Trump menace de revenir sur la politique d’une seule Chine

Par Peter Symonds
13 décembre 2016

Le président des États-Unis nouvellement élu, Donald Trump, a intensifié hier la guerre des mots avec la Chine. Il a déclaré qu’il ne se sentait pas lié par la politique dite « Une seule Chine », qui a été le fondement de la diplomatie entre les deux pays depuis plus de 40 ans. Ses commentaires suivent sa conversation téléphonique avec la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen le 2 décembre, le premier contact direct entre les dirigeants américains et Taïwanais depuis 1979. 

S’exprimant sur Fox News, Trump a clairement fait savoir qu’il ne respecterait la politique d’Une seule Chine, qui reconnaît Beijing comme le seul gouvernement légitime de toute la Chine, que si le gouvernement chinois s’incline sur d’autres questions. « Je ne sais pas pourquoi nous devons être liés par une politique d’une seule Chine », a-t-il déclaré, « à moins que nous concluions un accord avec la Chine concernant d’autres choses, y compris le commerce ».

Trump a réitéré ce qui équivaut à des exigences lourdes pour la Chine. « Je veux dire, voyons, nous sommes très malmenés par la Chine avec la dévaluation ; les impôts lourds aux frontières quand nous, on ne les taxe pas ; avec la construction d’une forteresse massive au milieu de la mer de Chine méridionale, ce qu’ils ne devraient pas faire ; Et franchement, ils ne nous aident pas du tout concernant la Corée du Nord ». 

Les fanfaronnades de Trump sont une menace brutale de déchirer la base des relations diplomatiques entre les États-Unis et la Chine, à moins que Beijing n’offre d’importantes concessions économiques et commerciales, ne mette fin à sa poldérisation d’îlots en mer de Chine méridionale et n’impose des sanctions économiques paralysantes à son alliée, la Corée du Nord. Il a déjà menacé des mesures de guerre commerciale pendant la campagne électorale, et a lancé des accusations contre la Chine qualifiée de « manipulatrice » de devises et a menacée d’imposer des droits de douane de 45 pour cent sur les produits chinois.

Le rapprochement américain avec la Chine, conclu par le président Richard Nixon et Mao Zedong en 1972, a consacré le principe d’une seule Chine dans le Communiqué de Shanghai. En 1979, un deuxième communiqué a jeté les bases de l’établissement de relations diplomatiques. Les États-Unis ont mis fin à leur reconnaissance diplomatique de Taïwan et ont retiré des troupes de l’île alors que, en vertu de la Loi sur les relations avec Taïwan ils s’opposaient toujours officiellement à toute réunification forcée avec la Chine, et continuaient à vendre des armes à Taïwan. 

En remettant en cause les relations entre les États-Unis et la Chine, Trump aggrave dangereusement l’incertitude croissante en Asie et dans le monde. La politique d’une seule Chine a été le fondement de la diplomatie de la plupart des pays avec la Chine. Tout renforcement des liens américains avec Taïwan, comme l’a suggéré l’appel téléphonique de Trump avec la présidente taïwanaise, pourrait rapidement conduire à une confrontation avec la Chine. Beijing a déclaré qu’elle répondra militairement à toute tentative de Taïwan, qu’il considère comme une province renégate, de déclaration formelle d’indépendance.

Dans ses remarques sur Fox News, Trump a nié que sa conversation téléphonique avec la présidente Tsai ait été préparée des semaines à l’avance et a insisté sur le fait que ce fut « un appel très court » de Tsai le félicitant pour sa victoire électorale. « Pourquoi une autre nation quelconque pourrait-elle dire que je ne peux pas passer un appel ? » déclara Trump. « Je pense que cela aurait été très irrespectueux, pour être honnête avec vous, de ne pas le prendre ». 

Les affirmations de Trump sont tout simplement absurdes. Selon le New York Times, l’ancien sénateur républicain Bob Dole, agissant en tant que lobbyiste pour le gouvernement taïwanais, a travaillé dans les coulisses pendant des mois pour faciliter les contacts entre les responsables Taïwanais et le personnel de Trump. Il s’agissait notamment d’introduire des assistants de Trump dans une délégation des États-Unis à Taïwan et de faciliter la présence d’une délégation taïwanaise à la Convention nationale républicaine à Cleveland en juillet.

