Des troupes canadiennes sont déployées au Mali pour soutenir le gouvernement fantoche pro-occidental.

Par Félix Gauthier
31 août 2018

Le contingent des Forces armées canadiennes (FAC) de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) a annoncé qu'il était pleinement opérationnel le 15 août, soit la veille de la publication des résultats de l'élection présidentielle au Mali.

Au cours des dernières années, le Canada a fourni un soutien logistique aux opérations militaires françaises au Mali et dans la région du Sahel en Afrique du Nord. Mais c'est la première fois qu'elle engage des centaines de troupes sur le long terme pour maintenir la «stabilité», c'est-à-dire la domination impérialiste, d'une région ravagée par près d'un siècle et demi de domination coloniale et néocoloniale, où les niveaux de misère humaine demeurent parmi les plus élevés du monde.

Les troupes canadiennes au Mali font partie d'une «mission de maintien de la paix», sous la bannière de la MINUSMA, qui comprend 12.000 soldats et 2.000 policiers de 56 pays. La mission reflète ostensiblement la volonté de la «communauté internationale», mais elle est en réalité sous la direction effective des puissances impérialistes occidentales, la France, avec une tradition en tant que puissance coloniale de longue date, jouant le rôle principal.

C’est dans ce cadre que s’inscrit l'intervention du Canada. Présentée comme un acte de charité humanitaire, l'opération des FAC s'inscrit dans le cadre des efforts du Canada pour promouvoir ses intérêts économiques et stratégiques internationaux dans le contexte de rivalités interimpérialistes croissantes, et en particulier pour obtenir sa part des ressources minérales de la région du Sahel. Les entreprises canadiennes exploitent depuis longtemps les ressources aurifères du Mali.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2015, le gouvernement libéral de Justin Trudeau a élargi le rôle du Canada dans les principales offensives militaires américaines – au Moyen-Orient riche en pétrole et contre la Russie et la Chine – et, en préparation à des conflits militaires futurs, a annoncé une augmentation de 70% des dépenses de défense d'ici 2026.

Tant pour couvrir politiquement cette politique étrangère militariste que pour exploiter d'autres occasions de promouvoir les intérêts prédateurs du Canada, Trudeau a également annoncé le «retour du Canada» aux opérations de maintien de la paix de l'ONU. Bien que l'opposition conservatrice ait laissé entendre qu'il s'agit d'une distraction par rapport à l’approfondissement du partenariat militaire du Canada avec les États-Unis et au développement des capacités de guerre de la FAC, le gouvernement et le haut commandement militaire ont souligné que les missions contemporaines de maintien de la paix de l'ONU sont davantage des missions de «l’imposition» de la paix, c'est-à-dire des opérations anti-insurrectionnelles, et que le rétablissement de la paix donne au Canada l'occasion d'approfondir les partenariats militaires avec ses alliés, tout en mettant à profit l'expertise que l'armée canadienne a développée au cours de ses treize années de guerre néocoloniale en Afghanistan.

Lors d'une conférence sur le maintien de la paix des Nations Unies à Vancouver en novembre 2017, le ministre libéral de la Défense Harjit Sajjan et la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland ont annoncé que le Canada allait déployer quelque 600 militaires, des avions de transport militaires et jusqu'à 150 policiers dans le cadre de missions des Nations unies partout dans le monde, y compris un maximum de 200 par mission.

Avec plus de 250 membres des FAC maintenant déployés au Mali, ce seuil a déjà été dépassé. Le mois dernier, le gouvernement a également annoncé le déploiement de 20 policiers civils au Mali, dont la plupart seront recrutés à la Sûreté du Québec.

Les troupes canadiennes sont accompagnées de cinq hélicoptères Griffon lourdement armés et de trois hélicoptères Chinook, reconfigurés en stations médicales.

Bien que la mission canadienne soit présentée publiquement comme une entreprise «d'assistance médicale» et de «maintien de la paix», le haut commandement des FAC a insisté sur des règles d'engagement qui indiquent clairement que les FAC participeront activement à la guerre anti-insurrectionnelle menée par la France au Mali. Comme l'a fait remarquer un expert interviewé par le Globe and Mail: «En pratique, il est difficile, voire impossible, de faire la distinction entre les opérations de maintien de la paix et les opérations antiterroristes.» S'adressant au même journal, un représentant du gouvernement a déclaré: «Pour l'autodéfense, nous ferons tout ce qui est nécessaire pour protéger nos partenaires de l'ONU et les Canadiens.»

La nouvelle ruée vers l’Afrique

Au cours des cinq mois qui se sont écoulés depuis que le gouvernement canadien a annoncé le déploiement au Mali, les forces de la MINUSMA ont participé à un nombre croissant de combats et ont subi des pertes de plus en plus lourdes. Des 170 pertes que la MINUSMA a connues en trois ans, 70 ont eu lieu après le mois de mars de cette année. En raison de ces pertes, cette mission est désignée comme la plus dangereuse de l’ONU.

Officiellement, les troupes de l'ONU sont censées superviser le processus de paix consacré dans un traité signé entre le gouvernement malien et les rebelles touareg à Alger en 2015.

En réalité, l'intervention de l'ONU fait partie d'une nouvelle ruée vers l'Afrique des puissances impérialistes – menée par les États-Unis, la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne –, mais dans laquelle le Canada est déterminé à jouer un rôle. Comme pour les opérations des puissances impérialistes à travers le continent, leur implication au Mali est également motivée par leur préoccupation face à la croissance de l'influence et des investissements de la Chine en Afrique.

