Québec: la colère gronde dans le réseau de la santé

Par Louis Girard
6 mars 2018

Des infirmières et autres professionnels en soins de partout à travers la province ont entrepris des actions afin de dénoncer les conditions de travail exécrables et la détérioration des services publics. Elles réclament la fin du temps supplémentaire obligatoire (TSO), l’embauche de plus d’infirmières et autres professionnels en soins ainsi qu’une diminution de la charge de travail, y compris une régulation du ratio patients-infirmières.

Dans au moins trois villes, Laval, Sorel-Tracy et Trois-Rivières, des infirmières ont tenu des «sit-in», refusant d’entamer leur quart de travail jusqu’à ce que leur équipe soit complète, afin de protester contre le manque chronique d’effectifs. D’autres sit-in avaient eu lieu l’an dernier à Gatineau. Des centaines d’infirmières se sont tournées vers internet et les réseaux sociaux. Deux messages publiés sur Facebook par des infirmières en colère contre leurs conditions désastreuses ont été partagés des dizaines de milliers de fois par un public qui appuie largement les actions des infirmières.

Dans le premier message, Émilie Ricard, une jeune infirmière travaillant à Sherbrooke, affirmait s’être occupée, pendant tout son quart de travail, de plus de 70 patients en étant accompagnée de seulement deux préposés aux bénéficiaires et une infirmière auxiliaire. Dans l’autre message, partagé plus de 75.000 fois, Joanne Leclerc, une infirmière auxiliaire de Sorel-Tracy, dénonçait le fait d’avoir été suspendue après avoir refusé de faire du TSO.

En hausse partout au pays, le TSO au Québec s’est fortement développé depuis les fermetures d’hôpitaux, les coupes massives et l’abolition de 12.000 postes d’infirmières par le Parti québécois dans les années 1990 et n’a fait qu’augmenter depuis. Selon une étude, lorsque le nombre d’heures supplémentaires des infirmières grimpe de 5%, le taux de mortalité chez les patients augmente de 3%.

Les actions des infirmières ont forcé les médias de la grande entreprise à décrire, bien que très partiellement, l’état de crise avancé du réseau de la santé. En plus des infirmières, plusieurs reportages ont fait état de travailleurs sociaux, d’inhalothérapeutes, de préposés aux bénéficiaires ou encore de médecins résidents, qui travaillent en moyenne plus de 70 heures par semaine, anxieux et à bout de souffle. Selon un récent sondage, 30% des 75.000 membres de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), dont font partie les infirmières, songent à quitter leur emploi.

Le gouvernement libéral, en étroite collaboration avec la FIQ, cherche à diminuer la tension sociale pour éviter qu’elle se transforme en mouvement plus large des travailleurs du secteur public contre la destruction des services publics.

À l’issue d’une des nombreuses rencontres d’urgence entre la FIQ et le ministre de la santé, Gaétan Barrette, Nancy Bédard, la présidente de la FIQ, a qualifié les rencontres de «très positives», ajoutant ceci: «On ressort avec un engagement de faire des projets ratios [patients-infirmières] dans 16 régions du Québec… Je suis convaincu que le Trésor va mettre les sommes nécessaires [pour l’embauche de personnel]».

Bédard, qui représente un syndicat qui a maintes fois isolé et saboté des luttes militantes des infirmières, veut endormir ses membres. Le ministre a clairement indiqué qu’aucune loi ne viendrait encadrer les ratios patients-infirmières, qui continueront d’être décidés par les établissements de santé, dont les budgets sont déjà serrés.

Quant aux «sommes nécessaires» pour améliorer les services publics, la vraie attitude du gouvernement libéral a été révélée dans les commentaires arrogants du premier ministre Philippe Couillard, qui a pontifié: «On est dans un système de santé public où, tout le temps, dans l'avenir également, les ressources [ne seront jamais] au même niveau que les besoins».

