où Hollande est arrivé au Caire, cependant, un scandale était en train de monter sur l’assassinat macabre de l’étudiant italien Giulio Regeni. Rome a été contraint de retirer son ambassadeur en Égypte, car il est de plus en plus clair que Regeni a été brutalement torturé puis assassiné par les autorités de police égyptiennes, qui ont confisqué ses papiers. 

La question des violations des droits de l’homme par la junte est venue dominer la conférence de presse sinistre organisée par Hollande et Sissi, laissant Sissi de plus en plus secoué et irrité. À un moment donné, Sissi a estimé qu’il n’avait plus aucune option sauf de mentir effrontément, déclarant : « Nous respectons la primauté du droit. Nous respectons les droits de l’homme, je veux insister sur ce point. » 

À ce moment-là, le président français est intervenu pour défendre Sissi, en prenant la question suivante sur les droits démocratiques, il a insisté pour dire qu’ils ne sont pas un obstacle à un travail agressif de la police. 

« Les droits de l’Homme ne sont pas une contrainte. Ils sont aussi une façon de lutter contre le terrorisme », a déclaré Hollande. Comme s’il informait le dictateur égyptien sur la manière dont il allait construire une démocratie florissante, Hollande a ajouté sur un ton aseptisé que la démocratie exige la « liberté de la presse et la liberté d’expression » et « un système judiciaire qui réponde à toutes les questions qui doivent être posées. » 

Hollande a insisté pour que les questions à Sissi sur les droits de l’homme ne soient pas prises comme une critique de son passif sanglant. « Il ne faut pas voir dans la question des droits de l’homme une attaque, mais une attente. C’est parce que nous sommes très attachés à ce que représente l’Égypte que cette question est légitime », a-t-il dit. 

Tout du long, Sissi a défendu ses politiques meurtrières sans aucune protestation significative de Hollande. « Les critères en Europe, qui sont au sommet du progrès et de la civilisation, ne peuvent prévaloir dans la situation que vit notre région, notamment l’Égypte. Nous sommes confrontés à des forces diaboliques qui essaient d’ébranler l’Égypte. », a dit Sissi, dénonçant « ces accusations qui visent à affaiblir la police, la justice. » 

Par la suite, en dépit de l’énorme pénurie en devises étrangères et du déficit budgétaire de l’Égypte, Sissi a signé des milliards d’euros de contrats avec des dizaines d’hommes d’affaires français, qui sont devenus les principaux fournisseurs notamment d’armes – y compris des avions de combat Rafale, de missiles et navires de guerre – pour la junte. En même temps, le ministre allemand de l’Économie, Sigmar Gabriel, a également été en visite au Caire avec une délégation encore plus importante d’hommes d’affaires allemands. 

La défense provocatrice de Hollande du Pinochet de l’Égypte face à la montée de l’horreur publique devant les crimes de la junte au Caire reflète l’approfondissement de la crise du pouvoir bourgeois sur les deux rives de la Méditerranée. La bourgeoisie européenne voit les appels nationalistes de Sissi et les méthodes brutales de son état policier comme essentiels pour bloquer une éruption renouvelée de la lutte des classes, et veiller à ce que l’Égypte reste une base fiable pour les opérations réactionnaires de l’OTAN dans la région, comme une nouvelle guerre en Libye. 

En même temps, le capitalisme européen et l’égyptien sont liés par leur crainte de la classe ouvrière. Bien plus, qu’au début de la révolution égyptienne en janvier 2011, la bourgeoisie européenne craint que la lutte sociale en Égypte puisse déclencher une explosion révolutionnaire au pays. Avec l’Union européenne (UE) discréditée par cinq années de politiques d’austérité sociale économiquement suicidaires, plus brutalement en Europe méridionale et orientale, les régimes à travers le continent chancellent. 

En France, Hollande est devenu le président le plus impopulaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Devant un mécontentement social explosif, il a imposé un état d’urgence réactionnaire après les attentats terroristes du 13 novembre à Paris pour stabiliser son gouvernement. Il se fonde entièrement sur la complicité passive de la bureaucratie syndicale et des partis de la pseudo-gauche comme le Front de gauche et le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) pour empêcher une mobilisation des travailleurs en défense des étudiants contre les assauts sanglants de la police lorsqu’ils protestaient contre la « loi travail » réactionnaire du PS. 

Dans ces conditions, Hollande et toute la bourgeoisie européenne considèrent la stabilisation de la junte Sissi et le blocage d’une lutte révolutionnaire renouvelée de la classe ouvrière en Égypte – et partout d’ailleurs – comme une question de vie ou de mort. 

Il y a un lien très direct et concret entre la suppression des luttes révolutionnaires en Égypte et l’État d’urgence en France. Hollande a discuté de sa réponse aux attaques du 13 novembre à Paris avec le dictateur égyptien, que Hollande aurait compté comme un ami personnel depuis 2014, avant de décider d’imposer l’état d’urgence dans toute la France. 

Le lendemain de l’attaque terroriste du 13 novembre à Paris, RFI a rapporté que Sissi avait appelé Hollande afin « de présenter ses condoléances et celles de l’Égypte […] Les relations entre les présidents Sissi et Hollande vont bien au-delà de simple protocole. Des sources françaises ont dit qu’il y a un lien « d’amitié » entre les deux hommes. Des sources officielles au Caire ont déclaré que les deux présidents ont discuté de la coopération renforcée dans la lutte contre le terrorisme, en particulier contre l’État islamique. » 

Le fait que Hollande se sente apparemment un lien plus profond avec l’homme fort de l’Égypte qui baigne dans le sang n’est, cependant, qu’un reflet personnel de la crise à laquelle font face leurs deux régimes. Des parallèles spécifiques existent, malgré les grandes différences entre l’Égypte et la France, dans les stratégies contre-révolutionnaires que les deux hommes ont apparemment discutées après les attaques du 13 novembre. 

Incitant à l’hystérie sur la menace posée par l’islamisme – par les Frères musulmans en Égypte, ou en France par des terroristes formés dans la guerre par procuration de l’OTAN en Syrie – ils agitent tous les deux le nationalisme pour essayer d’étouffer la lutte de classe. 

Le culte de l’armée et du leader dans l’Égypte de Sissi correspond aux appels de Hollande à l’extrême droite : l’imposition d’un état d’urgence d’abord utilisé lors de la guerre de la France contre l’indépendance de l’Algérie, et sa proposition de ressusciter la politique de la privation de la nationalité, utilisée pour lancer la déportation massive des Juifs de France vers les camps de la mort à travers l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est dans ce climat politique dégradé que le président français pourrait facilement s’accorder avec la junte Sissi sur la question des droits démocratiques. 

(Article paru d’abord en anglais le 20 avril 2016)