Bien que ses origines se trouvent dans l'histoire de l'oppression coloniale et impérialiste du Mali, la guerre actuelle est née du chaos et de la destruction provoquée par le régime de l'OTAN en 2011 – la guerre de changement de régime en Libye – une guerre menée par les États-Unis, mais dans laquelle le Canada a joué un rôle majeur. Les forces issues des milices islamistes qui ont renversé le régime de Mouammar Kadhafi avec le soutien aérien de l'OTAN ont profité du vide politique qui a été créé et ont traversé le désert en direction du Sahel.

En alliance avec des séparatistes issus des Touaregs, une minorité appauvrie en Afrique saharienne qui a été chassée en grands nombres de la Libye après la chute du régime de Kadhafi, ils ont lancé une rébellion dans le nord du Mali contre le gouvernement basé à Bamako, dans le sud du Mali.

Affaibli et en crise, le gouvernement malien a été renversé lors d'un coup d'État militaire en janvier 2012. L'année suivante, Paris est intervenu pour renforcer le régime de Bamako en déployant des troupes au Mali dans le cadre de l'opération Serval. Celle-ci a été suivie en juillet 2014 par l'opération Barkhane, qui a vu des milliers de soldats français déployés dans la région du Sahel sous prétexte de lutter contre le terrorisme.

Quatre ans plus tard, le Mali est plongé dans des conflits communautaires et ethniques. Malgré l'importante présence militaire étrangère, de grandes parties du pays sont toujours dépourvues de structures étatiques et subissent de plus en plus de violences, alimentées par la misère sociale et les guerres de territoire entre le gouvernement parrainé par l'Occident et les forces politiques rivales.

Des atrocités au nom de la «guerre contre le terrorisme»

De plus en plus ouvertement, la «guerre contre le terrorisme» menée par le gouvernement malien de Bamako avec l'appui de la France et de ses alliés internationaux, comme le Canada, devient une «guerre sale» contre le peuple malien.

Les découvertes ces derniers mois de fosses communes contenant les corps de dizaines de civils illustrent le caractère réel du gouvernement néocolonial malien et la «paix» imposée par la MINUSMA. Depuis des années, plusieurs rapports impliquent les forces armées maliennes (Fama), ainsi que diverses forces impliquées dans des opérations «antiterroristes» (dont le G5-Sahel, composé de troupes des pays voisins), dans des centaines de détentions arbitraires, des cas de torture et des exécutions sommaires de civils.

Depuis le début de l'année, les forces gouvernementales maliennes ont pris pour cible les membres de l'ethnie des Peuls dans la région de Mopti, située au nord-est de Bamako, au centre du pays.

Vingt-cinq civils peuls accusés de terrorisme ont été retrouvés dans une fosse commune près de Mopti le 18 juin. Dans ce cas-ci, le gouvernement a admis l'implication de l'armée. Une semaine plus tard, dans la même région, les corps de 32 autres civils peuls ont été retrouvés.

L'année dernière déjà, le Conseil de sécurité de l'ONU avait établi un régime général de sanctions pour le Mali après la découverte de deux fosses communes dans la région de Kidal, dominée par les Touaregs dans le nord du pays. En avril, Human Rights Watch a signalé la torture et l'exécution de 27 hommes dans la région de Mopti. Dans un point de presse de la MINUSMA le même mois, il était question d’au moins 95 exécutions sommaires depuis février dans la région de Ménaka (qui fait partie de la région de Gao) de personnes accusées de banditisme et de terrorisme, incluant des enfants. De nombreux autres cas de violences de l'État ont été signalés par la population locale, mais seule une fraction d'entre eux ont été documentés ou reconnus.

Une manifestation regroupant Peuls et Dogons dans le cadre des élections en juillet faisait part de la situation de crise dans la région de Mopti. Un manifestant a dit à RFI que «Les gens ont tout le temps peur, soit des groupes armés, soit de l’armée malienne elle-même. Actuellement, l’armée malienne est la plus crainte dans la région de Mopti à cause de différentes exactions».

Un article récent du quotidien français Libération illustre l'aliénation du peuple malien par rapport au gouvernement et à l'État dont l'autorité est maintenant défendue par l'armée canadienne: «Les Peuls ont toujours été en retrait de l’État, victimes de rackets, méprisés (...) Les exactions répétées de l’armée malienne renforcent leur méfiance à l’égard de l’État, et poussent une partie de la jeunesse à se tourner vers [des milices islamistes].»

Le caractère antidémocratique et impopulaire du gouvernement malien soutenu par les impérialistes souligne la nature hypocrite et cynique des prétentions du Canada à monter une intervention «humanitaire» dans ce pays d'Afrique du Nord-Ouest. Ce discours est promu par l'ensemble de l'establishment politique, y compris le NPD social-démocrate.

L'élection présidentielle à deux tours conclue le 12 août était une mascarade visant à donner au gouvernement malien une crédibilité «démocratique». Selon la MINUSMA, un déploiement massif des forces de sécurité qui ont régulièrement recours à des atrocités garantirait l'intégrité du vote. En réalité, il y a eu peu de votes dans une grande partie du pays. Dans le centre du Mali, où l'opposition populaire au gouvernement actuel est la plus forte, la violence et les menaces de violence ont contribué à un taux de participation très faible.

Le 16 août, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a été déclaré réélu avec 67,16 % des voix contre 32,84 % pour son adversaire, Soumaïla Cissé. Ce dernier accuse le gouvernement d'acheter des votes et de bourrer les urnes. Il accuse aussi les troupes gouvernementales d'avoir perturbé sa campagne, y compris en arrêtant des membres de son équipe de campagne.

Néanmoins, la MINUSMA n'a pas tardé à approuver la réélection de Keïta, déclarant dans un communiqué de presse que «la communauté internationale continuera à travailler avec les autorités élues du Mali pour une paix durable et une sécurité véritable dans tout le pays».

(Article paru en anglais le 30 août 2018)

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