Les conditions terribles que vivent les infirmières, et les patients destinés à recevoir les soins, sont les conséquences de décennies de coupes dans les services publics menées tant par le Parti québécois que les Libéraux au niveau provincial. Cela s’est fait sous la pression constante des gouvernements fédéraux – conservateurs ou libéraux – qui ont sabré dans les paiements de transferts dont dépendent les provinces pour financer les services publics.

La privatisation du réseau public de santé, avec une diminution inévitable de l’accès aux soins pour la classe ouvrière, est la conséquence directe et souhaitée de toutes ces coupes faites par la classe dirigeante. Un élément clé de la loi 20, adoptée par le gouvernement libéral il y a plus de deux ans, est de permettre la facturation de soins de santé essentiels – une pratique jusqu’alors illégale – sous le prétexte de vouloir «encadrer» les «frais accessoires».

Le tournant des infirmières vers des actions spontanées, indépendantes de leur syndicat, représente une condamnation de la bureaucratie syndicale, y compris la FIQ. Fois après fois, les chefs syndicaux ont torpillé des mouvements militants des infirmières, notamment en 1999, lorsque les infirmières se sont révoltées contre les conséquences désastreuses des mesures d’austérité du gouvernement péquiste.

Régine Laurent, qui a dirigé la FIQ de 2009 à décembre dernier, a révélé en entrevue le rôle essentiel des syndicats pour étouffer toute opposition des travailleurs et permettre à la classe dirigeante d’aller de l’avant avec ses plans de démolition sociale. «J'ai vécu les deux grèves, en 1989 et 1999», a-t-elle expliqué. «Et les deux dernières négociations, dans ma tête il y a quelque chose qui était clair – je ne l'ai jamais dit publiquement, mais pour moi, c'était clair qu'il fallait trouver tous les moyens, sauf la grève».

En 2015, plus d'un demi-million de travailleurs du secteur public québécois ont démontré leur détermination à combattre l'assaut gouvernemental sur leurs conditions de travail. Mais le Front commun intersyndical – pour mieux isoler les infirmières, la FIQ avait décidé de ne pas en faire partie – a dissipé cette colère dans des gestes futiles de protestation. Pendant des mois, la bureaucratie syndicale a passé sous silence la menace d'une loi spéciale, car cela soulevait la nécessité pour les travailleurs de lancer une lutte politique contre le gouvernement Couillard sur la base d'un appel large à tous les travailleurs du Québec et du Canada pour la défense commune des emplois, des salaires et des services publics. Les chefs syndicaux ont ensuite invoqué la menace de loi spéciale à la dernière minute afin d'intimider les membres de la base pour qu'ils entérinent une entente de principe qui réduit les salaires réels et augmente l’âge de la retraite.

Québec Solidaire, le parti supposément de gauche au Québec qui s’oriente en fait vers le Parti québécois, a organisé en février une manifestation de quelques centaines de personnes à Montréal en «appui» aux infirmières. Sa principale revendication était la démission du ministre de la santé. Son but n’était pas de préparer la mobilisation des travailleurs contre le programme d’austérité du gouvernement Couillard, mais d’aider les chefs syndicaux à désamorcer la crise – comme l’avait fait QS lors de la dernière lutte des travailleurs du secteur public en 2015 en évitant toute critique des manœuvres anti-ouvrières de la bureaucratie syndicale.

Le Parti de l’égalité socialiste du Canada appuie sans réserve les infirmières. Mais, pour que leurs luttes puissent aller de l’avant, elles doivent la sortir du carcan imposé par leurs syndicats. Les infirmières font face à un système capitaliste en crise et à une classe dirigeante déterminée à les faire payer pour cette crise. Mais, elles ont de puissants alliés: les autres employés du secteur public et les travailleurs partout dans le monde qui subissent les mêmes attaques. Nous appelons les infirmières à se tourner vers l’ensemble de la classe ouvrière dans une lutte commune pour la défense des conditions de travail et des services publics.