Après la hausse du salaire minimum en Ontario

Les entreprises canadiennes récupèrent les salaires des travailleurs à faible revenu

Par Carl Bronski
20 janvier 2018

Les travailleurs de l'Ontario et du Canada se sont indignés face aux mesures prises par les employeurs qui cherchent à réduire la rémunération et les avantages sociaux des travailleurs au salaire minimum à la suite de la mise en œuvre des nouvelles normes d'emploi par le gouvernement libéral de la province de l'Ontario.

La législation qui porte mal son nom, la Loi de 2017 pour l'équité en milieu de travail et de meilleurs emplois, adoptée par la première ministre de l'Ontario, Kathleen Wynne, est devenue loi le 1er janvier et est une initiative clé des libéraux provinciaux pour les sauver des sondages désastreux avant les élections de juin. Une disposition centrale de la nouvelle loi augmente le salaire minimum pour la plupart des travailleurs de 11,60 $ par heure à 14 $ dès maintenant, avec une autre hausse à 15 $ prévue pour janvier prochain.

Avant sa mise en œuvre, les syndicats et les groupes de pseudo-gauche ont fait l'éloge de la loi en tant que formidable pas en avant pour les travailleurs, l'International Socialists la qualifiant «d'historique». Cependant, les libéraux se sont assurés qu'il y ait tant d'échappatoires possibles dans la loi que les employeurs ont pu finalement, malgré la hausse du salaire minimum, réduire le montant du chèque de paie des travailleurs.

Quelques jours après l'augmentation des salaires, les travailleurs de l'ensemble de la province ont commencé à recevoir des avis de leurs employeurs annonçant des réductions du salaire net et des avantages sociaux, ainsi que des changements dans leur statut d'emploi.

Dans un mouvement particulièrement scandaleux, qui a suscité beaucoup d'attention dans les médias canadiens, Ron Joyce Jr. et Jeri-Lynn Horton-Joyce, propriétaires de deux franchises Tim Horton's, et héritiers du milliardaire Ron Joyce Sr, le cofondateur de la l'empire du café Tim Horton's, ont ordonné à leurs travailleurs de signer un document reconnaissant la perte de leurs pauses rémunérées, de leurs avantages payés et d'autres incitatifs financiers. Les travailleurs de leurs franchises ont calculé que les réductions – tout à fait légales selon les nouvelles normes de Wynne – coûteront à un travailleur à temps plein ancien 51 $ par chèque de paie, ce qui, malgré la hausse du salaire minimum, signifie une réduction de salaire net.

D'autres employeurs ont cherché à exploiter les failles qui existent dans les nouvelles dispositions sur les normes d'emploi pour maintenir leurs niveaux de profit. Rainbow Foods a éliminé les pauses payées. Les concessionnaires automobiles ont transformé leurs conducteurs salariés en «travailleurs indépendants». Les travailleurs des grands magasins ont signalé des réductions de leurs heures de travail prévues. Sunset Grill, une chaîne de petits déjeuners à l'échelle de la province, a haussé ses prix et a ordonné une augmentation de 25 % sur la récupération des pourboires afin de «compenser» une hausse de 20% du salaire minimum.

«Cette augmentation, c'est comme un double coup dur pour nous», a déclaré un serveur de Sunset Grill à Vice News. «C'est comme si nous n'obtenions même pas d'augmentation de salaire». Un autre a dit: «Nous faisons essentiellement fonctionner le restaurant. Au bout du compte, c'est une insulte. Nous travaillons comme des chiens.»

En vertu de la loi de l'Ontario, les serveurs et les autres emplois avec pourboire touchent un salaire minimum inférieur – actuellement de seulement 12,10 $ l'heure.

Les réductions touchent tous les aspects du travail à bas salaire. Dans les industries qui exigent des uniformes, les travailleurs ont maintenant reçu l'ordre d'acheter les leurs.

Ces failles ne sont pas des conséquences malencontreuses de la législation. Le gouvernement libéral, soutenu par les syndicats, s'est plié en quatre pour assurer aux entreprises que leurs profits nets ne soient pas touchés. Peu de temps avant l'entrée en vigueur de la Loi sur les meilleurs emplois, les libéraux ont accordé aux petites entreprises une réduction d'impôt de 1% des sociétés sur les premiers 500.000 $ de bénéfices pour compenser le coût de toute augmentation salariale.

De plus, le gouvernement a ajouté des exemptions claires pour certains employeurs. Par exemple, la nouvelle loi accorde aux travailleurs en Ontario 10 jours de congé d'urgence personnelle dont deux sont payés. Dans une disposition tenue secrète par le gouvernement à l'approche de la promulgation de la loi, la loi refuse à tous les travailleurs du secteur de l'automobile les mêmes protections minimales. Au lieu de cela, les travailleurs de l'automobile auront droit, en vertu de la loi provinciale, à sept jours de congé de maladie ou d'urgence et trois jours de congé pour deuil, tous non payés. («Canada: les Libéraux d'Ontario imposent l'emploi à deux vitesses aux travailleurs de l'auto»)

En raison d'une campagne de marketing longue de plusieurs décennies visant à vendre la chaîne de café Tim Horton's comme une pierre angulaire de l'identité culturelle canadienne (même si, malheureusement pour les nationalistes, son actionnaire majoritaire est la société d'investissement brésilienne 3G Capital), les médias se sont concentrés sur les coupes effectuées à ces franchises.