De plus, l’équipe de transition de Trump comprend plusieurs personnalités proches de Taïwan, dont son chef de cabinet, Reince Priebus. Après la conversation de Trump avec Tsai, l’Agence de presse centrale officielle de Taïwan a affirmé que Edward Feulner, un membre de l’équipe de transition, a joué un rôle crucial dans la réalisation de l’appel téléphonique. Feulner a rencontré Tsai à Taïwan en octobre. Indépendamment de la façon dont il a été précisément organisé, l’appel avait été préparé des semaines, voire des mois, à l’avance et avait impliqué bien plus que juste des félicitations. 

De façon significative, la Convention nationale républicaine qui a nommé Trump a également modifié la plate-forme officielle du parti en incorporant ce que l’on appelle les Six Assurances données à Taïwan par le président américain Ronald Reagan. Il s’agit notamment de ne pas fixer une date limite pour la suspension de la vente d’armes américains à Taïwan.

Peter Navarro, un autre conseiller en politique étrangère et membre de l’équipe de transition de Trump, a défini le cadre d’un changement fondamental dans les relations américaines avec la Chine et Taïwan dans un article dans National Interest publié en juillet. Intitulé « L’Amérique ne peut pas abandonner Taïwan », Navarro a appelé les dirigeants américains à « ne jamais reconnaître la politique “une seule Chine, deux systèmes” – ni même faire référence à nouveau à la politique dite “une seule Chine” ». 

Navarro a déclaré que « le maintien de Taïwan comme allié pro-américain indépendant est absolument essentiel pour équilibrer stratégiquement contre la montée d’une Chine de plus en plus militariste ». En réalité, c’est l’administration Obama qui a mené un renforcement militaire massif en Asie-Pacifique, et qui a ravivé les tensions avec la Chine dans des poudrières telles que la mer de Chine méridionale, dans le cadre de son « pivot vers l’Asie » pour maintenir la suprématie américaine.

Navarro, qui critique Barack Obama pour ne pas avoir poursuivi assez agressivement le « pivot », a appelé à une plus grande aide militaire pour Taïwan afin d’améliorer ses capacités de défense, y compris « un ensemble de capacités “de déni d’accès et d’interdiction de zone” » pour bloquer l’accès à la région similaire à celles utilisée actuellement afin de dissuader la puissance maritime et aérienne américaine en Asie. Il a également préconisé d’aider Taïwan à développer une flotte de sous-marins diesel-électriques à la pointe de la technologie pour menacer la marine et les bateaux chinois.

La réponse du gouvernement chinois aux actions provocatrices de Trump a été relativement faible. Cependant, un éditorial du China Daily de la semaine dernière a indiqué clairement que Beijing n’avait pas l’intention de faire des concessions sur la politique d’une seule Chine et Taïwan.

« Trump peut bien être un homme d’affaires rusé, adroit dans la négociation d’accords commerciaux. Il se pourrait qu’il suive une page de son manuel d’affaires, c’est-à-dire faire une offre d’ouverture dure, puis se contenter de moins. Mais ne vous y trompez pas : Taïwan est au sommet de la liste chinoise des intérêts nationaux fondamentaux, et ce n’est pas négociable », a-t-il déclaré.

« S’il a été induit en erreur par ses conseillers pour quelque raison que ce soit en croyant que les choses non négociables sont négociables, en l’occurrence le principe d’une seule Chine concernant Taïwan, les conséquences pourraient être sérieuses ».

Même avant de prendre ses fonctions, Trump montre qu’il a l’intention d’adopter une position belliqueuse envers la Chine qui met en péril des décennies de normes diplomatiques et de risquer imprudemment une confrontation avec Beijing qui pourrait déclencher une guerre entre deux puissances nucléaires.

(Article paru en anglais le 12 décembre 2016)