La chancelière allemande Angela Merkel menace la Turquie

Par Johannes Stern
24 mars 2017

Les relations germano-turques ont atteint un nouveau point bas depuis la menace du gouvernement de Berlin d’interdire aux politiciens turcs de faire des apparitions publiques en Allemagne.

Lors de la cérémonie d’ouverture de la foire industrielle du CEBIT à Hanovre, la chancelière allemande Angela Merkel a exigé « que les comparaisons avec les nazis doivent cesser du côté turc […] et ce pleinement et entièrement. » L’Allemagne « n’admettra pas que la fin justifie les moyens et de faire tomber tous les tabous. »

Merkel a ensuite cité une soi-disant note verbale adressée par le ministère allemand des Affaires étrangères à Ankara. Celle-ci disait qu’il avait été « signifié [à la Turquie] clairement et sans ambiguïté que les apparitions publiques des politiciens turcs en Allemagne ne sont possibles que sur la base des principes de la Loi fondamentale. »

La note subordonnait le droit des 1,4 millions de citoyens turcs vivant en Allemagne de voter lundi prochain sur le référendum constitutionnel turc à la mise en place d’une « coopération fiable et constructive du côté turc sur toutes les questions relatives à la préparation et à la conduite du vote et en particulier aux questions liées à la sécurité et à l’ordre public. » Ceci s’appliquant en particulier aux apparitions en public de politicien turcs dans le cadre de cette campagne.

Le gouvernement turc AKP a répondu à la menace de retirer l’autorisation de tenir les élections en Allemagne en annulant dans le pays toutes les apparitions prévues des ministres turcs. Cette initiative a été accueillie avec enthousiasme par les politiciens allemands.

« Au stade actuel, je perçois cela comme un signe de bon sens », a déclaré mardi le chef du Parti social-démocrate (SPD) et candidat à la chancellerie Martin Schulz, lors d’une réunion du groupe parlementaire de son parti. Le président du groupe parlementaire du SPD, Thomas Opperman, a exprimé son « soulagement de voir que la Turquie s’abstient d’envoyer ses ministres en Allemagne ». Le dirigeant du groupe parlementaire CDU/CSU, Volker Kauder, a dit « se réjouir de voir qu’aucun autre politicien ne se rends en Allemagne pour faire campagne. »

L’offensive du gouvernement allemand contre la Turquie va de pair avec une campagne hystérique aux relents racistes.

Dans un commentaire intitulé « La patience de Merkel est à bout », le coéditeur du Frankfurter Allgemeine Zeitung, Berthold Kohler, a fustigé, « Il est temps de montrer aux Turcs que la politique de la terre brûlée d’Erdogan a de graves conséquences. Erdogan mène la Turquie à l’isolement. Il la sépare de l’Occident libre et démocratique en la transformant de plus en plus en une forme de despotisme asiatique. »

Stefan Kornelius a adopté mardi un ton identique dans le Süddeutsche Zeitung : « Il y a eu un temps où des États ont fait la guerre parce que leurs dirigeants avaient été insultés. Heureusement, ces temps sont révolus. » Il a poursuivi en disant, « outre les contraintes diplomatiques habituelles – le rappel de notre propre ambassadeur, l’expulsion temporaire de l’ambassadeur turc », il existait des mesures « relatives au commerce et à la politique européenne », susceptibles d’être utilisées pour sanctionner la Turquie.

En aucun cas, le gouvernement allemand ne doit donner l’impression d’être « faiblard », a-t-il ajouté. Et même si « ce bras de fer archaïque […] est peut-être devenu inhabituel pour les Européens de l’ouest », contre Erdogan « il est indispensable, mais aussi et surtout pour notre propre protection ». Le président turc encourage « non seulement l’extrémisme dans son pays, » mais a également « l’Allemagne depuis longtemps dans le collimateur. »

Comme on pouvait s’y attendre, les déclarations les plus virulentes ont émané des Verts et du parti La Gauche (Die Linke). « Je mets en garde contre le fait de faire passer l’annulation toutes les campagnes de l’AKP en Allemagne comme un succès politique en retournant maintenant de façon complaisante à un silence assourdissant à l’égard d’Ankara », a déclaré Claudia Roth du parti des Verts, qui est vice-présidente du parlement.