Réagissant à l'indignation causée par ces coupes, la première ministre Wynne a qualifié les propriétaires de franchises qui avaient imposé des réductions d'avantages sociaux de «tyrans» et les a appelés à suivre «l'esprit» de la loi. Cette situation est édifiante de la part d'une première ministre qui a interdit à maintes reprises des grèves pour obliger les travailleurs à accepter des contrats d'emploi pourris, qui a réduit les dépenses sociales et qui a présidé aux suppressions d'emplois dans le secteur public.

Andrea Horwath, chef du Nouveau Parti démocratique du Nouveau-Brunswick, qui a soutenu le gouvernement minoritaire libéral de 2012 à 2014 et a fait campagne à la droite des libéraux lors des dernières élections provinciales, a remis en cause les reclassifications de «travailleurs autonomes», mais outre cela, elle a simplement appelé les employeurs à «respecter la loi».

Aucun de ces politiciens ne s'est préoccupé du fait que l'offensive des employeurs contre les travailleurs à bas salaire est entièrement légale en vertu de la législation libérale. Avec les syndicats, ils cherchent à présenter les questions en cause comme étant de caractère purement local, même si les grandes entreprises au Canada et ailleurs dans le monde tentent sans relâche d'éradiquer les droits sociaux des travailleurs et d'accélérer le transfert de richesse des travailleurs vers les riches et les super-riches.

La réaction des syndicats a été tout aussi cynique.

Lors d'une manifestation devant un Tim Hortons de Toronto, le président du Conseil du travail de Toronto et de la région de York, John Cartwright, a invité les franchisés à demander l'autorisation de hausser les prix à leur maison-mère pour compenser la hausse des salaires. Le président de la Fédération du travail de l'Ontario, Chris Buckley, qui participait à une autre manifestation, a fait écho aux propos de Wynne, tout en évitant toute critique du gouvernement libéral. Pour faire bonne mesure, Buckley a fanfaronné sur l'importance de mettre de la pression sur les propriétaires de franchise en faveur de «l'équité». Buckley, comme les travailleurs de l'automobile ont pu le voir de près en tant que président du local 222 du syndicat des Travailleurs canadiens de l'automobile (TCA), a derrière lui une longue expérience de telles bêtises tout en supervisant l'imposition de contrats de concessions et à la suppression d'emplois, et ce incluant le tristement célèbre sabordage de l'opposition à la fermeture de l'usine GM d'Oshawa.

Le silence coupable des bureaucrates syndicaux sur le rôle du gouvernement libéral dans le lancement de cette dernière série d'attaques contre les travailleurs en Ontario n'est pas une surprise. À l'approche d'une élection provinciale, les syndicats ont déjà ouvert leurs caisses électorales pour financer une autre campagne électorale prolibérale de plusieurs millions de dollars, menée sous le prétexte fallacieux de «bloquer» les conservateurs. En réalité, le soutien constant des syndicats aux libéraux au cours des 15 dernières années a permis au parti de gouvernement favori de la classe dirigeante d'appliquer des politiques anti-ouvrières de droite qui vont bien au-delà de celles mises de l'avant par les progressistes-conservateurs de Mike Harris et sa «révolution du bon sens». Celles-ci comprennent la privatisation des services publics, des coupes brutales dans les dépenses sociales et de nouveaux allégements fiscaux aux grandes entreprises et au 1% le plus riche.

Ce que les syndicats veulent à tout prix éviter, c'est une large mobilisation de la classe ouvrière contre l'établissement politique et le système de profit capitaliste, car cela saperait leurs relations corporatistes confortables avec les libéraux et les grandes entreprises dans leur ensemble. Dans le cadre de la transformation ouverte des syndicats au cours des trois dernières décennies en entités pro-entreprises ayant des intérêts diamétralement opposés à ceux des travailleurs qu'elles prétendent représenter, les plus hauts dirigeants syndicaux ont été intégrés dans les comités tripartites entreprises-gouvernement-syndicat et des organismes consultatifs gouvernementaux dirigés par les libéraux. L'examen «indépendant» de plusieurs mois qui a jeté les bases de la Loi sur les lieux de travail équitables et des emplois de meilleure qualité en est un excellent exemple.

Un mouvement ouvrier de masse dirigé contre tout l'établissement politique et ses complices dans les syndicats est précisément ce qui est nécessaire. Les événements récents en Ontario ont exposé une fois de plus la politique pourrie des groupes de la pseudo-gauche qui ont promu des campagnes telles que «Lutter pour le 15 $ et l'équité», qui visent à renforcer l'autorité des syndicats procapitalistes et à les aider à développer une nouvelle base de cotisants chez les travailleurs à bas salaires. Il n'est pas possible de mener une lutte pour de meilleurs salaires et conditions de travail en s'alliant à des organisations qui cherchent à soutenir les partis politiques responsables de l'écrasement des salaires, des conditions de vie et des services publics.

Les travailleurs de Tim Hortons et d'autres entreprises doivent prendre la lutte en main. Des comités d'action doivent être formés, dirigés par des travailleurs de la base, pour mener la lutte pour un revenu viable qui, dans les grandes villes comme Toronto ou Ottawa, dépasserait les 20 $ l'heure. C'est avant tout une lutte politique qui nécessite le combat pour développer l'activité indépendante de la classe ouvrière en opposition à tous les partis capitalistes. Cela ne peut être accompli que par l'adoption d'un programme socialiste et internationaliste pour relier les luttes des travailleurs de l'Ontario et du Canada avec leurs frères et sœurs de classe à l'échelle internationale.

(Article paru en anglais le 17 janvier 2018)