Grève générale en Polynésie française contre la remise en cause des retraites

Par Tom Peters
19 février 2018

Des milliers de travailleurs à Tahiti et dans d’autres parties de la Polynésie française ont rejoint le 15 février une grève générale, annoncée au départ comme « illimitée », contre le projet du gouvernement de faire passer l’âge de la retraite de 60 à 62 ans d’ici 2020 et d’augmenter les cotisations salariales. La proposition exige également que les travailleurs contribuent à la sécurité sociale pendant 38 ans, contre 35 actuellement, pour pouvoir bénéficier d’une pension de retraite à taux plein.

Cette colonie française reculée du Pacifique Sud, avec 67 îles habitées et une population de 280 000 habitants, a été ravagée par les crises politiques et les troubles sociaux pendant plus d’une décennie. Quatre grèves ont eu lieu en novembre et décembre dernier impliquant les personnels du journal Dépêche de Tahiti, les travailleurs d’Air France, les travailleurs hospitaliers et les travailleurs des cantines scolaires.

Cette grève générale est la dernière manifestation d’une colère généralisée parmi les travailleurs à propos des mesures d’austérité imposées par les gouvernements successifs à Papeete et à Paris, y compris des attaques répétées contre les emplois, les salaires et les conditions de travail.

Les reportages indiquent que les agents des télécommunications, de l’électricité, les postiers, certains employés des hôpitaux et des écoles entre autres, ont rejoint la grève, qui a été lancée par cinq syndicats : O oe to oe rima, CSIP, Otahi, CSTP-FO et COSAC.

Les médias locaux ont rapporté qu’environ 3000 personnes ont manifesté devant l’assemblée territoriale dans la capitale Papeete pour exiger que le gouvernement retire son projet de loi régressif sur la « réforme » des retraites. Les syndicats ont déclaré qu’il y avait entre 8000 et 10 000 manifestants. La loi doit être soumise à débat à la fin du mois et promulguée le 1ᵉʳ mars.

Les dirigeants syndicaux ont appelé à la fin de la grève « illimitée » à 17 heures, après une réunion d’une heure avec le président de l’Assemblée, Marcel Tuihani, à huis clos. Les détails des discussions n’ont pas été révélés. Les syndicats ont déclaré qu’ils lanceraient d’autres actions de grève à moins que la loi ne soit retirée.

Le président Edouard Fritch, leader du parti au pouvoir, Tapura Huiraatira, a refusé de reculer. Dans une déclaration du 13 février, il a déclaré que le relèvement de l’âge de la retraite avait fait l’objet de discussions de différents gouvernements au cours des dix dernières années, mais qu’aucune mesure n’avait été prise et que des « sacrifices » seraient désormais nécessaires.

« Nous avons assez attendu », a déclaré Fritch. Il a noté que les cinq syndicats, ainsi que les organisations patronales, avaient participé aux négociations sur la nouvelle loi et que le texte avait été modifié pour tenir compte de leurs points de vue.

Fritch a menacé de couper le paiement des retraites à moins que les dépenses ne soient réduites. Il a averti les syndicats : « Je ne peux imaginer que demain, quelqu’un qui aura cotisé 35 ou 36 ans se voit rétorqué à la Caisse de prévoyance sociale « Mon cher ami, il n’y a plus d’argent dans les caisses : on ne peut plus te restituer ce que tu as cotisé pendant toutes ces années. » Je crois que ce serait une révolution dans notre pays. »

Le président a déclaré que ni son gouvernement ni Paris n’étaient prêts à maintenir leurs dépenses aux niveaux actuels. En août dernier, Fritch a précisé qu’il approuvait les mesures d’austérité plus profondes prévues par le président français Emmanuel Macron. Selon Radio NZ, Fritch « a déclaré qu’il était conscient que l’État français devait se serrer la ceinture comme le font les Polynésiens français ». Fritch fera campagne sur les réductions des retraites lors des élections qui auront lieu en avril.

L’économie de la Polynésie française est entrée en récession en 2006. Comme toute la région du Pacifique, elle a été sévèrement affectée par le krach économique mondial de 2008 et reste lourdement endettée. Entre 2007 et 2012, les arrivées de touristes ont chuté de 42,9 %, entraînant des fermetures d’hôtels et des centaines de pertes d’emplois.

Le chômage se situe autour de 20 pour cent. Selon les estimations des syndicats, en 2016, quelque 80 000 Polynésiens français, soit près d’un tiers de la population, vivaient dans la pauvreté.

