Xi Jinping s’accroche au pouvoir: le bonapartisme à la chinoise

Par Peter Symonds
2 mars 2018

Le régime du Parti communiste chinois (PCC) a nettement rompu avec les normes des trente dernières années en décidant de mettre fin à la limite de deux mandats présidentiels. En conséquence, Xi Jinping, qui a consolidé son pouvoir sur l’armée et l’appareil d’État et l’a purgé de ses rivaux politiques principaux ces cinq dernières années, va pouvoir rester en poste indéfiniment.

Si Xi a émergé comme l’homme fort de la politique chinoise, ce n’est pas en raison de qualités personnelles, mais en conséquence des tensions sociales extrêmes qui règnent dans le pays. Face à la détérioration de l’économie et en anticipation des troubles sociaux, la bureaucratie chinoise tente désespérément de rassembler ses forces autour de la figure de Xi – une forme de pouvoir que les marxistes appellent le bonapartisme.

Écrivant sur la crise politique aiguë en Allemagne en 1932, Léon Trotsky expliquait les traits essentiels du bonapartisme: «Lorsque la lutte entre les deux camps de la société – entre les possédants et ceux qui n'ont rien, entre les exploitants et les exploités – atteint son paroxysme, les conditions pour la domination de la bureaucratie, de la police et de l'armée sont créées. Le gouvernement devient indépendant de la société. Rappelons encore une fois ceci: si l'on enfonce symétriquement deux fourchettes dans un bouchon, il peut tenir en équilibre même sur une tête d'épingle.» [La seule voie]

Après trois décennies de restauration capitaliste, le PCC a transformé la Chine en l’un des pays les plus inégalitaires au monde. À un pôle de la société, plus de 300 milliardaires – plus que dans n’importe quel pays à part les États-Unis – amassent des profits immenses et vivent de manière extravagante. À l’autre pôle, des centaines de millions de travailleurs et de paysans doivent lutter pour joindre les deux bouts, et beaucoup d’entre eux vivent encore dans une pauvreté abjecte.

Par le passé, le PCC pouvait compter sur des niveaux de croissance très élevés pour réduire le chômage et écarter le risque de troubles sociaux. Mais depuis l’effondrement financier de 2008-2009, l’économie a continué à ralentir, jusqu’à des niveaux bien inférieurs aux 8 % de croissance qui étaient considérés pendant longtemps comme un seuil essentiel pour maintenir la stabilité sociale. De plus, les mécanismes qui étaient utilisés pour accélérer la croissance – d’énormes incitatifs financiers – ont généré de forts niveaux d’endettement qui risquent de déclencher un effondrement financier.

En même temps, la Chine doit faire face à des tensions géopolitiques extrêmes et au risque de plus en plus clair de conflits, surtout avec les États-Unis qui ont tenté agressivement sous Obama et Trump de saper la position économique et diplomatique de la Chine, notamment dans la région Asie-Pacifique. Cela s’est accompagné d’un renforcement militaire en Asie en préparation d’une guerre. Les menaces belliqueuses de Trump d’une guerre contre la Corée du Nord et d’un affrontement en mer de Chine du Sud visent la Chine, que l’impérialisme américain considère comme le principal obstacle à son hégémonie mondiale.

Face à ces risques internes et externes, le PCC a renforcé la position de Xi, dans l’espoir qu’il sera en mesure de contrer Washington et d’écraser tout mouvement de l’immense classe ouvrière chinoise, qui compte maintenant 400 millions de travailleurs. Cependant, comme l’expliquait Léon Trotsky, le bonapartisme dépend d’un équilibre instable, temporaire, des forces de classes – la bourgeoisie ne trouve aucune autre solution à sa crise, pendant que la classe ouvrière n’est pas en mesure, pour le moment, de trouver une voie vers le pouvoir.

L’annonce que le PCC va abandonner cette limite au nombre de mandats à la présidence du pays a provoqué un choc, des condamnations, des inquiétudes et des appels à l’action dans les médias occidentaux. Les États-Unis et leurs alliés avaient espéré, comme l’écrit le New York Times, dans son éditorial, que l’ouverture de la Chine à la fin des années 1970 entraînerait son intégration dans le cadre d’après-guerre et que «le progrès économique entraînerait en fin de compte une libéralisation politique».

En réalité, les États-Unis espéraient que la «libéralisation politique» pour une classe moyenne chinoise plus nombreuse – non pour la classe ouvrière – pourrait être manipulée pour modeler un régime plus étroitement aligné sur Washington. Cette perspective a maintenant été réduite à néant par l’instauration, pour une durée indéterminée, d’un dirigeant chinois qui se révèle réfractaire aux exigences américaines et qui tente de contrer la position belliqueuse des États-Unis.

Avec une hypocrisie à couper le souffle, le New York Times déclare dans son éditorial que la Chine «remet en cause l’ordre libéral fondé sur l’état de droit, les droits de l’Homme, le débat public, l’économie de marché et une prédilection pour les dirigeants élus qui quittent leurs fonctions dans le calme après une durée connue à l’avance». Il prévient: «en dépit des inquiétudes de plus en plus fortes sur l’évolution de la Chine, l’occident doit encore assimiler toutes les conséquences de cette menace».

Le New York Times vante les mérites des démocraties occidentales au moment même où les droits démocratiques et les normes juridiques fondamentaux sont jetés aux orties aux États-Unis, en Europe et partout dans le monde; au moment même où de grandes sociétés comme Facebook et Google censurent Internet à la demande de Washington, et où des mesures d’État policier sont mises en place contre les travailleurs et les jeunes.

Ce n’est pas qu’en Chine et en Russie que les classes dirigeantes ont conclu qu’un homme fort est nécessaire en politique pour protéger leurs intérêts. Les mêmes processus sociaux et économiques fondamentaux sont à l’oeuvre dans les prétendues démocraties libérales et poussent la bourgeoisie vers les mêmes formes de pouvoir autoritaire.

Aux États-Unis, le président fascisant Trump dirige un gouvernement dominé par les généraux et les milliardaires, et prépare une guerre commerciale, et une guerre tout court, contre la Chine. Il renforce également l’appareil militaire et policier pour s’opposer à la classe ouvrière. En Allemagne, une crise politique aiguë qui a laissé le pays sans gouvernement pendant des mois n’a pu être résolue que par ce que l’on peut décrire comme une dictature du parlement sous la forme d’une Grande coalition des partis de l’élite dirigeante. En France, Macron, propulsé à la présidence par l’effondrement des partis traditionnels, se sert d’ordonnances draconiennes pour écraser l’opposition des travailleurs aux privatisations et à la destruction des emplois et des conditions de travail.

La frustration profonde ressentie dans les cercles dirigeants de par le monde envers les processus démocratiques et l’incapacité des gouvernements à surmonter l’opposition à l’austérité a été résumée par Gerry Harvey, milliardaire australien du secteur de la grande distribution, après les élections fédérales de 2016 au résultat mitigé: «Le seul remède que nous avons est d’avoir un dictateur comme en Chine ou quelque chose du genre. Actuellement, notre démocratie ne fonctionne pas», a-t-il déclaré.

Les travailleurs et les jeunes doivent prendre très au sérieux les avertissements donnés par cette tendance de plus en plus forte vers le bonapartisme et les formes de pouvoir autocratique en général. On ne peut défendre les droits démocratiques qu’en s’appuyant sur la lutte de la classe ouvrière pour renverser le capitalisme, car c’est lui qui produit le besoin de la dictature. Les droits démocratiques ne peuvent être défendus qu’en réorganisant la société selon des principes socialistes.

(Article paru en anglais le 1er mars 2018)