Dans un entretien accordé au quotidien conservateur Die Welt, Roth a exigé que le gouvernement allemand remette Ankara à sa place. « Si le gouvernement allemand veut contrer de manière crédible le cap suivi par Erdogan, il doit enfin résilier l’accord sur les réfugiés et stopper immédiatement les exportations d’armes vers la Turquie ainsi que refuser l’aide financière sollicitée récemment dans le but d’atténuer l’impact de la crise économique. »

Sevim Dagdelen, porte-parole pour les relations internationales du groupe parlementaire de Die Linke, en a appelé au ministre des Affaires étrangères du SPD, Sigmar Gabriel, pour qu’il « rappelle immédiatement l’ambassadeur auprès de la République de Turquie ». Sa déclaration a continué : « Compte tenu de la banalisation persistante des crimes du fascisme allemand, de l’humiliation des victimes et du mensonge outrancier selon lequel l’UE souhaiterait établir des chambres à gaz, le gouvernement allemand ne peut plus fermer les yeux. »

Elle a exigé que Merkel et Gabriel « enfin agi[ssent] et pren[nent] position contre Erdogan », en soumettant le catalogue suivant de revendications : « Le gouvernement doit retirer les soldats allemands de Turquie et faire campagne au sein de l’UE pour suspendre les négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE. L’aide de pré-adhésion à la Turquie de 630 millions d’euros doit être gelée. La campagne publicitaire menée par Erdogan et son AKP islamiste en Allemagne doit être interrompue. Parmi les Turcs qui sont candidats à l’obtention de la citoyenneté, il faudrait à l’avenir ignorer, l’acte de renonciation [à la citoyenneté turque], sinon l’on fait le jeu de la dictature d’Erdogan. »

Les demandes hystériques formulées par Dagdelen et Die Linke méritent quelques commentaires.

Les demandes d’interdictions de s’exprimer en public et de sanctions contre Ankara sont l’exact contraire d’une lutte contre la dictature. En fait, les arguments avancés par Die Linke renforcent les tendances dictatoriales non seulement en Turquie, mais aussi en Allemagne. En Turquie, Erdogan se sert des attaques de Berlin pour nourrir le nationalisme et mobiliser le soutien à son référendum constitutionnel autoritaire. En Allemagne, on crée un précédent pour la suppression des opinions non désirées. En définitive il incombera à l’État ou au gouvernement de déterminer ce qui peut et ce qui ne peut être dit publiquement.

La volonté de Die Linke de supprimer la référence faite par Erdogan accusant le gouvernement Merkel de « pratiques nazies » en dit long sur le caractère pro-impérialiste de ce parti. En tant que parti du militarisme allemand, il estime qu’il est intolérable que quelqu’un établisse un parallèle entre le gouvernement allemand ou bien l’Union européenne et les nazis. Pour Die Linke l’enjeu n’est pas en premier lieu les déclarations d’Erdogan qui recourt lui-même à des méthodes autoritaires, mais la suppression de toute critique contre le militarisme allemand. La majorité de la population est opposée à un réarmement et à des interventions militaires précisément parce qu’elle a en tête les horreurs de la période nazie.

Des considérations géopolitiques se cachent aussi derrière l’attitude agressive du parti Die Linke. Une partie importante de la bourgeoisie allemande est d’avis qu’une relation trop étroite avec Ankara entrave l’Allemagne dans la poursuite de ses intérêts au Moyen-Orient. C’est pour cette raison que l’accord négocié par Merkel sur les réfugiés au nom de l’Union européenne, a aussi fait l’objet dès le début de critiques des milieux politiques de la droite.

Une partie de la bourgeoisie allemande envisage de plus en plus ouvertement la collaboration avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et qui est actuellement interdit en Allemagne. Le PYD, sa branche syrienne, entretient des liens avec le PKK et joue un rôle important de force intermédiaire des interventions occidentales en Syrie. Die Linke, qui dispose de bonnes relations avec les organisations kurdes, fait campagne depuis longtemps pour une telle orientation.

Il est remarquable que la police ne soit pas intervenue le week-end dernier lors d’une grande manifestation à Francfort à l’occasion de la célébration kurde de Norouz lorsque des drapeaux du PKK à l’effigie de son chef emprisonné Abdullah Öcalan furent brandis, alors même que ceci est officiellement interdit. En revanche, de nombreux rassemblements pro-AKP qui étaient prévus furent annulés pour des raisons absurdes.

Lundi, Dagdelen a partagé le point de vue d’un commentaire de Georg Restle qui fut diffusé lors de l’émission Tagesthemen à la télévision allemande. Le présentateur de l’émission de télévision de la chaîne allemande ARD Monitor, avait posé la question : « Qui est vraiment le terroriste ici ? Le chef du PKK, qui est étroitement surveillé dans une prison turque depuis les 18 dernières années – ou le président de la Turquie, qui persécute des dizaines de milliers de partisans de l’opposition en les emprisonnant ; parmi lesquels se trouvent des politiciens du parti pro-kurde interdit ».

La bourgeoisie turque, et ceci ne vaut pas seulement pour l’AKP d’Erdogan, combat le PKK déclaré 'organisation terroriste en cherchant avec toutes les méthodes dont elle dispose à empêcher l’émergence d’un État kurde autonome en Syrie.

(Article original paru le 23 mars 2017)