Les syndicats, cependant, ne proposent aucune solution aux travailleurs et préparent activement une trahison. Ils ont déjà accepté le principe des réductions de dépenses sociales. Ils chipotent simplement avec le gouvernement sur les secteurs qui devraient être ciblés en premier, avertissant que la population n’acceptera pas une réduction des pensions de retraite.

Le 14 février, le site Tahiti Infos citait Lucie Tiffenat, secrétaire générale du syndicat Otahi et porte-parole de l’alliance syndicale, affirmant que « cinq milliards de francs polynésiens pourraient être économisés » à travers diverses réductions dans le système de santé.

Radio 1 a rapporté que Tiffenat a déclaré que les syndicats voulaient « une réforme plus globale de la protection sociale généralisée, et pas uniquement le texte sur la retraite ». Elle a critiqué les médecins pour être trop bien payés.

Soulignant leur orientation pro-capitaliste, les syndicats ont affirmé que les fédérations patronales Medef et CPME, malgré leur opposition à la grève, avaient aussi des réserves quant à la « réforme » des retraites, car cela réduirait leur influence sur les prises de décisions futures et mettrait toutes les prises de décisions en rapport avec les retraites aux mains des ministres.

De même, le principal parti d’opposition de la Polynésie française, Tahoeraa Huiraatira, a critiqué la décision du gouvernement de relever l’âge de la retraite, mais a appelé à « une discussion » sur une « réforme globale » des pensions et des soins de santé.

Tahoeraa Huiraatira est un parti de droite dont le leader, l’ancien président Gaston Flosse, a soutenu Marine Le Pen, chef du Front national fasciste, lors de l’élection présidentielle française de l’année dernière.

La Polynésie française a une importance stratégique de longue date pour la France. L’armée française a utilisé ses îles pour 193 essais d’armes nucléaires entre 1966 et 1996, entraînant la montée en flèche des taux de cancer.

La grève générale a indubitablement provoqué des inquiétudes à Paris comme en Australie et en Nouvelle-Zélande, qui considèrent le Pacifique Sud comme leurs zones d’influence. Les trois puissances impérialistes ont rejoint les préparatifs militaires américains et les menaces contre la Chine et sont hostiles à l’influence économique croissante de la Chine dans le Pacifique, y compris en Polynésie française.

Toute la région du Pacifique est une poudrière de tensions sociales. Les travailleurs des aéroports des Fidji ont récemment bénéficié d’un large soutien pendant un lock-out (article en anglais) d’un mois. L’année dernière, la Papouasie-Nouvelle-Guinée a été en proie à de nombreuses manifestations (article en anglais) contre la brutalité policière, l’austérité, la pauvreté et l’inégalité.

Il est remarquable que les médias institutionnels et les syndicats en France métropolitaine sont restés muets sur la grève de la Polynésie française, tout comme le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) et d’autres groupes de pseudo-gauche dans l’orbite de l’establishment politique.

La dernière chose que l’élite dirigeante française et ses politiciens cherchent, c’est qu’une grève de masse contre l’austérité dans l’une de ses colonies donne l’exemple. La Nouvelle-Calédonie, la Guyane française, la Martinique et la Guadeloupe sont toutes en proie à des crises économiques et ont connu récemment des grèves importantes.

Cinquante ans après les bouleversements révolutionnaires de 1968, la classe ouvrière française souffre également des niveaux record d’inégalité engendrés par une décennie de mesures d’austérité. Des manifestations ont eu lieu contre le gouvernement Macron, qui intensifie l’assaut sur le niveau de vie, y compris les plans de réduction des retraites et des allocations de chômage, tout en détournant des milliards d’euros pour préparer le pays à la guerre.

Les travailleurs de la Polynésie française ne peuvent pas se battre pour défendre leurs retraites, leurs soins de santé et leurs autres droits sociaux encombrés par la camisole des syndicats, qui acceptent tout le cadre de l’austérité et le système de l’État-nation capitaliste.

Ce qu’il faut, ce sont des comités de base des travailleurs, contrôlés démocratiquement par les travailleurs eux-mêmes et indépendants de l’establishment politique. Ceux-ci doivent être guidés par un programme socialiste et internationaliste, pour unir les travailleurs dans tout le Pacifique, en France et dans d’autres pays, dans une lutte pour une économie mondiale planifiée et un gouvernement ouvrier, dont l’objectif serait la satisfaction des besoins humains et non la protection de la fortune des élites.

(Article paru en anglais le 17 février 2018)